Rich media et hiérarchie de l'information
Par Alain Joannes le dimanche 13 janvier 2008, 18:12 - EDITION, PUBLICATION - Lien permanent
Loïc Hergott, étudiant à Rennes, pose à propos du chapitre de mon livre consacré à l'information en rich media, le problème de la hiérarchisation. Donner du sens à l'actualité en aidant les lecteurs, auditeurs, téléspectateurs, internautes à distinguer ce qui est important de ce qui l'est moins reste une des plus hautes responsabilités des journalistes. C'est d'ailleurs en grande partie parce qu'ils ont renoncé à l'effort de discernement, et parce qu'ils ont esquivé le risque de se tromper dans leurs évaluations, que les journalistes ont vu leur fiabilité s'éroder notamment depuis la fin des années quatre-vingt.
L'information en temps réel, la profusion des sources et le mélange des genres accentuent les risques de déclin de l'autorité morale et de l'influence de ceux qui sont payés pour rendre compte de "l'Histoire en train de se faire" et rendre intelligible sa matière chaotique et complexe.

Marcos Wescamp propose, avec sa newsmap, une résolution à priori intéressante du dilemme " rapidité ou complexité". Il a mis au point un logiciel de visualisation qui cartographie les flux de l'agrégateur Google News. Fréquemment actualisées, donc pas très éloignées de l'impératif du temps réel, les cartes informatives de Marcos Wescamp effectuent trois opérations de discernement:
- en fonction des origines géographiques
- en fonction des principaux thèmes de l'actualité
- en fonction du volume de dépêches sur un sujet donné.
Le nombre d'occurrences captées par un
moteur de recherche constitue un critère d'évaluation de l'information en ce
sens que si un évènement réellement historique survient, il suscitera forcément
de nombreux articles et commentaires. Mais l'algorithme de Google n'est pas un
modèle de discernement journalistique. Par exemple, la nouvelle de la mort de
sir Edmund Hillary, vainqueur de l'Everest, occupe un territoire plus important
parce que Google a drainé 2800 articles à ce propos. Or, il y avait assurément,
ce jour-là, des évènements plus porteurs d'avenir que le décès de cet homme
estimable. La quantité d'articles peut être un symptôme de conformisme en même
temps qu'une incitation à s'y soumettre.
Il y a pourtant un aspect intéressant dans cette fonctionnalité: elle donne
un peu de profondeur à cette planisphère. Le fait de cliquer sur un
quadrilatère coloré donne accès aux articles.
Cette même fonctionnalité peut conduire
au traitement en riche media d'un évènement complexe, grâce à des liens qui
conduisent vers les textes, les sons, les photos, les vidéos. Bien sûr, ce
n'est pas parce qu'un évènement est complexe qu'il est plus important que
d'autres. Il y a quand même de fortes probabilités pour qu'un évènement de
portée historique soit assez complexe.
Par ailleurs, les lecteurs, auditeurs, téléspectateurs, internautes assimilent l'information selon des modalités variables. Certains veulent être alertés sur leurs terminaux nomades, d'autres sur leurs récepteurs radio, d'autres sur leurs ordinateurs. Ce qui suppose des visualisations très différentes.
La réflexion gagnerait sans doute à se prolonger à partir d'un code de couleurs par catégorie d'évènements parce qu'un tel code est assimilable sur tous les écrans. Y ajouter, peut-être une évaluation en trois points:
- Majeur : 000
- A suivre : OO
- Courant : O
Un traitement en rich média ne s'imposerait que pour les évènements majeurs, étant entendu que les évènements "à suivre" et "courants" peuvent devenir "majeurs".

Commentaires
"La quantité d'articles peut être un symptôme de conformisme en même temps qu'une incitation à s'y soumettre." D'autant que le système en lui-même "renforce le fort" si je peux me permettre cette expression, car les évènements mineurs (quant à leur occurrence) deviennent véritablement illisibles. Du reste ce qui semble intéressant aussi c'est le "sentiment de zapping" que procure l'outil, car il fait naviguer sur des sites très divers. Malheureusement, c'est un zapping total, car on passe au propre sur un autre site ce qui peut avoir pour effet de dilapider l'audience et donc d'augmenter ce sentiment d'étrangeté que l'on peut avoir en face des masses d'informations. L'idéal (ou peut-être le moins mauvais) serait de trouver un outil qui capitalise, càd qui fixe tout en donnant le sentiment de la diversité. Cela ne peut se faire, à mon avis que si l'on dote de tels outils d'une véritable rédaction, avec des sélectionneurs "humains" ; que si l'on développe de véritables partenariats entre des organismes de presse. Cette idée comporte également un versant éthique : promouvoir la pluralité de l'information.
Cependant, ce type de structure (faisant à la fois de la sélection et de la production de contenu), semble plus compliqué à mettre en place, et nécessiterait plus qu'un simple algorithme, car il faudrait développer de véritables accords avec des partenaires qui seraient également des concurrents. Dans le système actuels qui est à la guerre entre grands groupes, on comprend qu'un tel pari n'est pas gagné d'avance...
Vous avez tout à fait raison: la hiérarchisation de l'information ne peut pas être abandonnée à un algorithme. Elle ne peut être que le résultat d'une réflexion collective.
La difficulté que vous soulignez de trouver un compromis entre les vertus du partenariat entre producteurs de contenus et la dure réalité de la concurrence pourrait être - je n'en suis pas encore certain - résolue par l'intervention d'un groupe de lecteurs "premium". Je développerai cette idée dans une prochaine note mais en voici la teneur: un conseil de lecteurs très motivés, sélectionnés pour leur goût de l'information, leur culture est invité à collaborer avec une rédaction dans la hiérarchie de l'information. Cette collaboration est rendue possible par la communication instantanée en réseaux. Le point de vue des lecteurs auditeurs téléspectateurs internautes permettrait aux journalistes de ne pas sombrer dans le conformisme médiatique. Une réflexion peut s'engager dans cette direction...