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samedi 14 février 2009

Le New York Times explore en rich media toutes les dimensions de la catastrophe aérienne de Buffalo

Pionnier et virtuose du traitement de l'informationBuffalo_diaporama.jpg en rich media depuis la fin des années quatre-vingt dix, le site du New York Times démontre, à propos de la catastrophe aérienne de Buffalo, l'absolue et irréversible supériorité de l'écran sur le papier pour l'analyse et la compréhension d'évènements complexes.

Sur l'écran, le texte reste prépondérant en volume mais il ne monopolise plus la production de sens. Il devient la trame d'un récit éclaté.

Un récit structuré de telle sorte que l'internaute est libre de voyager à l'intérieur du contenu au gré de ses curiosités.

La trame du texte distribue les réponses aux attentes des lecteurs.
La répartition des modules qui enrichissement la narration se fait sur trois niveaux:

Buffalo_diagramme_des_trois_niveaux.jpg

- Niveau 1: 7 liens hypertexte renvoient aux définitions sommaires, au rapides compléments d'information qui correspondent, sur le support papier, aux encadrés ou aux notes en bas de page. Un clic permet de savoir ce qu'est, et ce que fait, le Bureau National de la Sécurité des Transports.
Un autre conduit vers les articles que le New York Times a consacré au constructeur canadien de l'avion.
Ces liens de premier niveau ne perturbent pas une lecture linéaire de l'article: 7 sorties possibles dans un corpus de 1252 mots représentent une digression tous les 178 mots, soit à peu près le volume de texte, et la durée de lecture, de ce billet depuis son début jusqu'à la fin de ce paragraphe.

Les tentations de quitter la trame du récit sont donc rares.

Il va de soi que les infonautes peuvent revenir sur chacun de ces liens pour aller au-delà de la brève présentation du constructeur de l'avion, par exemple. Ils peuvent également suivre le forum de discussion d'experts et de passionnés sur un site dédié à la sécurité aérienne.

Buffalo_phases_du_vol.jpg- Niveau 2 : 4 modules graphiques font pénétrer l'internaute dans les mécanismes intimes de la catastrophe.
Une carte analyse les principales phases du vol de New York à Buffalo avec les principales données que sont les altitudes successives et la chronologie.
Une animation interactive décompose en cinq séquences les dernières minutes du vol 3407.Buffalo_degivrage.jpg L'ultime image - ici en teintes inversées pour une meilleure lisibilité - de ce module interactif explique le fonctionnement du système qui aurait dû éliminer la glace en formation sur les ailes, l'empennage et les stabilisateurs de l'appareil.
Un plan de Buffalo utilisant les vues de Google Street View situe les lieux de la catastrophe.
Un diaporama de dix photos montre les conséquences du crash sur le secteur habité.

- Niveau 3 : 4 hyperliens signalent l'existence d'autres articles relatifs à la catastrophe, parmi lesquels une émouvante évocation des vies brisées de quelques passagers. Celle d' une avocate qui enquêtait sur le génocide au Rwanda. Celle d'un ancien combattant au Vietnam qui avait survécu à deux accidents d'hélicoptères, qui avait une peur bleue de l'avion mais qui s'était résolu à prendre le vol 3407 pour rendre visite à un vieil ami.
Buffalo_six_vies_brisees.jpg
Le fait qu'il n'y ait pas de séquence vidéo dans ce contenu en rich media signifie que les équipes du New York Times n'en ont pas obtenu ou que ce mode d'expression n'apporte rien à la compréhension de l'évènement. Une analyse des quatre vidéos mises en ligne par le Buffalo News révèle la différence de traitement d'un même faits divers par un quotidien national et par un quotidien local: la première approche déploie toutes les dimensions techniques et humaines de la tragédie; la seconde privilégie l'aspect émotionnel, avec des récits de témoins qui, au demeurant, n'ont pas vu grand chose, sauf l'incendie, mais qui racontent leur peur rétrospective.

La puissance tragique du son brut

Rien d'étonnant à ce que le son soit le mode d'expression le plus émouvant dans le récit de la catastrophe. Les journaux télévisés remplacent souvent le son original d'un évènement tragique par de la musique de fiction parce que les sons réels - hurlements des blessés, cris des témoins et des sauveteurs, par exemple - seraient insupportables.

Buffalo_bandeau_site_audio.jpg

Buffalo_Rebecca_Shaw.jpgLe document proposé par le New York Times provient du site spécialisé Air Traffic Control. C'est l'enregistrement brut, avec des silences, de trente minutes de conversations entre la tour de contrôle de Buffalo et les avions aux alentours. Dont le vol 3407. Dans cet extrait, la voix de la co-pilote Rebecca Shaw, 24ans, (photographiée ici au terme de ses études avant d'entrer au sein de la compagnie aérienne en janvier 2008) dialoguant avec un contrôleur aérien quelques minutes avant la chute:

Bribe de conversation qui a dû se produire peu avant l'enregistrement des derniers échos radar:
Buffalo_derniers_echos_radars3.jpg
Le document sonore aurait dû figurer, normalement, au niveau 2 à côté des modules graphiques dans un souci de cohérence audiovisuelle. C'est peut-être la durée de l'enregistrement qui a incité les journalistes du New York Times à le placer au niveau 1 où il illustre, en quelque sorte, les témoignages des autres pilotes et des responsables de la navigation aérienne.

De cette nouvelle (1) leçon de journalisme en rich media, six enseignements pratiques peuvent être tirés:

1) La rédaction web du New York Times ne recourt pas au rich media à tout propos. Elle choisit des évènements complexes - une catastrophe aérienne résulte toujours de plusieurs causes cumulatives - et à propos desquels l'opinion a besoin d'un maximum d'explications (cf. la catastrophe du Mont Saint-Odile, en France, enveloppée de graves suspicions par manque d'explications.)

2) Les équipes du New York Times ont fait preuve d'un réel discernement dans l'affectation des différents modules et des hyperliens.

3) Dense, précis et diversifié, le contenu a été réalisé en vingt-quatre heures.

4) La rédaction du New York Times exploite une des potentialités les plus intéressantes du traitement en rich media: la progressivité de l'enrichissement. Actualisation: le 15 février, soit quarante-huit heures après la catastrophe et vingt-quatre heures après la mise en ligne de modules déjà très complets, le site publiait un diaporama consacré à quelques une des victimes, un reportage sur les lieux et une analyse sur certaines conséquences de la récession dans l'évolution récente du trafic aérien.

5)La presse écrite imprimée ne peut pas lutter contre la richesse et la profondeur documentaire de l'information électronique traitée en rich media.

6) Les organes d'information sur le web qui se contentent de refaire, pour les écrans d'ordinateurs, le traitement très limité du papier (texte, carte, photos) apparaitront de plus en plus ternes et "plats" au fur et à mesure que le rich media se développera.

Ces poor medias en ligne qui trouvent le moyen de "faire du papier" avec des pixels - régression objective - se condamnent au dépérissement.

LIENS COMPLEMENTAIRES OBTENUS PAR APTURE

1) En juillet 2002, le site du New York Times avait mobilisé et remarquablement structuré tous les modes d'expression du rich media- textes, sons, photos, vidéos, cartes, animations électroniques - pour raconter, quasiment en temps réel, le sauvetage des mineurs de Quecreek en Pennsylvanie (page 35 de mon livre "Le journalisme à l'ère électronique".)

mercredi 11 février 2009

APTURE révolutionne l'écriture avec des hyperliens en rich media

L'apparition, il y a vingt ans, des systèmes hypertexte transformait radicalement la manière de consommer un récit. La norme linéaire était bousculée par l'accès aléatoire à de multiples séquences agrégées dans un contenu.
Apture_carres_colores.jpgFinalisée par le World Wide Web de Tim-Berners-Lee, cette révolution a régénéré le récit journalistique tout en lui imposant quelques contraintes, dont celle de produire des contenus à la fois riches et facilement assimilables.
Une bande de jeunes informaticiens de Stanford réunis dans la start up Apture est en train de répandre la révolution des hyperliens en rich media.

Apture_image_principale.jpg

Il faut d'abord ouvrir un compte gratuit sur le site d'Apture et y inscrire son ou ses blog(s). Chaque site ou blog doit ensuite être pourvu d'un script sans lequel l'innovation ne peut pas fonctionner. Pour implémenter cette ligne de code, un tutoriel propose une procédure généraliste ainsi que des méthodes adaptées aux principaux éditeurs de blogs.
(Sur ce blog, par exemple, qui utilise DocClear, le script d'Apture est à copier-coller dans un widget "texte.)

Apture_logos_des_editeurs.jpg

Quand Apture a reconnu le site ou le blog qui lui est affilié, l'administrateur ou les rédacteurs sont en mesure de confier à un seul hyperlien plusieurs accès vers différentes sources textuelles, sonores, visuelles (photos, cartes, vidéos, animations électroniques).

Apture_logos_des_medias_exploitables.jpg

Démonstration rapide avec le mouvement de protestation des chercheurs.

Un lien, six contenus différents dans une seule fenêtre pop up

Pour que l'hyperlien aille de l'expression "mouvement de protestation" vers six destinations différentes - trois vidéos et trois documents textuels - proposées dans une seule fenêtre annexe, il m'a suffi de surligner l'expression en question. Un boîte de dialogue m'a proposé d'inscrire de adresses de sites, des fichiers vidéos. J'aurais pu ajouter sur le même lien des sons, des cartes ou des animations. Il s'agit bien de rich media, mais il est proposé en arrière-plan du contenu.

Si les ressources disponibles par syndication automatique dans le hub d'Apture sont encore limitées en français, cette lacune peut être comblée par la sélection manuelle d'adresses ou de contenus audio et visuels "empaquetés". Les formats de contenus acceptés sont suffisamment nombreux pour que l'on puisse, par exemple, regarder (vidéo Flash) et écouter (MP3) un instrumentiste tout en suivant la partition du morceau qu'il interprète (PDF).

Apture_musicien_et_partition.jpg
Le site Apture.com propose des exemples de mise en oeuvre particulièrement adaptées au journalisme. En particulier:

- Le Washington Post propose des données politiques plus denses et plus transparentes, dont les résultats de votes parlementaires, les statistiques du Congrès, etc.

- Les blogs du San Francisco Gate proposent d'agréables enrichissements du texte par des vidéos pertinentes.

Implications considérables.

Au niveau de l'assimilation d'abord.
Dans le système hypertexte antérieur à l'émergence d'Apture, il y a une contradiction potentielle entre le nombre de liens que le journaliste souhaite proposer et le confort d'assimilation de ses lecteurs.

Un journaliste qui a bien compris les apports professionnels du web, ainsi que l'éthique qui en découle, est tenté d'incruster dans son récit de très nombreux liens:
- parce qu'il n'a pas suffisamment de place pour développer un aspect intéressant de son reportage
- parce qu'il met un point d'honneur à donner ses sources afin que ses lecteurs évaluent la qualité de son propos
- parce qu'il souhaite partager des connaissances plus profondes.

Mais, plus il incruste de liens, plus il risque de pulvériser l'acte de lire. Le lecteur peut se perdre dans une prolifération de liens, en particulier si ces liens conduisent à des sources riches, elles-mêmes très arborescentes.

Avec Apture, le danger de dispersion de l'attention est considérablement atténué. La fenêtre qui s'ouvre n'est pas une digression aussi perturbante que la perdition dans une arborescence infinie. Le lecteur ne perd pas le fil. Exemple, avec une documentation expresse proposée dans un reportage à San Francisco:

Apture_carte_et_3D.jpg

C'est donc au niveau de l'écriture que tout se joue.

Le journaliste doit évidemment limiter le recours à Apture dans un contenu qui est déjà structuré en rich media. Inutile de plaquer de nombreuses structures légères comme celles d'Apture sur une structure lourde.

Le journaliste doit aussi séparer les liens hypertexte en deux catégories pour deux usages différents.

Réserver pour Apture, ceux qui conduisent vers des documents qui appuient le corps du récit: cartes, photos, sons brefs, vidéos courtes.

Les autres sources, notamment celles qui approfondissent le contenu journalistique, doivent être ciblées par des liens proposés à part, de manière traditionnelle. Ce qui exige un sens de la construction non linéaire assez développé et rigoureux.

Avec Apture, le journaliste devient un réalisateur au sens où il agrège et structure des contenus avec le souci de leur richesse et de leur impact.

Il créé des atolls de cohérence dans le chaos du web.

Actualisation le 15 février:

Le New York Times en ligne exploite une application qui ressemble beaucoup à celle d'Apture pour "raconter" la tournée à travers les Etats-Unis de la chanteuse Neko Case: une carte, de nombreuses fenêtres pop up qui proposent des photos et des extraits de chansons en MP3.

Apture_Neko_Case_.jpg
Les trois développeurs du NYT ont prévu, ici, un code de couleurs qui indique avec quel orchestre la chanteuse s'est produite dans les différentes étapes de sa tournée. Une fonctionnalité en parfaite adéquation avec le fond d'un article de cinq pages.

vendredi 30 janvier 2009

Le trimestriel XXI démontre qu'un journalisme de qualité est rentable

 Pendant que les responsables, globalement incompétents, de la presse écrite quotidienne quémandent de l’argent au pouvoir politique et tandis que des regroupements de journalistes préparent l’avenir en scrutant attentivement leurs rétroviseurs, les créateurs de XXI enregistrent un phénomène à peine croyable: la qualité paie puisque leur trimestriel est rentable au bout d’un an.

Précisions apportées par Laurent Beccaria le 02 février 2009: les ventes nettes, retours déduits, ont été de 44.000 (janvier 07), 31.000 (avril 07), 27.000 (juillet 07), 37.000 (octobre) et le premier mois de vente record du dernier numéro donne des projections à 44.000 (janvier 09).
Il y a aujourd'hui 2.522 abonnements à 60 euros, sans mailing ni réduction, juste avec les coupons insérés dans les exemplaires.
Le rythme des abonnements a doublé depuis septembre.
Le CA 2008 HT (5,5% de TVA) est à 1,98 k€, avec 0,8k€ de résultat.
Le point mort d'un numéro est à 31.000 ex pour 47.000 ex de tirage.
Les invendus représentent 18% des exemplaires envoyés chez les libraires.
L'impression compte pour 28% des charges.
Les frais de structure 21%.
Les frais de reportages (BD et portfolio inclus) 34%.
Les illustrations (direction artistique et maquette incluses)13%.
Les frais de promotion (relations libraires, PLV comptoir) 4%.
La mise de fond a été de 450K€; 250K€ ont été utilisés pour l'investissement (pré-maquette, numéro zéro, colonnes en bois pour les libraires, etc.). Le reste constitue le fond de roulement de XXI.
Les auteurs sont payés avant ou à parution (le remboursements des frais de reportage et le montant des piges sont précisés à la fin du troisième module audio de mon billet, module qui est situé sous le paragraphe "Des journalistes bien payés..."), l'imprimeur à 45 jours, alors que les recettes des libraires, elles, sont encaissées à 135 jours fin de mois.
Ainsi le CA du numéro mis en vente le 8 janvier, imprimé fin décembre, ne sera encaissé que le 15 mai.
C'est une contrainte importante par rapport au réseau NMPP (en plus d'une TVA à 5,5% et non à 2,1%).

Critères de qualité valables pour le papier comme sur le web

(A ce point du billet, les mots et locutions qui apparaîtront en caractères gras désigneront des exigences qui ont produit le succès de XXI , mais qui selon moi s'appliquent également aux projets éditoriaux sur le web.)

La qualité, en matière de presse, suppose d’abord un refus des scléroses corporatistes, comme celle qui s’exprime dans le mot d’ordre « Faites court, les gens ne lisent plus. »
L'exigence d'un journalisme de qualité passe par le rejet du conformisme professionnel qu'illustre le mot d'ordre répandu dans presque toutes les rédactions « Restez dans la ligne générale (sous entendu: ne vous écartez surtout pas de ce que publient les autres organes de presse); si ce n’est pas dans l’AFP, ce n’est pas de l’actu. »


La rencontre entre l’éditeur Laurent Beccaria et le journaliste Patrick de Saint-Exupéry était placée sous le signe du refus et du rejet, donc de la singularité. Laurent Beccaria raconte comment les contraintes de la presse traditionnelle ont amené Patrick de Saint-Exupéry à chercher, et trouver une autre approche de l'actualité;

La qualité, en matière de presse, c’est ensuite la créativité. Prendre le temps de la réflexion pour concevoir un projet, étudier sa faisabilité sans passer par les normes artificielles du marketing.

Patrick de Saint-Exupéry et Laurent Beccaria se sont rencontrés chaque jeudi, pendant plusieurs mois, pour chercher ensemble les modalités pratiques de mise en oeuvre de ce journalisme singulier et de qualité.


En suivant les stéréotypes du marketing - le lecteur-type, la publicité, la périodicité, le prix - le projet était condamné par "les professionnels de la profession". Un jeudi matin, après une nuit passée à exorciser un renoncement qui semblait inéluctable, une équation à trois paramètres s'est imposée. C'était la formule de la cohérence.

Des journalistes bien payés, traités comme des auteurs

Laurent Beccaria parle d'auteurs à propos des journalistes du trimestriel.
Peut-être parce qu'il est éditeur de livres, habitué à traiter avec des écrivains, maîtres de leur production intellectuelle, mais pas seulement.
La dignité d' auteur attribuée à un journaliste désigne une concentration de talents qui fait de ce journaliste un aristocrate de la profession. Sans doute par l'acuité de son regard sur l'actualité. Acuité qui comporte naturellement une grande profondeur de champ, une capacité à aller au-delà des faits et des apparences pour saisir et restituer des phénomènes décisifs. Une capacité à construire un récit, comme un écrivain mais au service de la réalité observée. Talent d'écriture aussi. Avec la probabilité, malgré tout, d'être corrigé et d'avoir, peut-être, à réécrire plusieurs fois son article

Effectivement, l'écriture est travaillée dans XXI. Cependant...

...Une préciosité stylistique - "le bien écrire journalistique" en successions de phrases courtes sujet/verbe/complément, fonctionnant de manière répétitive comme une rythmique disco - m'agace prodigieusement dans certaines livraisons de XXI.

 Quoi qu'il en soit, le fait que des journalistes soient considérés comme des auteurs prouve que la profession n'est pas fatalement vouée à la déqualification. Et la notion d'aristocratie qui s'attache au statut d'auteur renvoie à au prestige d'une marque média, avec sa légitimité fondée sur des valeurs reconnues: fiabilité, singularité, créativité, profondeur. Laurent Beccaria récuse l'idée de marque media. Il préfère parler de titre. D'accord: un titre, c'est aristocratique aussi.


La beauté sur papier c'est le rich media sur le web

Il n'y pas de ligne éditoriale, à XXI. Le contenu de chaque livraison est déterminé par un engagement:

L'engagement de traiter le réel dans l'actualité constitue une valeur éthique. Cette valeur est reconnue par les nombreux lecteurs qui achètent le trimestriel et qui ont assuré un succès surprenant au coffret de Noël des quatre premiers numéros. Le succès commercial fonde la légitimité de XXI.
Mais, dans la temporalité dont vient de parler Laurent Beccaria , et surtout dans la manière de détecter les faits à longue portée et de les traiter en conséquence, transparaît aussi la temporalité du rich media qui, sur le web, consiste à structurer les évènements en fonction de leur consistance, de leur complexité - un mot que mon interlocuteur n'aime pas mais tant pis - et dans leur durée. C'est la même démarche, pour le papier comme pour les écrans.


Autre analogie entre la qualité de l'information sur papier et celle de l'information sur écran(s), le culte du beau. Pour XXI, le choix du format, du papier, de la typographie, des illustrations ( photographie, dessins, bandes dessinées), tout concourt à faire de la revue un bel objet, dans lequel on a envie de s'immerger rien qu'en contemplant une couverture belle comme une oeuvre d'art hyper réaliste.

(Sur l'art d'illustrer l'information selon XXI, voir ce billet dans mon autre blog, "Communiquer par l'image.)

Le travail des directeurs artistiques contribue à installer l'identité, la singularité. C'est une inestimable valeur ajoutée.

(Remarque: dans la mesure le rich media numérique exploite pour leurs spécificités les différents modes d'expression que sont le texte, le son, l'image fixe et l' image animée, XXI fait en quelque sorte du rich media sur papier en exploitant pour leurs spécificités la mise en page, la typographie, toutes les variétés d'images qui s'impriment en noir et blanc ou en couleurs.)


Rien d'étonnant, dès lors, à ce qu'un projet éditorial aussi pertinent, aussi cohérent, aussi exigeant et aussi riche rencontre un public nombreux, sociologiquement très diversifié.
XXI est un succès transgénérationnel, avec un lectorat composé de jeunes, de vieux, de citadins et de ruraux, de gens aisés et d'autres qui le sont beaucoup moins.
Tous aiment lire. Ils dépensent 15 euros tous les trimestres, c'est à dire 5 euros par mois, soit encore 1, 20 euro par semaine parce qu'ils comprennent qu'ils en ont (largement) pour leur argent.

XXI ne fait pas de cadeaux. C'est la marque de l'indépendance et de la considération pour les auteurs comme pour les lecteurs. Pas d'abonnements à tarifs réduits. Pas d'objets promotionnels. Pas de service de presse gratuits pour les journalistes. XXI n'a de gratuit que la consultation de son blog.

XXI_bandeau_du_blog.jpg

vendredi 23 janvier 2009

Phénomènes émergents dans la consommation de l'information

Le groupe Ketchum (agences de relations publiques) et le Centre Annenberg (stratégies de communication) publient leur troisième étude "Mythes et réalités" des médias américains. Les habitudes de consommation des médias sont mesurées tous les deux ans sur 500 professionnels de la communication et 1000 internautes dont 200 considérés comme des "influenceurs".

Bien que les évolutions observées concernent la population américaine avec ses spécificités et bien qu'une partie de l'enquête se soit déroulée pendant une période électorale de forte appétence pour l'information, des phénomènes émergents retiennent l'attention parce que l'expérience montre qu'ils se produisent tôt ou tard de ce côté-ci de l'Atlantique.

Le premier de ces phénomènes concerne la chute de consommation, entre 2006 et 2008, de l'information proposée par les médias traditionnels. Le recours aux quotidiens nationaux reste stable alors qu'il aurait dû augmenter grâce à une campagne électorale très animée, avec des primaires palpitantes pour les démocrates et la singularité que représente le parcours victorieux de Barka Obama.

Evolution de la fréquentation des sources d'informations entre 2006 et 2008

Conversations_1_chute_medias_traditionnels.jpg
Ce qui frappe, dans ces évolutions négatives, c'est la défiance qui se manifeste à l'égard des stations de radio et des chaînes de télévision, probablement perçues comme les instruments privilégiés de puissants intérêts privés.

Le second phénomène est la montée en puissance du web 2.0 comme sphère d'évaluation de l'information. Elle est quantitativement inférieure à celle des sites de shopping mais elle semble de même nature: fondamentalement motivée par une défiance, voire un rejet, des sources établies ou institutionnelles, avec le souci de prendre des décisions d'achat - et de consultation de l'information - sur une base comparative et en se fiant aux recommandations d'internautes.

Conversations_2_frequentations_comparees.jpg
On voit apparaître dans la mouvance du web 2.0, en particulier dans la fréquentation des blogs et des réseaux sociaux, une quête d'échanges "hors médias" traditionnels, sans le "prêt à penser" dispensé par les caciques des médias installés. Il est possible que Barak Obama ait suscité, et profité, de cette idée que les choix citoyens se font mieux quand ils se soustraient à l'influence des médias instrumentalisés par de puissants intérêts privés.

Le fait que des internautes "influenceurs" drainent les citoyens connectés vers d'autres sources d'information et d'autres moyens de forger sa propre opinion est cohérent avec les comportements observés chez les consommateurs de produits commerciaux.

Les "influenceurs" sont aux internautes "normaux" ce que les early adopters sont aux consommateurs moyens, des lanceurs de tendance. Cette analogie se remarque dans la différence, sur le graphique ci-dessus et sur le graphique ci-dessous, entre la consultation de médias sur appareils mobiles par les internautes en général ( + 1%) et par les internautes défricheurs (+ 9%) dans la consommation comme dans l'information.

Conversations_3_Influenceurs_et_internautes.jpg
Une singularité (en jaune) au sein de cette émergence: les "influenceurs" lisent beaucoup plus (32%) les blogs de journalistes que les internautes "normaux" (8%). Les internautes "influenceurs" apparaissent donc comme les interlocuteurs naturels des journalistes blogueurs, puisque les blogs sont, ou devraient être, des lieux de discussion. Ce qui permet d'avancer une hypothèse sur la signification profonde de ces chiffres.

La conversation sur internet, subversion de l'ordre médiatique

Si les médias institutionnels sont délaissés, si les internautes s'intéressent de plus en plus aux blogs (contenus produits par d'autres internautes) et aux réseaux sociaux (espaces non médiatisés par les moyens d'information traditionnels) et si les internautes "influenceurs" s'intéressent, malgré tout, aux blogs de journalistes (où l'on trouve, en principe, de l'information moins formatée), c'est sans doute parce que ces phénomènes convergent vers la notion de conversation.
Notion subversive pour l'ordre établi, tel que les puissances économiques, le pouvoir politique et les médias traditionnels s'efforcent de le maintenir.
La conversation entre citoyens qui échangent , notamment dans les blogs (1) des idées, des arguments, des convictions est une activité peu spectaculaire mais extrêmement puissante.
Elle cristallise des opinions, construit ou détruit des réputations, relativise des prestiges, construit des publics, des courants.
La conversation n'est pas formatée par les sondages.
C'est le dernier refuge de la liberté citoyenne.

SOURCE: Research brief du 21 janvier, newsletter du Center for Media Research

1) "Brèves de blog, le nouvel âge de la conversation", Pierre Assouline, éditions Les Arènes, septembre 2008.

dimanche 4 janvier 2009

Journalisme: quelques éléments pour une possible régénération

Les activités humaines s'épanouissent en captant les phénomènes dominants de leur écosystème.
La fluidité apparaît de plus en plus comme une des caractéristiques motrices des sociétés développées (1).
L'industrie de l'information peut se régénérer en s'adaptant, mieux qu'elle n'a su le faire jusqu'ici, à une fluidité qu'elle a contribué à faire entrer dans les modes de vie: flux, réseaux, communautés, mouvances, flexibilité...

Une des causes des dysfonctionnements actuels vient en effet de ce que les entreprises de presse et le journalisme sont restés ce qu'ils étaient à leur apogée au milieu du siècle précédent: culturellement calqués sur une société encore rigide, donc inadaptés à la fluidification de leur environnement actuel.

Un peu d'agilité (2) et l'examen de quelques pratiques émergentes pourraient permettre de relever les défis que la sclérose corporatiste a laissé se dresser.

Un organe de prospective

Pour essayer de rattraper la faute historique qui a consisté à ne pas tirer, à temps, les conséquences de la numérisation massive et du déploiement des réseaux, l'industrie de l'information doit se doter d'un centre de recherche et développement, organe de prospective beaucoup plus ambitieux que le CNDI.

Seul un think tank doté de gros moyens peut mobiliser des scientifiques, des ingénieurs, des spécialistes des sciences humaines sans oublier des groupes de réflexion comme le Réseau d'Etudes sur le Journalisme. Cette instance devrait se consacrer à deux enjeux cruciaux: l'innovation technologique et les usages. Une veille intensive et des enquêtes utilitaristes pourraient fournir aux entreprises de presse les aides à la décision d'investissement.
Sur le court terme, par exemple, avec le démarrage des lecteurs électroniques. Les potentialités actuelles et futures du papier électronique devraient naturellement figurer parmi les thèmes d'observation prioritaires. Surtout quand une entreprise française figure parmi les principaux acteurs de son développement.

Ce n'est pas parce que Cytale a été un échec entre 1998 et 2002 que l'innovation s'est arrêtée: une demi-douzaine de livres électroniques sont actuellement disponibles; la stupidité du dispositif bibop de 1993 n'a pas empêché le développement un an plus tard de la téléphonie nomade. Le minitel rigide et centralisé a été submergé, englouti, par le web tellement polycentrique et fluide qu'il oscille constamment entre l'ordre stérilisateur et le désordre créatif.

Moins de papier

L'éventuelle adoption du lecteur électronique comme support de l'information ne signifierait pas la "fin du papier". Les quotidiens ont quand même intérêt à réduire leur pagination pour réserver le coûteux papier aux contenus d'approfondissement, denses et de qualité.
Cesser de "courir après l'audiovisuel" en imprimant des informations volatiles, réductrices, que tout le monde connaît pour les avoir entendues à la radio ou vues à la télévision permettra à la presse écrite de se re-légitimer doublement.

En se soustrayant au tempo de l'audiovisuel et à la prétention de tout raconter chaque jour dans l'urgence, la presse écrite restaurera le précieux discernement journalistique et la nécessaire hiérarchisation des évènements.

Le New York Times vient de fournir un remarquable exemple de résistance de la presse écrite au tempo de l'audiovisuel. Il s'agit d'un article publié le 10 janvier et qui relate dans le détail les pressions qu'Israël a exercé sur l'administration Bush pour essayer d'amener les Etats-Unis à lancer, ou à cautionner, une attaque militaire en Iran. Ce thème est apparu dans l'actualité à la fin de 2006. L'enquête du New York a demandé plus de quatre semaines de travail journalistique. Elle est historique dans la mesure où les historiens seront obligés de s'y référer. L'audiovisuel peut la citer mais ne peut pas la plagier.

En réduisant sa pagination pour se consacrer à l'approfondissement de l'essentiel, la presse écrite imprimée cessera de gruger les lecteurs payants: aujourd'hui, quiconque achète un quotidien paie des articles qu'il ne lira pas, ce qui est unique dans les pratiques commerciales.

Un dispositif multicanal

Enfin et surtout, un organe d'information ne peut pas s'adapter à la fluidification de nos sociétés en restant "monosupport. Si elle veut atteindre ses publics erratiques et versatiles, aux existences dérythmées à force d'être segmentées (3), l'information ne peut être désormais que "multicanal".
L'entreprise de presse doit se transformer en un dispositif capable de diffuser sur tous les supports et par tous les vecteurs disponibles, du papier au SMS en passant le web et les développements de la 3G, donc le son et la vidéo.
Dans une telle approche de la collecte, du traitement et de la diffusion, chaque support a ses contraintes et ses avantages concurrentiels. Mais il est clair qu'il y aura de plus en plus de monde devant toutes sortes d'écrans et que, sans disparaître complètement, le papier perd sa suprématie comme support de l'information .

Du rich media

Le dispositif multicanal présente le premier avantage de réduire les coûts de matière première et de distribution. Ce qui revient, pour la presse écrite, à s'extraire enfin d'une logique industrielle issue du XIXème siècle.
Il implique par ailleurs l'obligation d'exploiter rationnellement les supports et les vecteurs pour ce qu'ils apportent de manière spécifique à l'information. Le papier: une manière d'écrire et de photographier pour la profondeur, le plaisir et la durée. Les écrans: d'autres manières d'écrire, le son, la vidéo, les animations électroniques. C'est la définition du rich media: exploiter chaque mode d'expression pour ce qu'il est apte à délivrer mieux qu'un autre.
Dans cette approche, le rich media n'est pas seulement une chance historique parce qu'il permet d'exploiter en même temps toutes les potentialités de la numérisation et des réseaux au moindre coût. C'est aussi une occasion inespérée, pour les journalistes, d'analyser les évènements et de détecter leur valeur informative: plus un évènement ou un phénomène est éligible au rich media, plus il est consistant, plus il a de valeur.

De la polyvalence

La valorisation des contenus par le rich media et la configuration multicanal requièrent une certaine polyvalence dans les savoir-faire pratiques du journalisme. Envisagée comme une source d'épanouissement professionnel, la polyvalence consiste à greffer sur un socle d'expertise(s) des compétences adjacentes.
Ce schéma s'applique au reportage d'où émerge la figure du mojo (= mobile journaliste). Une expertise dans le registre des faits divers s'accommode d'une aptitude à prendre des photos élémentaires et à réaliser des diaporamas. Une expertise en matière économique ou scientifique est valorisée quand elle sait, aussi, produire des images qui donnent accès à des notions ou phénomènes abstraits.
Cultivée comme un enrichissement du métier, la polyvalence favorise le travail en essaims par lequel chacun donne le meilleur de ce qu'il sait faire. Ce qui est aussi, soit dit en passant, la forme la plus efficace de l'apprentissage ("sur le tas"), la meilleure et la moins chère des formations. Ainsi pratiquée, la polyvalence apporte au journalisme la créativité dont il est privé par les cloisonnements fonctionnels.

Des fonctions émergentes

La polyvalence s'arrête là où commence la responsabilité de la fiabilité et de la qualité d'un contenu. Un rédacteur capable de prendre certaines photos ne remplace pas le photographe professionnel.
Le reporter qui se sent à l'aise avec le texte, le son, la photo et la vidéo est enclin à vouloir structurer lui-même son enquête en rich media. Mais, outre qu'il n'aura pas toujours le temps de réaliser tous les montages audiovisuels ainsi que l'architecture en liens hypertexte, la validation d'un expert en ergonomie et en webdesign ne peut que garantir la qualité de son travail et son accessibilité. Très proche du traitement de l'actualité, cette fonction peut englober l'optimisation du référencement des pages dans les moteurs de recherche.

Le temps réel et la diffusion multicanal exigent une vigoureuse réhabilitation de la vérification des faits. Il en va de la fiabilité de l'organe d'information et, donc, de la valeur de la marque média.
Ce travail peut être confié aux actuels documentalistes, qui ont déjà une expertise en recherche d'informations sur le web, ou à un journaliste. Documentalistes et journalistes ont d'ailleurs intérêt à coopérer étroitement dans la veille, la collecte et la validation des sources, ne serait-ce que pour mettre au point des méthodologies et des procédures exploitables par l'ensemble de la communauté éditoriale.

Du télétravail

Les contenus numérisés qui se répandent par paquets d'octets à travers la capillarité des réseaux représentent la fluidité à son plus haut degré. Le journaliste joue en permanence avec les distances et avec le temps. Ces deux constats militent en faveur du développement du télétravail dans la presse.
Dès lors qu'un journaliste peut être joint n'importe où n'importe quand, dès lors que les applications les plus performantes sont constamment disponibles et qu'il peut transmettre textes, sons, photos et vidéos numérisés depuis pratiquement n'importe où, le fait de travailler chez lui génère de la productivité de deux manières. Il gagne du temps en transports et il produit au moment où il est au meilleur de sa forme cérébrale. Les contacts par téléphone, textos et webcams préservent la nécessaire synchronisation avec l'organe de presse. Rien ne l'empêche de s'y rendre physiquement pour des contacts utiles.
Le télétravail convient aux salariés qui savent exploiter les outils collaboratifs en ligne et qui savent faire preuve d'une vraie responsabilité, notamment dans la gestion du temps. Il serait étonnant que des journalistes ne se comportent pas comme des salariés exemplaires.

Des espaces de réflexion et de valorisation

Dans une configuration dominée par le multicanal, le rich media, le télétravail et le travail collaboratif en ligne, la question des rédactions intégrées ne se pose plus.
A la place des rédactions-usines coincées dans des immeubles-casernes, les organes de presse peuvent aménager des espaces de réflexion éditoriale (brain storming) autour de l'équivalent pacifique des war rooms (salles d'opérations) qui sont, par excellence, des lieux où se prennent les décisions fondées sur le partage de l'information. Cette "tour de contrôle" de l'actualité assure la diffusion multicanal. Elle est directement reliée à l'espace de valorisation des contenus par le rich media.
Avec un espace de réflexion, une salle d'opérations et un centre d'enrichissement des contenus, les organes de presse s'adaptent au XXIème siècle des sociétés développées.

De la cogestion éditoriale

Les outils collaboratifs actuels favorisent la mise en place d'instances - panels, communautés ou conseils - par lesquelles ceux à qui s'adresse l'information doivent pouvoir s'exprimer sur le choix et le suivi des sujets ainsi que sur le traitement de l'actualité.
Esquissée par les journalistes blogueurs, la cogestion éditoriale est une manière éthique de rendre des comptes à ceux qui manifestent leur confiance en achetant des contenus.
Etre à l'écoute des infonautes rétablira la fiabilité des journalistes en leur évitant la tentation de trop céder aux connivences avec les pouvoirs.
Enfin, travailler avec les citoyens les plus intéressés par une information de qualité est également un moyen de développer la créativité journalistique.
Surtout si, le mythe du "journalisme citoyen" s'étant affaissé sur sa propre vacuité, la cogestion éditoriale englobe les contributions, rémunérées en piges, de témoins participatifs.

Payer pour ce qui a de la valeur

Dès lors que de substantielles réductions de coûts sont obtenues par une reconfiguration de l'entreprise - pagination réduite, distribution allégée, locaux réduits à l'essentiel, gains de productivité par le télétravail - la mise au point d'un modèle économique peut s'appuyer sur l'idée simple que les infonautes paient pour obtenir les contenus qui ont de la valeur à leurs yeux.
Ne plus imposer l'achat de l'intégralité d'une publication électronique serait une démarche triplement judicieuse.
- L'internaute ne paie que ce qu'il a envie de "consommer" et non ce que les choix d'une rédaction lui imposent, dans ce qui ressemble à de la vente forcée (4).
- Dès lors que les infonautes achètent les contenus, un lien qui n'est pas seulement commercial s'établit avec la rédaction. Ce n'est ni du marketing ni de la relation client, mais le fait est que l'acheteur se comporte en co-propriétaire d'un contenu et qu'à ce titre la rédaction lui doit des égards: dévoilement des sources utiles, prolongements didactiques, suivi de l'information.
- Les contenus les moins achetés ne perdent rien de leur valeur journalistique et les meilleures ventes ne sauraient orienter la stratégie éditoriale. Il reste qu'une rédaction gagne à mieux connaître ses publics par ce système de vente au détail des contenus qu'elle propose.

Ces quelques idées sont à considérer comme des opportunités. A évaluer, expérimenter, adapter à la faveur d'un bricolage informationnel volontariste et pragmatique.
C'est la seule manière - à l'opposé de la mendicité corporatiste qui consiste à quémander des aides au pouvoir politique - de donner à l'industrie de l'information la flexibilité et l'agilité dont elle a besoin pour survivre dans la fluidité du monde développé.

1) Les idées émises dans ce billet s'inscrivent dans un cadre théorique proposé par Pascal Michon dans "Rythmes, pouvoir, mondialisation" (Presses Universitaires de France), une de mes lectures les plus stimulantes de ces dernières années.

2) L'agilité consiste, pour une industrie ou une entreprise, à (s') investir dans les phénomènes que la fluidité fait émerger. Les firmes pionnières du matériel informatique ne fabriquent plus d'ordinateurs, elles prospèrent dans les services. Constructeur d'ordinateurs, Apple se déploie dans la distribution musicale et dans la téléphonie nomade. A partir d'algorithmes pour un moteur de recherche, Google se répand dans la bureautique, la téléphonie et surtout dans la publicité. Distributeur de produits culturels, Amazon fabrique un lecteur électronique.

3) Dans "L'individu hypermoderne", ouvrage collectif publié par les éditions Erès, François Ascher analyse les conséquences des innovations socio-techniques -imprimerie, télégraphe, radio, phonographe, magnétophone, téléphone, télévision, magnétoscope, messageries téléphoniques et électroniques - sur la gestion individuelle du temps. Le magnétoscope a permis de se soustraire à la contrainte horaire des émissions qui commençaient à 20h30. Le téléphone nomade avec affichage du numéro appelant permet à l'individu de se désynchroniser et de se ré-synchroniser à volonté.

4) Bien que je ne lise jamais le moindre article consacré au sport, l'achat de ces articles m'est imposé si j'achète un quotidien dans un kiosque ou quand je m'abonne au "Monde" électronique. Dans leurs temporalités fragmentées et désynchronisées, les infonautes veulent s'approprier les contenus numériques, qu'ils soient musicaux ou visuels. En matière d'information, le fait que les internautes picorent ce qui est gratuit ne les empêchera pas de payer pour obtenir ce qui leur semblera singulier, consistant et agréable.

jeudi 1 janvier 2009

Un journalisme suicidaire

 A la mi-décembre de l'année 2008, France Info a ouvert pratiquement toutes ses sessions d'information de la journée avec l'histoire d'une dame qui avait glissé sur une frite.
"Ouvrir sur une info" signifie que la rédaction considère le fait relaté comme le plus important du moment.
Les historiens de l'an 2108 qui fouilleront dans la mémoire médiatique numérisée du 16 décembre 2008 risquent de trouver une frite.

Quelques semaines plus tôt, fin novembre, un journaliste travaillant pour le groupe Figaro déclarait qu'il avait professionnellement suivi les évènements de Bombay sur Twitter.

Journalisme_Bombay_Twitter.jpg
Compte tenu du fait qu'aucune information originale n'a été diffusée par Twitter pendant ces évènements, force est de constater que ce journaliste a "couvert" les attentats de Bombay en lisant les réactions de gens qui regardaient la télévision.

Ces deux anecdotes sont le symptôme d'un journalisme suicidaire.

Une profession qui place une frite à la "une" renonce à l'un des piliers de sa légitimité: le discernement qui, seul, permet de hiérarchiser les évènements selon leur portée. Evaluer la portée d'un évènement, c'est lui attribuer une valeur. Renoncer à hiérarchiser les évènements selon leur portée, c'est dévaloriser l'information et ceux qui la font.

Une profession qui rend compte d'un évènement à partir des émotions de téléspectateurs inconnus renonce à l'autre pilier de sa légitimité: la fiabilité qui, seule, garantit un lien de confiance entre le journaliste et ses audiences. Les audiences n'ont aucune raison d'accorder leur confiance à un journaliste qui s'en remet aux audiences des chaînes de télévision pour relater des évènements cruciaux comme les attentats de Bombay. Le degré zéro du journalisme est atteint dans la mesure où nul n'a besoin d'un journaliste pour lire, directement, les gazouillis de Twitter.

Journalisme_bateau_qui_s_echoue.jpg

"Renoncement" est peut-être le maître mot de ce qui apparaît de plus en plus comme un suicide corporatiste. Doivent être incluses dans le terme générique de renoncement les notions d'acceptation, de résignation, de soumission, de veulerie, et de servilité. (Voir aussi, au sujet des aveuglements, résignations et renoncements collectifs, mon billet sur certaines origines décisives mais peu invoquées de la "crise de la presse)."

La dévalorisation de l'information a commencé avant le web

Le plus pathétique de ces renoncements est celui par lequel la presse écrite se soumet aux médias audiovisuels. Cette soumission comporte deux aspects: la dévalorisation de l'information par le pillage et la subordination aux impératifs de l'industrie audiovisuelle.

La presse écrite aurait pu, juridiquement, limiter le pillage Journalisme_la_camera_lit_un_jounal.jpg de ses contenus par la radio et la télévision parce que ce pillage relève moins du droit de citation que du plagiat et du vol d'idées. Il faut savoir, en effet, que toute conférence de rédaction au sein d'une station de radio ou d'une chaîne de télévision consiste essentiellement à chercher dans les journaux imprimés ce qui peut être transposé en sons ou en images. Bien sûr, il y a l'AFP, agence de presse encore respectable. Mais les dépêches de l'AFP ne sont pas diffusables telles quelles. C'est du brut. Les articles de la presse écrite ont prédigéré cette matière brute et préparé, en synthétisant un évènement complexe et en scénarisant un récit, la mise en forme dont l'audiovisuel a besoin.

La créativité journalistique - trouver des sujets diversifiés, trouver des angles variés, trouver des modes innovants et pertinents de narration - représente en moyenne probablement moins de 10% de la production d'informations par la radio et par la télévision. Selon les circonstances - actualité riche ou pauvre, spectaculaire ou abstraite - on peut raisonnablement estimer à 90% en moyenne la part des informations que l'audiovisuel diffuse après l'avoir importé de la presse écrite.

La radio et la télévision pillent la presse écrite beaucoup plus que le web ne pourra jamais le faire.

Ce pillage s'apparente à celui des pays colonisés par les colonisateurs: exploitation d'une matière première et du labeur d'autrui à des coûts très bas. Si la collecte et le pré-traitement de l'information sont assurés par des journalistes nombreux dont certains très compétents dans la presse écrite, l'audiovisuel n'a pas besoin d'investir dans des rédactions pléthoriques et dans des journalistes experts aux salaires élevés. Cependant comme l'audiovisuel fait mine d'offrir l'information (1), celle-ci perd immédiatement la valeur produite par le travail journalistique.

Ce n'est pas le web qui a dévalorisé l'information, c'est l'audiovisuel. Avec le consentement de la presse écrite.

La presse écrite se soumet aux normes de l'audiovisuel

Le consentement à son propre pillage constitue un aspect crucial de l'esprit de soumission qui condamne une grande partie de la presse écrite.
Croire, comme ce fut sans doute le cas à la création d'Europe N°1 dans les années cinquante et de France Info à la fin des années quatre-vingt, que l'apparition de nouveaux canaux de diffusion allait accroître et améliorer l'offre d'informations, donc stimuler dans la population le désir d'être plus et mieux informée, a été la marque d'une étonnante naïveté au sein de la profession.

Journalisme_micro_tasse_cafe.jpgSi quelques mémorables reportages sonores, sur les journées des barricades à Alger ou pendant les évènements de mai 68 par exemple, ont joué le même rôle de légitimation du journalisme radiophonique que "Cinq colonnes à la une" pour la télévision, ces prouesses historiques (au sens où elles servent l'Histoire) ont surtout été un alibi au déploiement d'une industrie du plagiat qui prospère quotidiennement jusqu'à aujourd'hui au détriment de la presse écrite.

Et, de même que le colonisateur a réussi à imposer ses normes au colonisé, l'audiovisuel a fini par faire adopter par la presse écrite son tempo, la volatilité de ses contenus et sa propension a cultiver l'émotivité des audiences.

A quelques exceptions françaises près, comme "Le Monde" ou "Les Echos", les quotidiens s'essoufflent à courir derrière la radio et la télévision qui les pillent. Le suivisme empressé, fébrile, de la presse écrite accélère jusqu'à l'emballement hystérique la fameuse "circularité de l'information": une nouvelle publiée le matin par un quotidien est amplifiée tout au long de la journée par les radios et gonflée le soir par les télévisions, obligeant la presse écrite à rebondir sur les "enflures" audiovisuelles, lesquelles reprennent de plus belle jusqu'à la saturation.

Journalisme_circularite.jpg
Souvent la même information rabâchée à outrance pendant plusieurs jours est subitement délaissée sans avoir été clarifiée. Les audiences sont d'autant plus frustrées que le recyclage médiatique brasse plus de plagiat que d'éléments nouveaux. C'est, du matin au soir, la même "info" répétée avec les mêmes angles, les mêmes mots puisés dans un vocabulaire minimaliste, tandis que les commentaires et les éditoriaux ressassent les mêmes idées convenues sur les mêmes thèmes avec de pauvres métaphores desséchées.

Telle qu'elle fonctionne, la presse ne mérite pas le pluralisme qu'elle revendique.

Les articles réducteurs tuent le plaisir de lire

En renonçant à son propre tempo, en voulant tout "couvrir" , même et surtout le futile pourvu qu'il soit émotionnel, la presse écrite quotidienne renonce surtout au recul, à l'approfondissement.
Les spécificités de la mise en page et de la typographie lui permettent encore de proposer une hiérarchisation des évènements.
Certains quotidiens, comme "Le Monde", perpétuent le récit consistant sans se résigner au réductionnisme que l'audiovisuel impose à l'écrit.
Globalement cependant, la presse écrite quotidienne sacrifie la densité factuelle et la qualité du récit. Elle s'enlève la légitimité de faire payer le plaisir de lire.

Impossible de détecter dans ce journalisme rétréci un talent émergent dont on pourrait se dire qu'il sera probablement un écrivain, voire un historien.
Au contraire, le journal du soir de référence, dont quelques signatures faisaient naguère autorité dans différents secteurs de la sphère publique, demande à Martin Wolf, du Financial Times, et aux esprits libres de Breakingviews d'apporter à ses lecteurs des éclairages originaux sur les dysfonctionnements de l'économie.


Ce qui arrive au Monde, la disparition des grandes signatures internes (2), résume une autre démission, celle des journalistes politiques de la presse écrite dont le travail d'élucidation est assumé depuis une vingtaine d'années par les directeurs d'études des instituts de sondages.
Le renoncement à une certaine idée du journalisme, Journalisme_TV_moi.jpgcelle de John Gunther par exemple (3), s'explique - en partie, pas chez tout le monde, il est vrai - par des motivations balzaciennes: un journaliste de presse écrite ambitionne naturellement de passer par la radio, puis "faire" de la télévision.
Moins pour éprouver les modalités de son métier par ces moyens d'expression, que pour accéder au statut emblématique de présentateur-"vedette."

Mais le renoncement de la presse écrite à ce qui fait sa valeur - recul, sélectivité, approfondissement, hiérarchisation, qualité du récit écrit et de la photographie - cette résignation à n'être plus que le terne reflet palpable de l'audiovisuel vient aussi d'un marketing fallacieux: les gens de l'imprimé ont cru que la futilité, l'actualité envahie par l'insignifiance des faits et dits des "people", allaient leur ramener une partie des audiences accaparées par la radio et par la télévision. Or ce qui peut séduire certains téléspectateurs ne plaît pas forcément aux lecteurs. L'art difficile de l'entretien, par exemple, a été abandonné au profit de versions fades et chétives des talk shows. Exercice généralement sans autre intérêt radiophonique et télévisuel que de produire des émissions à moindre coût en obligeant la presse écrite à "faire de la reprise", comme disent cyniquement les gens de le l'audiovisuel (4).


La conséquence du renoncement à traiter l'actualité comme l'Histoire en train de se faire s'observe au fil des années par la dévalorisation accélérée de l'information et la dévaluation de ceux qui la font. Ils ne valent guère plus que la frite écrasée par le talon aiguille d'une dame dans un restaurant Quick de Reims.

Logo_RSR.jpg8 janvier 2009: entretien avec Alain Maillard, responsable de l'émission "Médialogues" diffusée par la Radio Suisse Romande. Questions bien ajustées, spontanéité et intonations des locuteurs : ce sont quelques uns des éléments qui font la valeur ajoutée de la radio par rapport au style nécessairement retenu de l'expression écrite. Et surtout, l'honnêteté du montage d'Alain Maillard qui ne s'est pas contenté de lire le billet.

A suivre: Quelques éléments modulaires d'une possible régénération

1) L'information gratuite n'existe pas. Financé par la publicité, son coût est dilué dans le prix de revient des produits de grande consommation et il est donc supporté par les consommateurs.

2) Outre Pierre Viansson-Ponté, André Laurens, Gilbert Mathieu, Jacques Decornoy, Philippe Decraene et autres journalistes experts de haute volée ( de même niveau que ceux qui assurent aujourd'hui le prestige de The Economist), "Le Monde" disposait d'une pléiade de reporters aux talents immenses et diversifiés. Le récit, par Jean-Yves Lhommeau, d'une journée de François Mitterrand, président de la République en exercice, sirotant incognito du champagne dans une barque sur un lac de montagne où il partage fromage et saucisson avec de rudes Auvergnats aura été l'une des dernières manifestations de ce journalisme qui se hissait au niveau de la littérature sans recourir à la fiction.

3) Auteur, notamment, de "Inside USA" (qui suscita ma vocation à la fin des années cinquante) John Gunther est un archétype du journaliste. Sans se prendre pour un sociologue ou un historien, il hisse sa conception de l'actualité et de son traitement aussi près que possible des approches réservées aux sociologues et aux historiens. De Gunther, je garde l'idée d'un journaliste qui doit aspirer à travailler comme l'auxiliaire des futurs sociologues et historiens. Par ailleurs, John Gunther a a soigneusement séparé ses observations et recherches journalistiques de ses créations romanesques. Enfin, sa manière d'écrire élégante mais précise fait de lui une référence suprême aussi bien dans le journalisme que dans la fiction puisque certaines de ses oeuvres romanesques ont été adaptées pour la télévision et pour la scène.

4) Il faut savoir que la plupart des invités des "talk shows" audiovisuels - anglicisme bizarre mais symptomatique pour une station de radio - sont choisis en fonction de leur capacité à prendre des postures spectaculaires, à émettre des jugements et des "petites phrases" qui seront "reprises" le lendemain par la presse écrite. Laquelle après avoir été pillée assure en plus la promotion des pillards.

mercredi 17 décembre 2008

La crise des quotidiens est parfaitement logique

Jeff Jarvis glousse en découvrant que L'Americain Society of Newspaper Editors va supprimer en avril prochain le mot "paper" de sa dénomination. Il était considéré comme un révolutionnaire pour avoir prophétisé la fin du journal papier.

Actualisation le 19 décembre: les réflexions de Jeff Jarvis sont tellement dérangeantes qu'elles ne trouvent aucun éditeur en France. (Merci à FPM)

Le papier ne disparaîtra pas complètement comme support d'informations. Cependant, il ne se passe pas de jour sans qu'un quotidien anglo-saxon annonce qu'il va réduire sa production d'informations imprimées, ou qu'à l'instar du vénérable Christian Science Monitor, une migration totale sur le web est envisagée.

Ce qui arrive à la presse écrite quotidienne est parfaitement logique pour une industrie de contenus qui n'a pas innové en un siècle. A quelques détails près, comme la photographie en couleurs, les quotidiens de 2008 ne sont pas très différents de leurs ancêtres de 1908.

Crise_de_la_presse_Le_petit_journal.jpg

Pire: en France, les journaux imprimés - qui avaient tout fait, naguère, pour empêcher la radio naissante de diffuser des informations (1) - continuent dans leur grande majorité à traiter l'actualité comme si leurs lecteurs n'avaient pas déjà eu connaissance de cette actualité la veille au soir par la télévision et le matin par la radio. Il n'y a aucune raison pour qu'un individu paie une information qu'il a déjà eu gratuitement. Ce n'est pas Google qui a inventé l'information "gratuite" (2) mais bien la radio et la télévision qui pillent, autant que Google sinon plus, les contenus originaux produits par la presse écrite (3), laquelle se met à la remorque de l'audiovisuel.
Cette presse écrite persiste à vouloir vendre des contenus qui ne contiennent plus de véritable valeur ajoutée.

L'aveuglement "radical et persistant" des années quatre-vingt dix

Il faut, pour identifier les causes profondes de l'effondrement en cours, recourir à la rétroprospective. Pratiqué dans les écoles de guerre (4), cet exercice intellectuel s'apparente à l'examen des "boîtes noires" après une catastrophe aérienne: en fonction des données enregistrées se reconstitue au moins partiellement la logique des décisions qui ont été, ou n'ont pas été, prises aux moments cruciaux. C'est en appliquant la rétroprospective à plusieurs évènements, dont l'explosion de la navette "Challenger", que Christian Morel esquisse une très stimulante sociologie des erreurs radicales et persistantes (5).

Pour la presse écrite d'informations générales, le défi est essentiellement de nature technologique. Il s'amorce en 1982, quand le CD audio ouvre une ère nouvelle de numérisation massive de tous les contenus de grande consommation. Si la 9ème symphonie de Beethoven dans une version lente de Karajan peut être numérisée, tous les signes analogiques exigeant jusqu'alors des supports et des vecteurs matériels - ceux de l'écriture et ceux des images - peuvent être, eux aussi, transformés en micro-impulsions électriques codées et changer de supports et de vecteurs.

A ce stade, la presse quotidienne n'a aucune raison objective de s'inquiéter. Elle aurait quand même pu s'intéresser de près au phénomène du changement de supports. Résumé dans ce graphique, l'empilement accéléré et massif des innovations technologiques touchant aux contenus aurait dû l'alerter dès 1997.

Historique_des_innovations.jpg
La mise au point, en 1995, du format de compression MP3 signifie en effet que les contenus sont allégés sans perte de sens (5). Les contenus allégés voyagent mieux à travers les réseaux depuis qu'ils sont découpés en paquets électroniques qui obéissent à des protocoles de routage.
Deux ans plus tard, le débridage des fils de cuivre téléphoniques confère à l'ADSL la possibilité de multiplier par dix, au moins, la capacité de transport des réseaux.
Contenus allégés + débits amplifiés = explosion des échanges de contenus, forcément. C'est à ce moment-là, entre 1995 et 1998, que la presse écrite aurait dû investir (dans) ces technologies émergentes. Pour mémoire: premier journal électronique, le "San Jose Mercury News" a été mis en ligne en 1993.

Numérisation massive (émergence) + allègement des contenus numérisés (singularité 1) + accroissement des débits numériques (singularité 2): les conditions étaient réunies pour une transformation majeure et irréversible de l'industrie des contenus. Les industries de la photo et de la vidéo ont, non seulement, vu arriver cette révolution mais l'ont soigneusement préparée. L'industrie musicale ne l'a pas vue venir. L'industrie de l'information n'a pas compris que ce qui était en train de ravager l'industrie musicale allait fatalement concerner la presse écrite.

Google joue le même rôle que Napster

Crise_de_la_presse_logo_Napster.jpgEt d'ailleurs, le dispositif Napster d'échange de fichiers musicaux dans la configuration de réseau P2P (=Peer to Peer ) a plongé les responsables de l'industrie discographique dans la même rage impuissante que les "représentants" de la presse écrite qui vociféraient récemment contre les animateurs de Google venus les rencontrer à Paris.
Rage doublement impuissante car si Napster et Google ont été légitimés par des centaines de millions d'internautes, c'est d'abord parce que les industries de contenus n'ont pas su tirer parti de l'accumulation des innovations technologiques; c'est ensuite et surtout parce que ces mêmes industries ne savent pas quoi faire. Sauf mendier des aides à la puissance publique. Exactement comme l'industrie automobile américaine qui continue à fabriquer des engins consommant 25 litres au 100 km alors que les ressources en énergies fossiles s'épuisent et que les préoccupations environnementales imprègnent massivement les esprits.
L'épouvantail Google remplace donc le "pirate" Napster comme alibi à l'incompétence des "capitaines" d'industrie.


L'incompétence des dirigeants de la presse écrite se décompose en inculture technologique, en incapacité à explorer le présent et l'avenir, en absence totale de créativité.
L'inculture technologique (7) des élites hexagonales conduit les chercheurs les plus inventifs à péricliter ou à émigrer quand ils n'opèrent pas dans des secteurs rapidement rentables comme l'armement ou certains domaines pharmaceutiques.
Un Français oublié avait envisagé l'informatique personnelle pratiquement en même temps que Steve Jobs: il a été littéralement écrasé par les ingénieurs d'une firme qui s'est toujours trompée dans ses choix technologiques.
 Un mathématicien du CNET avait conçu un protocole de transmission par paquets qui intéressait beaucoup les précurseurs américains du web: son projet a été torpillé par la DGT, ancêtre de France Telecom, et par le pouvoir politique de l'époque (Giscard-Barre-Segard) qui craignait que des contenus voyageant sur de puissants réseaux décentralisés portent préjudice à l'audiovisuel centralisé et à la presse régionale.
Bien vu.
Reste que le retard français date de cette époque, quand l'élite du pays a tenté de verrouiller les contenus, obsession rouillée du jacobinisme et des oligarchies de la presse.
L'incapacité à explorer le présent malgré une floraison de jeunes sociologues perspicaces se vérifie dans le fait que personne, au sein des entreprises de presse écrite, ne s'est intéressé aux usages induits par les technologies de la communication. (Parce qu'il comporte une fort contingent de compétences dotées d'une forte culture technologique et adeptes de la veille méthodique, le groupe TF1 a décelé, et testé, très tôt les potentialités de l'ADSL.) Quant à l'avenir, il est opaque pour la presse papier. Contrairement à la Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, la France ne dispose d'aucun véritable think tank capable d'éclairer la profession en se concentrant sur concentrant sur les dimensions technologiques, sociologiques, culturelles et économiques de l'avenir des médias.

Brouillard.jpg

La créativité, enfin, est totalement absente des décisions stratégiques prises par les propriétaires et dirigeants de la presse écrite. Copier, mal parce que sans véritable motivation et sans grand moyens, ce qui se fait aux Etats-Unis n'est pas une preuve d'inventivité, c'est du suivisme bête.
A part "L'emmerdeur international", magazine de consommation vendu uniquement par abonnement et le superbe trimestriel "XXIème siècle", il ne s'est rien passé dans la presse écrite depuis des dizaines d'années.
Une industrie qui ne crée rien est une industrie qui se condamne au dépérissement. Elle le sait et mendie une rallonge aux 280 millions que l'Etat alloue à la presse.
Mais le fait important est que les dirigeants de cette industrie ne savent pas où la conduire.


A suivre: "Un journalisme suicidaire"__

1) Le comportement de la presse écrite aujourd'hui vis à vis de Google est exactement le même que celui des propriétaires des journaux vis à vis de la radio dans les années vingt du siècle dernier. Même réflexe de crispation monopolistique face à l'émergence d'un nouveau moyen de communication. Aucune volonté de s'adapter en relevant le défi de l'innovation.

2) Le mot "gratuit" est placé entre guillemets parce qu'en réalité, à la radio, à la télévision ou par le truchement de Google, le consommateur paie, dans le prix des produits qu'il achète, une partie des investissements publicitaires qui financent l'information.

3) Daniel carton, ancien journaliste au "Monde": "le principe est tout bête. On pompe dans la presse écrite. On pompe dans les radios. On pompe à la télé. Le système est bien huilé. La presse française est devenue une grande surface où chacun vient se ravitailler sans vergogne le matin aux rayons de Libé et, depuis quelques années, du Parisien et le soir aux rayons du Monde. Pendant des décennies, le grand journal du soir, comme on ne l'appelle plus, fut le fournisseur exclusif. C'était « le » journal de référence... et pour cause. Il l'est resté pour les journaux radios d'après 18 heures et les grands «20 heures» des télés, ce qui n'est pas rien." "Bien entendu, c'est off Ce que les journalistes politiques ne racontent jamais", pages 76-77, Albin Michel 2003.

4) Les batailles d'Austerlitz et de Waterloo, notamment, sont analysées, y compris sur le terrain, et virtuellement "refaites et corrigées" par des prétendants de tous pays européens à de hauts commandements militaires.

5) "Les décisions absurdes"', Folio Essais, 2004.

6) La compression audio supprime des fréquences dans le spectre audible mais la signification de la 9ème de Beethoven ou d'un article n'est pas fondamentalement altérée par ce petit arrangement neuro-acoustique avec les facultés cognitives du cerveau humain.

7) J'ai du mal à comprendre pourquoi la passionnante histoire des technologies de la communication n'est pas enseignée dès le secondaire.

jeudi 11 décembre 2008

Les défis stimulants du journalisme alternatif

Journalisme_alternatif_couverture_bis.jpgChris Atton, de l'Université Napier à Edimbourg et James F. Hamilton, de l'Université de Georgie publient aux éditions SAGE une étude sur le journalisme alternatif.

Richement documenté, chargé de références à de profonds savoirs, ce travail universitaire n'est disponible qu'en anglais et n'a guère de chances d'être traduit en français. Mais il arrive au bon moment.
Il s'impose d'emblée comme un outil de discernement parmi d'autres dans la fumeuse controverse sur le "journalisme" citoyen et sa déclinaison démagogique du "tous journalistes".

Les auteurs établissent en effet , et de manière irréfutable, une distinction historique, politique, sociologique et culturelle entre le journalisme établi et le journalisme dissident.

Le prétendue rationalité du journalisme établi

Le journalisme établi est un des instruments de la bourgeoisie comme classe dominante (les auteurs ne sont pas des archéomarxistes mais ils ne craignent pas d'utiliser le vocabulaire le plus pertinent, débarrassé de ses connotations polémiques). La puissance du journalisme établi vient de ce que la bourgeoisie qui a fondé le capitalisme a su lui donner une assise commerciale en rapport avec des contenus populaires tout en lui permettant de se doter de règles et de procédures qui ont l'apparence de la rationalité: culte du factuel, confrontations de plusieurs sources, reportage (1), investigation, invocation d'une objectivité empruntée à la science.

La subjectivité assumée du journalisme dissident

Au moment où le journalisme bourgeois prenait un essor décisif surgissait, pour le contester, un autre mode d'expression publique issu des pamphlets et libelles pré-révolutionnaires. Organe des socialistes américains, "L'appel à la Raison" défie en 1903 les organes d'information du capitalisme triomphant. Au même moment, "Le droit de vote des femmes" interpelle la classe dirigeante britannique.

Se succèdent ensuite les journaux du syndicalisme révolutionnaire, les feuilles clandestines de la Résistance, la presse underground des années soixante, les samizdats de l'ère soviétique finissante, les dazibaos du maoïsme dressé contre l'appareil du PC chinois, les fanzines des grass roots, les polycopiés soixanthuitards, les pages personnelles contestataires, les webzines, les blogs....
Toutes ces formes de publication ont en commun d'être en dissidence. Contre l'ordre établi et contre les valeurs du journalisme bourgeois, en particulier contre sa prétention à produire de l'objectivité. Le journalisme dissident est engagé, donc fondamentalement subjectif, y compris quand il s'adonne au genre établi du reportage.

Apports professionnels du journalisme alternatif

Pratiqué par des militants souvent radicaux, voire extrémistes, le journalisme dissident a posé - et continue à poser - plusieurs problèmes au journalisme établi.

D'abord, les militants journalistes ont accès à des situations humaines, à des phénomènes émergents que les journalistes bourgeois ne peuvent, ou ne veulent pas toujours détecter et décrire. Il est très difficile à un représentant patenté de la presse bourgeoise de rendre compte de ce qui se passe dans les mouvances autonomes ou anarchistes qui sont cependant susceptibles de "faire" l'actualité. A plus forte raison quand ils s'agit de groupuscules.

Ensuite, le fait de rejeter les valeurs, procédures et pratiques du journalisme établi a conduit le journalisme alternatif à créer de nouveaux modes de narration, des styles plus en rapport avec les phénomènes générationels, donnant ainsi un méchant coup de vieux aux contenus de la presse bourgeoise. L'apport culturel et esthétique de ce mode d'expression publique est considérable. Il a donné lieu au "Nouveau Journalisme" des années soixante dont sont issus des écrivains majeurs (2) et à des approches renouvelées du reportage télévisé (3).

Inanité du slogan "tous journalistes"

Les journalistes établis ont donc tout intérêt à prendre au sérieux ceux qui les contestent au nom d'un engagement militant. Ces dissidents de la profession sont au contact de réalités difficiles à appréhender et certains sont capables de créer de nouvelles formes journalistiques.

Rien à voir avec le soi-disant "journalisme citoyen" qui répète et souvent plagie ce que produit le journalisme établi sans le contester - et pour cause: les citoyens qui se prennent pour des journalistes rêvent au fond d'une notoriété terriblement bourgeoise - et, donc, sans créer la moindre alternative au conformisme dominant. Ces incorrigibles polygraphes ne représentent pas plus de danger pour le journaliste établi qu'un peintre amateur pour Garouste ou qu'un bassiste amateur pour Victor Wooten.

A suivre, donc: le mouvement lycéen sur le web...

Une actualisation intéressante du journalisme alternatif aura peut-être l'occasion de se déployer à la faveur du mouvement de contestation lycéen.
Sur le web, forcément.

1) Les auteurs affirment que les origines lointaines du reportage se situent dans le "choses vues" aux XVI et XVIIème siècles par les ambassadeurs qui décrivaient dans des rapports ce qu'ils observaient à l'étranger.

2) En poussant à l'extrême la logique de la subjectivité, le "Nouveau Journalisme" a permis à ses adeptes de mélanger de la fiction à la description de la réalité sociale, ce qui a institutionnalisé le bidonnage et engendré de gros scandales dans les annales du prestigieux prix Pulitzer. Tom Wolfe est un des romanciers américains les plus fréquemment associés au "Nouveau Journalisme" de la fin des années soixante.

3) En France, les débuts de démocratisation de la vidéo légère ont permis à des militants reporters de filmer de l'intérieur - occupations de lycées et de facultés - le mouvement étudiant de 1988 contre la loi Devaquet. Ce journalisme alternatif a donné lieu à un superbe documentaire "Devaquet, si tu savais" réalisé à partir de rushes en provenance de toute la France et que jamais aucun journal télévisé n'a pu diffuser à l'époque. Le film est d'autant plus intéressant que les étudiants qui filmaient leur mouvement de l'intérieur n'étaient pas tout à fait des amateurs: ils étaient soutenus et conseillés par des documentaristes engagés et expérimentés.

mercredi 10 décembre 2008

Une place de marché pour financer des reportages coopératifs

Spot.us est une plateforme californienne sur laquelle des citoyens demandent à des journalistes de réaliser des reportages que des organes de presse peuvent acheter.
Ainsi résumée, la place de marché relèverait d'une forme de journalisme à la demande.

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Cependant, le fonctionnement détaillé de l'espace triangulaire - audiences, reporters, publications - révèle des potentialités plus intéressantes qu'un journalisme soumis aux éventuelles lubies de lecteurs futiles et capricieux.

Le principe de base est celui de l'offre et de la demande mises en relations grâce à ce que l'on appelait dans les années quatre-vingt dix une marketplace C2B (= Consumers to Business).

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Offre: un journaliste dont le profile professionnel est disponible sur le site propose un sujet de reportage et en affiche le prix (frais de réalisation + rémunération).

Le journaliste s'explique en vidéo sur la manière dont il va mener l'enquête et en quoi le sujet est à la fois important et intéressant. Il défend son projet de reportage comme dans une conférence de rédaction. Mais, grosse différence, directement devant ses audiences potentielles. Bonnie, par exemple, plaide pour son projet dont le thème est: "comment la récession économique peut affecter l'industrie du sexe à San Francisco."

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Les offres journalistiques rencontrent une demande ou des attentes dans la mesure où des internautes intéressés par le sujet investissent quelques dizaines de dollars sur ce projet.

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La progression du financement est constamment actualisée et les donateurs peuvent se regrouper en communauté autour du journaliste et de son sujet de reportage.
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Un blog ainsi qu'un fil sur Twitter rendent compte de l'activité de ces communautés d'infonautes.

Quand le montant des dons (fiscalement déductibles) atteint le prix fixé par le journaliste, le reportage peut débuter.

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Il n'est pas publiable avant d'avoir été relu par un vérificateur " factualiste" (= facts checker).
Pour limiter les risques de financements orientés, les investissements individuels ne peuvent pas dépasser 20% du coût total du reportage.

Demande: des internautes déposent sur le site des idées de reportages. Les demandes rencontrent les offres quand des journalistes s'emparent des suggestions qu'ils reformulent parfois. Là encore, le financement est assuré par les audiences.

Publication: un organe d'information qui veut acheter un reportage doit être agréé par Spot.US qui vérifie si le fonctionnement de cette publication correspond à l'éthique de la Société des Journalistes Professionnels.
Si un organe d'information verse 100% du coût du reportage, il en obtient l'exclusivité. S'il verse 50% du coût, il n'en a l'exclusivité que pour une première publication.

L'intérêt, pour une publication, d'entrer dans la coopérative porte d'une part sur une meilleure connaissance des attentes des audiences et, d'autre part, sur une diversification des traitements journalistiques: un "indépendant" a une manière de s'exprimer différente de celle des journalistes intégrés dans l'organisation.

Quand un reportage n'obtient pas son financement, l'argent déposé par les internautes leur est remboursé ou déposé sur un compte destinés à d'autres investissements dans des contenus journalistiques. Les organes de presse agréés peuvent alimenter un compte qui permet à Spot.us de payer des journalistes indépendants afin qu'ils puissent entreprendre des reportages intéressants mais peu demandés.

Donner un pouvoir éditorial aux audiences

Ce n'est pas un hasard si cette expérience de coopération triangulaire a lieu dans la région de San Francisco, berceau des technologies de la communication mais aussi creuset historique d'innovations sociales.

La mobilisation de citoyens impliqués est plus évidente dans la Baie que dans n'importe quelle autre région du monde. Les anciens hippies devenus universitaires, financiers ou chefs d'entreprises y ont crée des formes d'investissements éthiques qui s'efforcent de concilier les valeurs écologistes et la spéculation: plusieurs firmes cotées en bourse en ont subi les implacables exigences (1).

L'engagement peut prendre, en Californie, des formes d'engagement militant en faveur d'un thème d'investigation journalistiques. Des groupes de supporters se forment, arborant des T shirts sur lesquels s'inscrivent les attentes des internautes.

Spot_us_T_shirt.jpg

Cet engagement citoyen se manifeste d'ailleurs dans la hiérarchie des sujets réclamés par les internautes: pollution, fonctionnement de la police, mesures de sécurité dans l'éventualité d'un tremblement de terre. Il n'est pas certain que les organes de presse aient eu spontanément l'idée de lancer une enquête sur les dysfonctionnements de la police à Okland.

Spot_us_oakland_police_blues.jpg

En attendant que soit validé le modèle économique de Spot.us, le premier enseignement qui émerge de cette expérience concerne le rôle des audiences dans la stratégie éditoriale.

Sans verser dans la démagogie ou dans le marketing de l'info, le journalisme a un besoin urgent de relations formalisées avec des audiences motivées et exigeantes.

Seule l'intervention directe et permanente des audiences peut permettre au journalisme à la française d'en finir avec les connivences et le conformisme.

Seul un droit de regard des audiences sur la stratégie éditoriale est de nature à limiter les effets désastreux des connivences entre les journalistes et les pouvoirs politiques (soumission et carriérisme) et les pouvoirs économiques (veulerie et corruption).

Seuls ceux qui font à priori confiance aux journalistes peuvent les dissuader de se copier les uns les autres - les journaux puis la radio puis la télévision, en boucle - dans une quête de conformisme - "surtout, être dans le ton général"- qui est proprement suicidaire.

Il faut maintenant imaginer les modalités d'une implication des audiences.
La solution californienne du financement coopératif ne semble pas adaptée aux mentalités hexagonales.
Reste la communauté d'infonautes dont les membres seraient cooptés.
Cette communauté proposerait des thèmes d'investigation.
Elle interpellerait la rédaction sur le traitement de l'actualité.
Elle imposerait une régulation des emballements médiatiques.
Elle exigerait un meilleur suivi, voire un approfondissement des dossiers importants.

Il s'agit bien, comme l'a écrit le New York Times, de donner un pouvoir éditorial aux audiences.

Les outils existent, qui peuvent favoriser l'affirmation de ce "Tiers-Etat de l'information" (2).

(1) Des fonds d'investissements éthiques californiens ont obligé une puissante firme japonaise à renoncer à construire une installation industrielle sur un site de reproduction des baleines; ce projet avait été obtenu grâce à la corruption des décideurs mexicains. Les fonds éthiques californiens ont amené d'autres investisseurs à vendre massivement leurs actions, ce qui a provoqué la chute en bourse de la firme japonaise. Ils se sont également donné les moyens de révéler la corruption des politiciens mexicains.

(2) La référence au Tiers-Etats de 1789 n'a évidemment rien à voir avec la sinistre bouffonnerie des "états généraux" de la presse. Il s'agit d'une métaphore historique dans laquelle le rôle de l'aristocratie est tenu par les propriétaires des organes de presse, les journalistes incarnant le bas clergé médiatique, les lecteurs-auditeurs-téléspectateurs-internautes s'entassant dans un Tiers-Etat que les deux castes professionnelles méprisent.

jeudi 4 décembre 2008

Une cartographie des outils collaboratifs en ligne

Aaarrrgh ! J'aurais tellement aimé rédiger le billet que Marc Mentré a publié mercredi sur son indispensable blog...Il y est question d'une cartographie des principaux outils collaboratifs gratuits en ligne.

Collaborative_tools_online.jpg

Pas question de plagier le travail d'un confrère sous prétexte de le résumer. Juste un petit aperçu, rien que pour vous inciter à vous ruer sur son billet et vers les sources qu'il rassemble: 150 outils, répartis en 13 catégories, de la créations de réseaux sociaux privés au micro-blogging en passant par les logiciels de présentation, les wikis, les espaces de messagerie instantanée. De quoi s'émerveiller comme un gamin de moins de douze ans devant un magasin de jouets

Cet inventaire est, évidemment, le fruit d'un travail collaboratif en ligne qui se poursuit.

Il me reste à tester, dans les jours et les semaines qui viennent, certains de ces outils et à imaginer leurs possibles contributions à une régénération du journalisme.

SOURCE:Media Trend, les nouveaux médias & les nouveaux usages

Les médias en ligne et leurs blogs

Remarquable étude de François Guillot complétée par Samuel Degremont sur les stratégies de blogging des médias en ligne de l'Hexagone.

Les auteurs ont manifestement passé un temps fou à recenser les carnets, à les décortiquer. Et ils ont trouvé un moyen convaincant de les catégoriser de manière opérationnelle.

Ce travail complète, élargit, précise - et corrige dans une certaine mesure - les données purement statistiques réunies par un confrère britannique sur les journalistes blogueurs européens.

De cette étude qui ne se résume pas (il faut la lire à la source) se détachent des démarches émergentes comme celle de LePost qui prétend abolir le clivage entre les journalistes et leurs lecteurs. D'autres approches parient sur le fait que l'ouverture des blogs aux journalistes, à des invités prestigieux et aux internautes génère un enrichissement des contenus. D'autres, plus fermées, semblent vouloir préserver la marque du media. Et puis, il y a des blogs de médias sans stratégie apparente.

Le travail de François Guillot et les tableaux explicites de Samuel Degremont incitent à s'interroger les contenus produits par ces différentes stratégies ou les absences de stratégie.

Voilà un passionnant sujet de recherche universitaire à mener à partir de la typologie proposée par François Guillot, avec les outils d'analyse sémantique et une méthodologie qui devrait permettre d'évaluer sereinement ce que les blogs apportent à l'information (1).

1) Cette recherche universitaire est déjà bien engagée avec le l'analyse critique de Franck Rebillard, maître de conférence à l'Université Lyon 2, enseignant à l'Institut de la Communication et spécialiste de la socio-économie des médias et de l'internet. Son livre "Le web 2.0 en perspective", publié aux éditions de l'Harmattan, est riche, stimulant, lucide: incontournable.
Franck Rebillard appartient à l'une des quatre équipes de l'unité de recherche Elico

SOURCE: Internet et Opinion

dimanche 30 novembre 2008

Webzzle: service de recherches orienté vers le web sémantique

Webzzle_logo.jpgCréée en 2007 à partir de technologies développées depuis près de dix ans, Webzzle est une application hybride qui fonctionne comme un métamoteur et comme une plate-forme de recherches collaboratives.

Ses performances sont étonnantes et prometteuses.

Avec son allusion au puzzle et sa référence à Wikipedia, le logo ci-contre illustre bien la philosophie du projet.

Elle s'appuie sur Wikipedia comme base de connaissances pour essayer de dépasser les syntaxes souvent ambivalentes des moteurs classiques et pour aller au-delà du système des tags chers aux folksonomies.

Il s'agit bien de considérer le web comme un gisement de savoirs à détecter à partir du sens des mots, à organiser et à partager, le partage remplaçant en partie les algorithmes d'indexation et, au final, la sélection des sources.

Productivité

La première singularité réside dans la formulation des requêtes avec des concepts plutôt qu'avec des mots-clés. J'ai testé cette approche en associant "récession", déflation", "stagnation", trois notions qui semblent devoir s'inscrire durablement dans l'actualité.

Webzzle_requete_stagnation.jpg

Google a dégluti 155 000 résultats en 0,29 secondes.
Webzzle en a choisi 39 pendant le même laps de temps parce qu'il ne retient que les sites qui correspondent à ces trois idée, pas à une chaîne de caractères décortiquée et indexée par des robots.
Le gain de productivité est énorme. Déjà, avec Surf Canyon qui explorait les dizaines de milliers de résultats de Google pour faire remonter les suggestions les plus pertinentes, l'utilisateur du roi des moteurs perdait un peu moins de temps à écarter les fausses pistes et les redondances. Avec Webzzle, il est possible de vérifier l'intérêt d'une quarantaine de résultats sans avoir l'impression de perdre du temps en nettoyage stérile.

Transparence

C'est d'autant plus facile que le service montre d'abord le concept tel qu'il est traité par Wikipedia. Traitement que l'utilisateur peut approuver ou récuser. S'alignent aussitôt après les sites sélectionnés parce que leur contenu correspond aux idées véhiculées dans la requête.
Je n'ai éliminé qu'un seul résultat sur les dix premiers lors du test avec les trois concepts économiques.

Webzzle_pertinence_elevee_2.jpg

Viennent ensuite, dans la sélection de Webzzle, les résultats les plus pertinents de Google: aucun déchet.

Pertinence

De plus en plus intéressé, j'ai ouvert un compte gratuit afin de participer à l'évaluation collective de mes trouvailles. La vérité oblige à dire que la version anglaise du site est beaucoup plus facile à utiliser que la version française mais les choses vont peut-être s'améliorer. Comme dans Delicious, les résultats des recherches sont sauvegardées et partagées mais ils sont, en plus et surtout, évalués par les utilisateurs.

Webbzle_profondeur_historique.jpg

C'est une fonctionnalité fondamentale pour les journalistes.

Pour échapper au conformisme de la Google democracy

La "Google democracy", qui consiste à faire placer en tête des résultats les sites vers lesquels convergent le plus de liens, est une mécanique qui fabrique du conformisme à grande échelle: tout le monde exploite les mêmes sources (l'AFP, en général) et c'est une des raisons pour lesquelles l'information française est tellement ennuyeuse.

Avec Webzzle, les évaluations ne sont pas quantitatives mais qualitatives. Elles font savoir, par exemple, qu'une source est appréciable pour la profondeur de son érudition mais pas forcément pour la fraîcheur de ses analyses. Quand Webzzle propose en bonne place le blog de Nouriel Roubini, mon évaluation porte sur la pertinence et la fréquence d'actualisation parce que Roubini avait annoncé la crise des subprimes dès 2006 et parce que son blog RGE propose chaque jour des analyses adaptées à la conjoncture.

Plus il y aura, dans la communauté Webzzle, d'utilisateurs soucieux de trouver des sources fiables, originales et diversifiées, plus ce service de recherches s'approchera du vieux rêve du web sémantique. Pour l'instant, il est ancré dans le web 2.0.

Avec, cependant, une exigence que le web 2.0 est en train de piétiner: le discernement comme fondement de l'intelligence collective.

SOURCE: AltSearchEngines

LIRE AUSSI: le remarquable entretien avec un fondateur de Webzzle publié par le blog non moins remarquable de Gilles Balmisse

jeudi 27 novembre 2008

Attentats de Bombay: "citizen journalists" plus commentateurs que reporters ou analystes

Amy Grahan, du blog collectif E-Media Tidbits, a eu l'excellente idée de s'intéresser, dès mercredi soir, à la couverture des attentats terroristes en Inde:

- par les médias traditionnels

- par les réseaux sociaux

- par les blogs.

Le classement opéré par la consultante en communication de Boulder (Colorado) incite à comparer les contenus des trois vecteurs disponibles sur le web. Il résulte de cette confrontation un double constat:

- les réseaux sociaux se contentent de "citer" les contenus des médias traditionnels

- les blogueurs commentent et lancent des initiatives humanitaires.

Bombay_mosaique.jpg

Les "journalistes" citoyens ne produisent ni information ni analyse

Les contenus des blogs n'ont même pas la valeur de témoignages exclusifs. Ils sont d'une parfaite banalité comme ce billet qui raconte comment des individus qui voulaient prendre un verre à une terrasse ont entendu des coups de feu...Souvent, d'ailleurs, les "articles" des "journalistes" citoyens se terminent par "...alors, on a allumé la télé pour savoir ce qui se passe."

Si les "journalistes" citoyens n'ont pas accès aux lieux privilégiés d'observation, ils n'ont pas davantage la capacité de produire la moindre analyse originale sur les tenants et les aboutissants de la tragédie. Reprocher aux services de sécurité de ne pas avoir prévu les attaques ne constitue pas une analyse. C'est une réaction. Elle n 'apporte rien tant qu'elle n'explique pas pourquoi les services de renseignement n'ont rien su.

Les photos de blogueurs ne présentent aucun intérêt. Elles montrent, au mieux, une foule de spectateurs tenue à distance par le service d'ordre; au pire, des débris dans des rues...

Bombay_terroriste_possible.jpg

Le seul document intéressant est celui d'un possible terroriste. L'auteur n'est pas connu. Il peut s'agir d'un employé d'hôtel, d'un otage libéré ou d'un journaliste. En tous cas, c'est un document de presse.

Critique hypocrite des médias et rumeurs symptomatiques

La vacuité du "journalisme" citoyen est comblée par deux réactions significatives:

1) les réseaux sociaux et les blogueurs accusent les médias traditionnels de privilégier le spectaculaire, le sensationnel, l'émotion...

2) les micro-blogeurs font état d'une rumeur selon laquelle les médias traditionnels auraient perturbé le fonctionnement de Twitter.

Bombay_Mumbai_twitter_logo.jpgExcellent exercice de vérification journalistique: dans son souci d'évaluer la consistance de cette rumeur, Amy Grahan découvre que le gouvernement indien "aurait" demandé aux adeptes de Twitter de ne pas renseigner les terroristes en répercutant les mouvements des forces de l'ordre tels que les médias les décrivent (curieux, car les terroristes peuvent écouter directement les médias sans passer par Twitter), que la BBC "aurait" repris un tweet sans le vérifier (étonnant de la part de la BBC). Amy finit par débusquer l'origine de la rumeur chez un abonné de Twitter qui ne réside pas en Inde, mais à Boston (USA)

On peut reprocher beaucoup de failles et de travers aux journalistes - je ne m'en prive pas - mais le fait est que le "journalisme" citoyen est incapable de donner du sens à un évènement soudain comme la tragédie de Bombay ou à un phénomène complexe comme la crise financière.

lundi 24 novembre 2008

Webreportage astucieux en Haïti: un modèle de journalisme actuel

Deux jeunes journalistes, Jean Abbiateci et Julien Tack, suivent du 25 novembre au 14 décembre la route des paysans haïtiens qui renoncent au travail de la terre pour venir s’entasser dans les 350 bidonvilles de Port au Prince.

Haiti_1_le_sujet.jpgLe thème de l’exode rural dans un des pays les plus pauvres du monde est intéressant. Mais ce qui l’est encore plus, c’est la manière d’entreprendre ce webreportage en vue d’un déploiement ultérieur en rich media.

Haiti_itineraire.JPG

Haiti_2_live.jpgDans l’immédiat, il s’agit d’un carnet de route. Le vecteur pour cette forme de narration sporadique est une plate-forme de micro blogging qui accueille du texte, des liens, des sons, des photos, de la vidéo envoyés par un ordinateur ou par un téléphone mobile.

Haiti_5_mobile.jpgCette plate-forme est structurée à la fois pour une répartition des contenus en rich media et pour un dispositif multicanal.

Haiti_3_Picasa.jpgRelèvent de la répartition rich media les espaces dédiés aux textes,- dont un conteneur dédié aux sources et ressources du reportage -, aux photos et à la cartographie actualisée.

Haiti_4_twitter.jpgLe dispositif multicanal comporte des flux RSS, un fil twitter et une plate-forme multimedia accessible aux téléphones mobiles.

Entreprenants, astucieux, créatifs et libres

Les intentions de Jean Abbiateci et Julien Tack sont développées sur le réseau professionnel Media Chroniques. La réalisation dépendra beaucoup des circonstances locales et notamment de l’état des infrastructures haïtiennes de télécommunications.

D’ores et déjà, six remarques:
1 - Jean et Julien ont préparé leur webreportage comme une véritable entreprise ou, comme on dit dans certains milieux, « en mode projet ». Cette conception du journalisme est porteuse d’avenir

2 - Sans renier les fondamentaux du métier – documentation préalable, travail sur le terrain, immersion, observation, témoignage – le journaliste adapte ses méthodes de travail aux moyens de collecte, de traitement et de diffusion d’aujourd’hui.

3 - A la différence de la plupart de leurs confrères technophobes, Jean Abbiateci et Julien Tack s’intéressent suffisamment aux outils actuels pour dénicher les solutions les mieux adaptées à leur projet. Et les moins coûteuses.
(Voir, à ce sujet, leur remarquable reportage sur le recyclage des vieux ordinateurs en Chine.
Voir aussi les interventions de Jean Abbiateci sur un de mes billets consacré au rich media).

4 - Les choix technologiques de Jean et Lucien sont parfaitement ajustés à leurs ambitions éditoriales. Ils ont déniché les outils qu’il leur fallait pour dire ce qu’ils auront à dire et ils ont combiné ces outils selon les meilleurs critères de productivité. (Rien que pour cela, ils ont déjà le profil de concepteurs-organisateurs dans le journalisme à venir.)

5 - Maîtres de leur sujet et de leurs outils, les deux jeunes journalistes sont autonomes par rapport aux contraintes économiques et aux conformismes corporatistes. Ils sont libres.

6 - Le fait que les outils gratuits leur donnent la possibilité de travailler en toute liberté ne les dispense pas d’exercer leur discernement. Leur carnet de route est une ébauche de rich media journalistique; cette ébauche sera prolongée par un traitement en rich media plus complet.

(Petit rappel aux technophobes qui continuent à radoter sur le thème " avec le web, il n'y a plus de recul, mon bon monsieur": un traitement journalistique en rich media se déploie dans le temps, se vérifie avec des outils extrêmement rapides, se corrige et s'améliore graduellement.)

Un rédacteur en chef avisé devrait suivre le travail des deux webreporters. Ils sont en train de montrer, en direct, ce que le journalisme sera demain.

LEUR OUTILS:

Micro-blogging multimedia: Tumblr

Micro-blogging textuel: Twitter

Folksonomies: Delicious

Photos: Picasa

Web mobile: Mippin

Diffusion en rich media: VuVox Collage, outil fantastique. Il permet des narrations sophistiquées qui mélangent la photo, la vidéo (et même la vidéo dans la photo), le texte et le son.

samedi 22 novembre 2008

Comment concevoir une veille

Veille_Education.jpgDans le cahier des charges d'un appel d'offre destiné à se doter des moyens de mieux comprendre l'opinion, le ministère de l'éducation nationale fournit gratuitement une belle leçon de veille.

ARTICLE 1 - OBJET DES MARCHES ET MODE DE PASSATION

Les présents marchés portent sur la veille de l’opinion dans les domaines de l’éducation, de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Ils sont passés en application des dispositions des articles 57 à 59 du code des marchés publics, relatives à l’appel d’offres ouvert.

ARTICLE 2 - ALLOTISSEMENT ET FORME DES MARCHES

L’appel d’offres comporte deux lots. Ils s’agit de marchés à bons de commande passés en application de l’article 77 du code des marchés publics :

Lots Montant estimatif HT

Lot n° 1 : Veille de l’opinion pour le compte du ministère de l’éducation nationale (MEN)

100 000 € HT/an

Lot n° 2 : Veille de l’opinion pour le compte du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche (MESR)

120 000 € HT/an

ARTICLE 3 - PIECES CONSTITUTIVES DU MARCHE

Chaque marché est composé des pièces suivantes, par ordre décroissant de priorité :

− l’acte d’engagement et le bordereau des prix ;

− le présent cahier des clauses particulières ;

− le cahier des clauses administratives générales applicables aux marchés publics de fournitures courantes et de services (approuvé par décret n° 77-699 du 27 mai 1977 modifié) − la proposition du titulaire.

ARTICLE 4 - DUREE DU MARCHE

Chaque marché est conclu du 1er janvier 2009 ou à partir de la date de notification (si celle-ci est postérieure au 1er janvier 2009) jusqu’au 31 décembre 2009. Il pourra ensuite être renouvelé pour une nouvelle période d’une année sans que sa durée totale puisse excéder deux ans.

ARTICLE 5 - DESCRIPTION DES PRESTATIONS

5.1 Présentation

5.1.1 Objectif

Le dispositif de veille en question vise, en particulier sur Internet, à identifier les thèmes stratégiques (pérennes, prévisibles ou émergents)

Identifier et analyser les sources stratégiques ou structurant l’opinion

Repérer les leaders d’opinion, les lanceurs d’alerte et analyser leur potentiel d’influence et leur capacité à se constituer en réseau

Décrypter les sources des débats et leurs modes de propagation

Repérer les informations signifiantes (en particulier les signaux faibles)

Suivre les informations signifiantes dans le temps

Relever des indicateurs quantitatifs (volume des contributions, nombre de commentaires, audience, etc.)

Rapprocher ces informations et les interpréter

Anticiper et évaluer les risques de contagion et de crise

Alerter et préconiser en conséquence

Les informations signifiantes pertinentes sont celles qui préfigurent un débat, un « risque opinion » potentiel, une crise ou tout temps fort à venir dans lesquels les ministères se trouveraient impliqués.

5.1.2 Sources surveillées

La veille sur Internet portera sur les sources stratégiques en ligne : sites « commentateurs » de l’actualité, revendicatifs, informatifs, participatifs, politiques, etc.
Elle portera ainsi sur les médias en ligne, les sites de syndicats, de partis politiques, les portails thématiques ou régionaux, les sites militants d’associations, de mouvements revendicatifs ou alternatifs, de leaders d’opinion.
La veille portera également sur les moteurs généralistes, les forums grand public et spécialisés, les blogs, les pages personnelles, les réseaux sociaux, ainsi que sur les appels et pétitions en ligne, et sur les autres formats de diffusion (vidéos, etc.)

Les sources d’informations formelles que sont la presse écrite, les dépêches d’agences de presse, la presse professionnelle spécialisée, les débats des assemblées, les rapports publics, les baromètres, études et sondages seront également surveillées et traitées.


Les interactions entre des sources de nature différente, les passages de relais d’un media à l’autre seront soigneusement analysés.

5.1.3 Finalités

L’analyse attendue des principaux arguments, des critiques et des tendances, à partir du corpus défini, tous les canaux étant pris en compte, donnera lieu à des notes de synthèse (rapport quotidien, note de synthèse hebdomadaire, cartographie commentée des acteurs et débats en présence).

Plus particulièrement en matière de veille Internet, l’analyse permettra un suivi précis de l’évolution de l’opinion internaute et des arguments émergents relayés et commentés sur ce canal.

5.2 Prestations à réaliser

5.2.1 Définition des thèmes

Les thème(s) pérennes ou prévisibles sont prédéfini(s) par la personne publique.
Ils varient selon l’actualité, le calendrier de travail des deux ministères, en fonction des échéances (parlementaires, médiatiques, événementielles…) auxquelles sont soumis le ministre chargé de l’Education nationale et le ministre chargé de l’Enseignement supérieur et de la Recherche.

Les thèmes émergents sont signalés par le prestataire.
Les thèmes émergents seront identifiés dans le cadre de l’activité de veille Internet qui permettra de mieux anticiper les mouvements d’opinion et les critiques et de détecter systématiquement les signaux faibles de crise.

Toute nouvelle veille thématique donne lieu à une réunion de lancement, à la constitution du corpus à observer et analyser, à une cartographie détaillée de ce corpus et des types d’arguments et de critiques en présence.

Un plan de veille constituera le référentiel commun entre le ministère et le prestataire. Il sera formalisé et mis à disposition du ministère.

5.2.2 Livrables attendus

La veille est active : quotidienne, hebdomadaire et accompagnée de recommandations (ou non).

La veille doit être avant tout anticipatrice, analytique et synthétique (et non descriptive).
Elle apportera des indicateurs tant qualitatifs que quantitatifs.

Plusieurs produits de veille pourront être élaborés suivant une périodicité hebdomadaire, quotidienne ou autre (à définir en fonction de l’actualité) :

- la note de veille éducation (tous sujets confondus)

- la note de veille enseignement supérieur (tous sujets confondus)

- la note de veille recherche (tous sujets confondus)

- la note de veille thématique (un seul sujet couvert)

- la cartographie commentée des acteurs et des débats en présence (un seul thème ou un seul acteur couvert)

Clé de voûte du dispositif de veille, le passage en « mode alerte » visera à transmettre systématiquement les informations stratégiques ou les signaux faibles susceptibles de monter de manière inhabituellement accélérée.

Les notes de veille pourront porter ou sur l’ensemble des canaux (média traditionnels et Internet formel et informel) ou être limitées à l’internet (cf. liste des produits au bordereau des prix).

Les vidéos, pétitions en ligne, appels à démission, doivent être suivis avec une attention particulière et signalées en temps réel.

Des éléments quantitatifs (nombre d’interventions, nombre de commentaires, mots les plus fréquemment cités) seront systématiquement inclus.
L’audience et l’influence des sources et des relais seront précisées.

Aucune donnée brute ne sera transmise.

Les informations recueillies seront toujours analysées, recoupées, synthétisées, mises en perspective, et comparées dans le temps.
Les verbatims auront une valeur d’exemple ou d’illustration.
Les synthèses devront être lisibles et facilement appropriables. Une présentation qui facilite la lecture et l’appropriation, tout en préservant la profondeur de l’analyse et l’exhaustivité du corpus, sera fortement appréciée.

La date et l’heure de réception des notes de veille sera fixée par le ministère.
Compte tenu de la nature même des objectifs du dispositif de veille (mesurer la compréhension des problématiques en particulier dans les communautés online, détecter les signaux avant-coureurs, identifier les réseaux d’influence) la date et l’horaire de réception des livrables devront être rigoureusement respectés.

Des échanges réguliers entre le prestataire et le ministère pour ajuster les enjeux du moment, commenter la livraison d’une note et partager les connaissances en matière de veille auront lieu régulièrement.

Lorsqu’un thème sera « clos », le prestataire fournira un document récapitulatif de la veille réalisée pour aider le ministère à calculer le retour sur investissement pour cette opération. A l’échéance du marché, le prestataire fournira également un récapitulatif détaillé des prestations réalisées dans l'année.

vendredi 14 novembre 2008

Pistage visuel des citations qui se répliquent sur le web

Meme_tracker_petit_logo.jpgTrois chercheurs de l'Université Cornell viennent de mettre en ligne un outil de monitorage et de traçabilité des citations dans les sites médiatiques et les blogs.
Le nom de memetracker pose un léger problème de définition car les memes ne se réduisent pas à des extraits de discours et à des framents de phrases. (1) Cependant, l'application mérite mieux qu'une querelle de mots.

Il s'agit d'un dispositif de visualisation de données, technologie de pointe dans laquelle les Américains ont une bonne dizaine d'années d'avance sur l'Europe (2). Les créateurs sont Jure Leskovek - sa thèse en vidéo, commentée avec un accent inoubliable, est ici -, Lars Backstrom, et Jon Kleinberg.

Toutes_citations_confondues_en_negatif.jpg

Memetracker inspecte 900 000 thèmes de récits (stories) repérés sur un million de sites d'information et de blogs. Il extrait de 17 millions de phrases les citations les plus fréquemment reprises au fil des heures et des jours sur le "spectre" de sites et de blogs qui consituent l'échantillon de référence. Les fréquences de citations sont calées sur une ligne temporelle et du croisement entre quantités et durées naissent les courbes ci-dessus (les couleurs du graphiques ont été inversées par moi).

Obama: "Un porc avec un du rouge à lèvres reste un porc"

You_can_put_a_lipstick.jpgPour chaque citation qui se propage amplement sur le web, l'outil permet d'en trouver l'origine. Il mesure la décroissance de sa propagation virale.
Exemple: paraphrasant Sarah Paulin qui s'était dépeinte "en pit-bull avec du rouge à lèvres", Barak Obama a déclaré le 9 septembre 2008: "On a beau mettre du rouge à lèvres sur un porc, ça reste un porc." Le pic révèle un record de reprises juste après le meeting mais la décroissance des reprises est relativement lente parce que les médias et blogs conservateurs ont exploité la phrase d'Obama comme une faute dans la conduite de sa campagne électorale. Ils ont donc fait durer la réplication virale aussi longtemps que possible. C'est l'explication de la "bosse" observée le 16 septembre: les adversaires du candidat démocrate ont essayé de faire rebondir la polémique.

Bush: "Les fondements de notre économie sont sains"

Inversement, la déclaration de George Bush du 24 septembreNotre_economie_est_forte_du_21_au_27_septembre.jpg - "Les fondamentaux de notre économie sont bons" - retombe bien vite en nombre de reprises parce que, dans l'actualité de la crise financière radiographiée à travers les traînes de réplications, une citation chasse l'autre.
Cette déclaration de douze minutes était au demeurant paradoxale puisque le Président pressait le Congrès de voter un plan de secours de 700 milliards de dollars tout en affirmant que l'économie avait de bonnes bases. La suite a d'ailleurs démontré, à travers le changement de stratégie opéré en novembre par le secrétaire d'Etat au Trésor, que le locataire de la Maison-Blanche était, le 24 septembre, dans le flou le plus total. Comme la plupart des dirigeants occidentaux.

La surprise provoquée par l'aggravation soudaine de la crise des subprimes (qui a pourtant commencé en juillet 2007) se lit dans les courbes de citations ayant trait à l'économie. Le memetracker ne décèle rien avant le 27 août. Il s'écoule trois semaines avant que les phrases ayant trait à la conjoncture économique se propagent massivement. Ce qui signifie que les dirigeants n'ont rien vu venir ou n'avaient pas de solution. Le pic de réplication atteint par la phrase du président Bush est dépassé par celui (en bleu) d'une autre déclaration faite un mois plus tard: "Les perspectives de croissance se détériorent."
Total_economie_27_aout_.jpg

Les sites ou blogs qui donnent le ton

L'analyse des cycles hebdomadaires de citations auto-répliquées sur le web révèle que les pointes de reprises se produisent le mercredi.

Cycle_hebdomadaire_pointe_vendredi.jpg
Le memetracker comporte également une fonctionnalité qui mesure "l'influence" des sources d'informations sur la masse des autres sites qui servent d' amplificateur.
Selon que les pics de réplication précèdent ou suivent la publication d'un récit par un site, celui-ci est déphasé (par exemple: publication d'une information 19 heures après le pic de réplication) ou leader, précurseur, (publication, par exemple, d'un récit douze heures avant son pic de réplication).
A travers ces paramètres se révèlent la puissance, la densité de texture, des réseaux qui relaient les sites médiatiques et les blogs conservateurs aux Etats-Unis.

SOURCE: Infosthetics

1) les memes ne se réduisent ni à des petites phrases ni à des particules de buzz. Ce sont des entités socio-culturelles - pièces musicales, tenues vestimentaires, comportements - qui semblent avoir la faculté de se reproduire en se propageant à la manière de certains éléments biologiques. Il existe une Société Francophone de Memetique.

La memetique ou étude des memes est une discipline controversée. Certaines de ses approches sont intéressantes pour le journaliste confronté aux rumeurs. Dans mon livre, pages 89 et 90, je propose une traçabilité en dix occurences du meme des "camions remplis de cadavres" de 1945 à 2005.

Je montre, dans mon blog "Communiquer par l'image" un exemple de ''meme'' dans la photographie d'actualité.

2) En juillet 1997, j'ai vu dans un laboratoire de Stanford une impressionnante visualisation informatique des principaux thèmes abordés par les moyens d'information télévisuels aux heures de grande écoute.

samedi 8 novembre 2008

Une plate-forme de témoignages en temps réel sur la crise du Congo

Signalée par Jean-Luc Raymond, Ushahidi fournit en temps réel des témoignages sur ce qui se passe en République Démocratique du Congo.

Ushahidi_carte_generale_avec_codes_couleurs.JPG

Toute personne qui, sur place, assiste à un évènement significatif peut raconter ce qu'elle a vu par téléphone (SMS, mail) ou par tous les fichiers web via un ordinateur connecté.
Les auteurs des récits sont invités à spécifier la nature des faits qu'ils relatent. Quatorze catégories de faits ( incidents, batailles, pillages, viols, déplacements de populations, épidémies, etc...) permettent à la base de données d'affecter un code de couleurs à chaque type de tragédie.
Ushahidi_verifie_oui_non.JPGLes récits font l'objet d'un classement chronologique et ils sont localisés sur une application Google Maps.
Dès le premier coup d'oeil, l'infonaute appréhende globalement la situation dans deux de ses multiples dimensions: ce qui se passe et où ça se passe. Il est également averti du fait qu'un témoignage a été, ou non, vérifié.
A côté des récits spontanés, il peut consulter une liste d'articles publiés par les médias ordinaires.

Ushahidi_attaque_Rutshuru.JPG
Un exemple de récit (vérifié) a été fourni samedi après midi après l'attaque d'un camp du CNDP tutsi par une milice congolaise MayiMayi. Le témoin fait état d'un massacre en représailles, les combattants tutsis pénétrant dans chaque maison pour abattre systématiquement tous les hommes qu'ils trouvaient sous les yeux de représentants de la force d'interposition de l'ONU, qui ne semblaient pas en état d'intervenir, d'après l'auteur du témoignage.

Un outil adapté aux crises
Ushahidi a été crée au début de 2008 par un groupe de développeurs et de blogueurs qui se méfiaient du traitement de la crise au Kenya par les médias traditionnels.
Ushahidi_diagramme.JPGErik Hersmann, un blogueur américain, fils de missionnaires, est retourné en Floride pour créer une ONG dont plusieurs membres experts en informatique ont construit un CMS ( Système de Gestion de Contenus) facile à déployer. Un système original puisqu'il est capable d'intégrer des SMS dans des formats spécifiquement web.
L'application a d'ailleurs été classée parmi les plus prometteuses de l'année par la célèbre Technology Review du MIT. De plus en plus sophistiquée, Ushahidi a collecté les témoignages sur les évènements du Kenya, puis elle a fonctionné sur les violences contre les immigrants en Afrique du Sud. La voici maintenant en action au Congo.
C'est un outil Open Source, à la disposition de tous. C'est la plate-forme d'information en temps réel la mieux adaptées aux grandes crises.

La vraie place du "journalisme citoyen"
Ushahidi a aussi le mérite de situer enfin et concrètement le rôle du "citizen journalism" dans l'information à l'ère des réseaux.
Par son nom, elle indique que les contenus ne sont pas majoritairement des articles rédigés par des journalistes. "Ushahidi" signifie "témoignage"en langue swahili. Pas "article", ni "éditorial", ni même "reportage" et encore moins "enquête".
Cette salutaire distinction entre "témoins" et "journalistes" signifie que les citoyens peuvent voir des choses que les journalistes ne voient pas; mais ils ne peuvent pas construire l'actualité, c'est à dire donner un sens global, et généralement provisoire, aux évènements.

Il n'y a pas de corporatiste hautain dans le fait de rappeler qu'un témoin n'est pas un reporter et qu'un citoyen n'est pas éditorialiste sous prétexte qu'il publie ses opinions.
Ushahidi_logo.JPGAu contraire. Ushahidi prouve que les journalistes ont absolument besoin de citoyens vigilants qui alertent et qui racontent.

D'abord parce que les témoignages leur permettent de hiérarchiser les évènements à inclure dans le traitement de l'actualité.
Ensuite et surtout parce que plus les gens sur place raconteront ce qui se passe, moins les journalistes seront tributaires des communiqués officiels et des manipulations des pouvoirs en place. Même si un récit ne semble pas fiable à 100% à priori: il appartient précisément au journaliste de le vérifier.
Et puis, certaines de ces humbles "choses vues et racontées à chaud par des non professionnels" auront peut-être une portée historique bien supérieure à celle de nombreuses productions journalistiques.

mercredi 5 novembre 2008

Le Times sud africain diffuse ses contenus en téléphonie mobile

Times_mobiles__logo.jpgLe quotidien sud africain The Times vient d'ouvrir une plate-forme dédiée aux terminaux nomades. Les utilisateurs de téléphones mobiles sont reconnus par le site qui adapte les contenus numérisés du journal aux caractéristiques de l'appareil récepteur. Des services particuliers comme les bulletins météorologiques sont délivrés en fonction de la localisation de l'abonné.

Times_mobiles_apparence.jpgL'offre de contenus englobe les informations mondiales, nationales et locales dans les rubriques géopolitiques, économiques, culturelles et sportives. Les infonautes sont prévenus par des alertes et peuvent accéder aux articles de fond. Ils peuvent également télécharger des reportages ou des débats en vidéo.

Le modèle économique de ce mode de diffusion de l'information est fondé sur le fait que l'Afrique du Sud est le marché de téléphonie mobile qui connaît le plus gos développement actuellement dans le monde. Les dirigeants du Times estiment que les abonnés à leur plate-forme devraient pouvoir se passer rapidement d'ordinateurs pour accéder au services élémentaires du web comme l'information en temps réel mais aussi et surtout les offres d'emploi. La plate-forme a été réalisée par Boost Com , une entreprise norvégienne issue d'une université de technologie en collaboration avec la firme sud africaine Avusa.

SOURCES: Bizcommunity , via The Editors Weblog

lundi 3 novembre 2008

Le Washington Post entre dans l'économie de l'attention

Le Washington Post propose à l'occasion des élections une carte interactive en rich media.

Washington_Post_Carte.jpg

Au bas de la carte, une ligne temporelle indique les quantités de documents disponibles tel jour à telle heure.
Le passage du curseur fait apparaître un inventaire des articles de journaux, billets de blogs, fichiers audio, photographies, séquences vidéos, messages au format de micro-blogging selon Twitter.
L'infonaute peut sélectionner tout ou partie de l'offre. Il peut donc suivre cette actualité dans plusieurs registres de traitement de l'information. Simultanément ou successivement. Sur l'ensemble du territoire ou dans une localité particulière.

Comparée aux mappemondes fades et inertes que les sites web des médias français s'obstinent à mettre en ligne, simples numérisations de planisphères imprimées sur papier, la performance technologique des développeurs et infographistes du Washington Post - Dan Berko, Chris Buddie, Jesse Foltz et Steven King - est admirable. Elle semble regorger de réponses variées aux 5 "W" : "What ?", Who?" "Where ?", "When", "Why" ?.

Washington_Post_Profusion.jpg

La prolifération de documents suscite cependant une seconde réflexion sur la manière dont l'évènement est appréhendé par les médianautes et sur le rôle des journalistes dans la mise en oeuvre de cet entendement.

La twitterisation du journalisme
La hiérarchisation des faits, qui aurait dû rester une responsabilité essentielle du journaliste, semble complètement pulvérisée par le mélange de tweets, de posts et clips dont l'origine n'est pas toujours clairement perceptible, pour ne rien dire de leur valeur informative.

Washington_Post_Tweet.jpgLe reproche qui était adressé à France Info en 1987 prend ici une nouvelle acuité. La radio d'information continue place généralement au début de ses sessions, non pas ce qui est le plus important mais - sauf circonstances exceptionnelles comme les élections américaines - ce qui est le plus récent: un faits divers à forte charge émotionnelle qui sera oublié le lendemain prend la place, dans le flux radiophonique linéaire, d'un fait qui aura peut-être une portée historique.

La carte espace-temps interactive du Washington Post n'est évidemment pas un flux. C'est un amoncellement de document relatifs à un évènement. Aucun n'est donné comme plus important que les autres. L'anecdote insignifiante y côtoie, peut-être, le fait porteur d'avenir. Les factoïdes, ou non-évènements qui ont un retentissement non justifié, brouillent la compréhension de l'Histoire en train de se faire. C'est sans doute une des formes de la ''twitterisation'' du journalisme.

Cependant, la sensation de profusion conduit inévitablement à la notion de temps passé par les internautes sur une plate-forme d'information et, donc, à l'économie de l'attention (1) qu'aucun journaliste ne peut désormais ignorer. Eric Sherer, de l'AFP Media Watch a publié cet été un remarquable document de 150 pages sur cet environnement à la fois stimulant et contraignant. Un écosystème qui renvoie au fameux "temps de cerveau disponible" énoncé par l'ancien président de TF1.

Il s'agit bien, avec cette carte, d'attirer l'infonaute sur le site et de l'y retenir le plus longtemps possible, en espérant en outre le fidéliser.
Si l'attractivité des contenus est suffisamment forte, même au détriment de la hiérarchisation des faits dans un premier temps, le médianaute peut à la longue retrouver le goût de l'information - sortir de l'inforexie - et se rallier ensuite aux contenus journalistiquement structurés. Ce dont le Washington Post ne manque pas.

1) Sur l'économie de l'attention, lire aussi l'article de Philippe Chantepie dans "Culture web", pages 495 à 510, notamment page 500.

vendredi 31 octobre 2008

Un centenaire migre sur le web

Christian_Science_Monitor_logo.JPGAnnoncée par Mediapost, la migration en avril prochain du Christian Science Monitor vers le web constitue un évènement important dans l'histoire de la presse.

Il s'agit d'un quotidien national centenaire dont la prestigieuse "marque media" s'enracine dans une forte crédibilité, notamment pour le traitement de l'actualité internationale, ainsi que dans la qualité de ses grands reportages. Sa rédaction a reçu sept prix Pulitzer.

Le vénérable et respecté journal perd beaucoup d'argent.

Ses dirigeants ont décidé de transférer les contenus journalistiques à forte valeur ajoutée sur un site web dont l'accès sera en partie payant et de ne plus publier qu'un hebdomadaire imprimé.

Remarque d'un spécialiste américain des industries médiatiques: "Les lecteurs du Christian Science sont des gens intelligents et cultivés mais plutôt âgés, pas forcément très connectés."

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