Dans l'état actuel de mon travail (1) sur les rumeurs qui ont précédé et qui
accompagnent désormais l'émergence du phénomène H1N1, j'ai pu identifier trois
matrices factuelles, quatre vecteurs de propagation, une structure rhétorique
commune et une dynamique d'amplification, principalement dans la
blogosphère.
LES MATRICES FACTUELLES
J'appelle "matrice" un fait ou un ensemble de faits avérés qui constitue la
source lointaine ou récente d'une rumeur. Une des caractéristiques de la
désinformation est de s'appuyer sur des réalités passées ou présentes puis de
les modifier de manière plus ou moins subtile pour aboutir à des factoïdes ou
pseudo-faits.
Dans le cas de la grippe dite porcine, voici par ordre d"ancienneté, les trois
matrices identifiées à ce jour:
1- la guerre bactériologique: les réalités
historiques, telles qu'elles sont manipulées aujourd'hui, remontent à la
Deuxième Guerre mondiale et notamment aux agissements japonais. Une tentative
plus récente se réfère aux relations entre les Etats-Unis et Cuba dans les
années soixante-dix. Ces jours-ci est apparue une variante "prospective" qui
implique Israël et l'Iran.
2 - L'accident de laboratoire: il y a eu, en
février, une erreur de manipulation dans un laboratoire pharmaceutique situé en
Europe. Le thème de l'éprouvette qui s'écrase sur le sol et qui libère un
poison (2) dévastateur est une constante anthropologique (l'apprenti sorcier
et, plus profondément, le mythe de Prométhée) que l'on retrouve dans les
courants d'opinion anti-scientifiques.
Ce thème fait partie de la mémétique (Voir ce
billet ainsi que mon livre,
pages 84, 89, 90.)
3 - L'anti-capitalisme : les performances
boursières, positives ou négatives, de certains groupes pharmaceutiques
réactivent une allégation aussi ancienne que le SIDA: les "big pharmas"
créeraient de nouvelles maladies pour améliorer leur chiffre d'affaires. On
trouve notamment dans cette matrice 3 une référence à la firme Bayer qui a été
accusée de distribuer des produits dangereux et ceux - conspirationnistes ou
anti-capitalistes - qui exploitent cette matrice se réfèrent systématiquement
au même article du quotidien "Le Monde".

Remarque:
Hollywood a exploité la matrice 1 (guerre bactériologique) et la matrice 2
(accident de laboratoire), dans "Alerte !" de Wolfgang Petersen avec,
notamment, Dustin Hoffmann et Donald Sutherland.
Ce film catastrophe emprunte à la matrice 1, le thème du secret et celui de la
pulsion apocalyptique attribués au "complexe militaro-industriel" américain
(dénoncé naguère par le général Eisenhower). Sutherland incarne un général
psychopathe qui renvoie au climat de guerre froide cultivé dans "Le docteur
Folamour".
"Alerte !" emprunte à la matrice 2 le thème de l'accident de laboratoire. Un
des personnages, incarné par Kevin Spacey, est atteint par un virus parce que
sa combinaison de protection se déchire.
Ce film est sorti le 12 avril 1995, c'est à dire au moment précis où un
laboratoire militaire du Maryland récupérait le virus H1N1 retrouvé dans les
poumons d'une fillette tuée en Alaska par la grippe espagnole de 1918. Mais le
scénario hollywoodien avait été imaginé et écrit avant la récupération
militaire du virus dont la structure génétique a été publiée en 2005.
A l'intention des blogueurs incultes
qui commentent ce qu'ils ne comprennent pas dans un style rédactionnel typique
de la confusion mentale, voici une nouvelle image à plagier.
Elle renvoie à un film de "science fiction" signé Lars Von Trier, film sorti en
1987.
LES VECTEURS DE PROPAGATION
Vecteur A: les groupes conspirationnistes, adeptes de la "théorie
du complot". Leurs blogs et leurs réseaux sociaux accusent les
Etats-Unis (pêle-mêle: la CIA, le Pentagone, la Maison Blanche) d'avoir
fabriqué puis libéré la souche A/H1N1. Parmi les innombrables "preuves"
proposées par ces groupes, celle-ci: un savant mexicain serait mort de la
grippe porcine vingt-quatre heures après avoir rencontré le président Obama en
visite officielle...
Vecteur B: une mouvance
écolo-altermondialiste-anticapitaliste. Ces trois sensibilités
se rejoignent dans la mise en cause de Wall Street, des grandes firmes
pharmaceutiques et de la mondialisation. A côté de cette mouvance, des groupes
opposés à la vaccination obligatoire des enfants reprennent, avec une probable
sincérité, les "démonstrations" idéologiques d'une fraction de
l'ultra-gauche.
Vecteur C: les réseaux anti-sionistes. Leur
virulence les rend particulièrement délirants. Au point de sombrer dans une
certaine confusion. L'un d'entre eux affirme que l'Iran aurait bénéficié de
l'aide d'anciens biologistes militaires soviétiques afin de prévenir une
attaque israélienne programmée pour la mi-juillet 2009....A noter que quelques
blogs ultra-sionistes évoquent une "peste islamiste".
Vecteur D: les blogs et tweets de faux
experts mythomanes affamés de notoriété. Ils semblent, pour
l'instant, peu influents mais leurs "raisonnements" d'allure scientifique
commencent à alimenter les vecteurs A et C en "preuves" apparemment
rationnelles.
Remarque: un grand nombre de ces vecteurs,
parmi les plus anciens et les plus actifs - relevant essentiellement des types
A, B et D - sont géographiquement situés au Québec. Je cherche à savoir
pourquoi.

Des vecteurs différents s'alimentent aux mêmes matrices pour développer
leurs propres tonalités de désinformation: les alter-mondialistes (B) puisent,
comme les conspirationnistes (A) dans la même matrice 1 de la guerre
bactériologique qui relève, fondamentalement, de l'anti-américanisme. De même,
les anti-sionistes qui se distinguent des anti-sémites mais qui, dans la
désinformation que j'étudie sont dominés par les anti-sémites (C) puisent dans
la matrice anti-capitaliste 3. Les traits noirs se réfèrent à des liens
explicites entre les différents vecteurs: ils sont évidents entre les
anti-sionistes et les conspirationnistes. Le courant (bleu) opposé à la
vaccination obligatoire va chercher des arguments un peu partout. Les faux
experts (D) distribuent leurs "raisonnements scientifiques" à tout le
monde.
LA STRUCTURE RHETORIQUE
La rhétorique des propagateurs de désinformations en tous genres prend appui
sur:
1- la perplexité, le scepticisme ou, au
contraire, la crédulité voire l'anxiété qui
commence à générer l'incertitude sensible depuis mardi soir
chez certains officiels.
2 - les zones d'opacité qui apparaissent temporairement ou qui
subsistent parfois dans l'information officielle et médiatique. Et, désormais,
quelques incohérences et contradictions dans
cette information.
3 - la défiance que les médias inspirent de manière
latente.
Voici un échantillon synthétique, reconstitué, de cette structure narrative:
"On ne vous dit pas tout. On vous cache des choses. La preuve, les
officiels et les médias se contredisent sur tel point. Donc, ils mentent. S'ils
mentent c'est qu'ils ont des objectifs inavouables. Objectifs cachés que nous
sommes en mesure de dévoiler..." Commence alors la litanie des "preuves",
souvent mélangées à des faits réels anciens ou récents, intacts ou
déformés.

Une des manipulations les plus redoutables, dans les actuelles opérations de
désinformation, consiste à amener un universitaire à apporter, sans qu'il sans
doute peut-être, des éléments de preuve aux conspirationnistes. Un chercheur
français vient, dans une réponse ambivalente apportée à un intervieweur, de
valider une partie de la thèse conspirationniste inspirée par la matrice 1
(guerre bactériologique).
LA DYNAMIQUE D'AMPLIFICATION
Dans la mesure où l'information officielle et médiatique a été relativement
rapide, dense et plutôt crédible jusqu'à présent, la désinformation menée par
les groupes à irrationalités exacerbées n'a pas obtenu la même puissance
qu'après les attentats de septembre 2001. Mais cette dynamique de
désinformation est plus forte qu'à l'automne 2005 quand la grippe aviaire est
devenue un thème médiatique.
La dynamique d'amplification prend son essor à partir de données officielles
incomplètes. Par exemple, la nature exacte de l'incident de laboratoire survenu
en février.
Cette dynamique se nourrit, dès qu'elle le peut, de la moindre contradiction au
sein de l'information conventionnelle (= information officielle et information
médiatique). Par exemple, ce mardi, un virologue a brièvement évoqué à la radio
2000 à 3000 contaminations humaines au Mexique; cette évaluation est "sortie"
sans explications; elle n'a aucune cohérence avec le nombre officiel de décès
dûs à ce virus au Mexique; elle accrédite la rhétorique du "on ne nous dit
pas tout; donc, on nous cache quelque chose."
Une relance de la dynamique de désinformation pourrait intervenir par le biais
de polémiques dont les médias audiovisuels sont friands:
- Un expert accuse le gouvernement de mentir sur la préparation de la France à
une éventuelle pandémie. On a pu lire aussitôt sur certains blogs des
commentaires émanant de personnels hospitaliers qui accusent (anonymement mais
avec des exemples crédibles) de mentir au pays; il est évident que les
personnels hospitaliers ont, en ce moment, des tas de raisons d'accuser le
gouvernement mais le soupçon de défaillance en matière de santé publique est
évidemment plus porteur que des revendications catégorielles.
- Un candidat aux élections européennes n'hésite pas à s'emparer du thème de la
grippe porcine pour essayer d'attirer l'attention sur une campagne à laquelle
personne ne s'intéresse.
- Certains sites médiatiques peu scrupuleux sont à la recherche de "sujets"
susceptibles de "faire du buzz" à leurs profit (3). Leur business
consiste à "balancer" n'importe quoi pourvu que ça fasse du bruit, sous la
signature d'un contributeur amateur, de laisser le temps aux "vrais"
journalistes de vérifier - en réalité: de laisser le "buzz" enfler - puis de
faire plus ou moins machine arrière en dégageant la responsabilité de la
rédaction.
- A court de matière rédactionnelle, si le développement de l'émergence
ralentit dans les jours qui viennent, les médias traditionnels n'hésiterons pas
à "relancer" l'actualité avec des polémiques, des "buzz" (4) et des "scoops".
Autant d"atouts qui seront offerts aux maniaques de la désinformation.

Dans l'état actuel des choses, grâce au web et à la partie experte de la
blogosphère, le risque de pandémie n'a donné lieu à aucun dérapage de quelque
ampleur. Sauf sur Twitter qui déverse des torrents d'inanités mais où l'on
trouve aussi des sources rapides et fiables.
1) Pour des raisons éthiques - et mon étude n'étant pas terminée - je ne
fournirai pas, dans un premier temps, les liens conduisant vers les vecteurs de
propagation de la désinformation. Trop d'exaltés se précipiteraient vers ces
blogs pour y chercher des arguments qu'ils répliqueraient de manière virale.
Quelques sites médiatiques iraient y chercher de quoi créer le buzz
indispensable à leur business''. Quelques "journalistes citoyens"
s'adonneraient à leur activité préférée: le plagiat.
2) Ce n'est pas ce qui s'est passé en février 2009 où il y a eu une erreur
de manipulation non expliquée entre la maison mère, sa filiale européenne et
une entreprise sous-traitante .
3) J'ai été contacté par une "journaliste" se réclamant , la pauvre, de
l'un de ces sites: elle était vivement intéressée par un seul détail de mon
billet de dimanche: "C'est quoi la rumeur ? C'est quoi l'adresse du blog
qui a lancé la rumeur ?". (Encore un peu de patience, cocotte, tu sauras
bientôt tout).
4) J'attends avec une gourmandise sardonique, je dois l'avouer,
l'argumentation des médias tradionnels qui diront, en substance: " C'est à
cause du web. Il y avait un tel buzz qu'on a été obligés de traiter le sujet.
Même si on savait que c'est faux. A partir du moment où tout le monde en parle,
çà relève de l'actu." Ben voyons.
Au
début du mois de février dernier, j'ai proposé comme sujet d'examen à mes
étudiants de l'Institut Français de Presse un travail de recherche et
d'évaluation sur le risque de pandémie grippale. Les médias se désintéressaient
alors d'un phénomène sur lequel j'exerce une veille systématique depuis
2005.
m'a permis de bénéficier de la
sérendipité pour réaliser une enquête sur la réactivation en 2005 de
l'actuel virus H1N1 à partir de cadavres de personnes tuées en Alaska par la
pandémie de 1918 (2).


La presse reste,
heureusement, une activité ouverte à toutes sortes de compétences.

Une fois installé, très
facilement, le plug in peut rester invisible ou déployer son tableau
de bord, à gauche de la page à inspecter, quand on a choisi cette option dans
le menu "affichage".

En deux ou trois
secondes, le cerveau d'un journaliste moyen, pas forcément expert en économie,
saisit l'univers dans lequel baigne l'article.


il peut se procurer le récent - 12 février 2009
- et tout à fait passionnant
Pour le site de







Il faut sans doute être
ouvert bien sûr mais aussi sélectif et rigoureux pour agréger, sur des thèmes
précis et consistants, des communautés susceptibles de fonctionner en
intelligences collectives.
L'intérêt de ces boîtiers peu onéreux (2) est dans un terme anglo-saxon qui ne
se traduit pas en français: convenient (3). C'est d'ailleurs parce
qu'ils sont pratiques, faciles à utiliser, que trois modèles de deuxième
génération (la première génération date du printemps 2008) font l'objet d'un
véritable engouement aux Etats-Unis:


d'un projet ou d'une
proposition de loi déposé, par exemple, à l'Assemblée nationale pour avoir
accès, via le site officiel du Palais-Bourbon, à ses origines - auteurs, ou
extraits de communiqués officiels de conseils des ministres - et pouvoir
suivre, ensuite, le cheminement tout au long de la procédure
parlementaire.
Mais
la tâche du recensement quotidien étant automatisée, le journaliste peut
déployer sa créativité en utilisant LexFeed pour étudier de près le travail
parlementaire. Une excellente occasion de mieux informer les citoyens,
d'enrichir la fonction de journaliste parlementaire et de contribuer à la
réhabilitation du parlement.
en rich media depuis la fin des années quatre-vingt dix,

- Niveau 2 : 4 modules
graphiques font pénétrer l'internaute dans les mécanismes intimes de la
catastrophe.
L'ultime image - ici en teintes inversées pour une meilleure lisibilité - de ce
module interactif explique le fonctionnement du système qui aurait dû éliminer
la glace en formation sur les ailes, l'empennage et les stabilisateurs de
l'appareil.

Le document proposé par le New York
Times provient du site spécialisé 
Finalisée par le World Wide Web de
Tim-Berners-Lee, cette révolution a régénéré le récit journalistique tout en
lui imposant quelques contraintes, dont celle de produire des contenus à la
fois riches et facilement assimilables.





Pendant que les
responsables, globalement incompétents, de la presse écrite quotidienne
quémandent de l’argent au pouvoir politique et tandis que des regroupements de
journalistes préparent l’avenir en scrutant attentivement leurs rétroviseurs,
les créateurs de XXI enregistrent un phénomène à peine croyable: la qualité
paie puisque leur trimestriel est rentable au bout d’un an.


Quoi qu'il en soit, le
fait que des journalistes soient considérés comme des auteurs prouve que
la profession n'est pas fatalement vouée à la déqualification.
Et la notion d'aristocratie qui s'attache au statut d'auteur renvoie à au
prestige d'une marque média, avec sa
légitimité fondée sur des valeurs reconnues:
fiabilité, singularité, créativité, profondeur. Laurent Beccaria
récuse l'idée de marque media. Il préfère parler de titre.
D'accord: un titre, c'est aristocratique aussi.





A la mi-décembre de
l'année 2008, France Info a ouvert pratiquement toutes ses sessions
d'information de la journée avec l'histoire d'une dame qui avait glissé sur une
frite.

de ses contenus par la
radio et la télévision parce que ce pillage relève moins du droit de citation
que du plagiat et du vol d'idées. Il faut savoir, en effet, que toute
conférence de rédaction au sein d'une station de radio ou d'une chaîne de
télévision consiste essentiellement à chercher dans les journaux imprimés ce
qui peut être transposé en sons ou en images. Bien sûr, il y a l'AFP, agence de
presse encore respectable. Mais les dépêches de l'AFP ne sont pas diffusables
telles quelles. C'est du brut. Les articles de la presse écrite ont prédigéré
cette matière brute et préparé, en synthétisant un évènement complexe et en
scénarisant un récit, la mise en forme dont l'audiovisuel a besoin.
Si quelques mémorables
reportages sonores, sur les journées des barricades à Alger ou pendant les
évènements de mai 68 par exemple, ont joué le même rôle de légitimation du
journalisme radiophonique que "Cinq colonnes à la une" pour la télévision, ces
prouesses historiques (au sens où elles servent l'Histoire) ont surtout été un
alibi au déploiement d'une industrie du plagiat qui prospère quotidiennement
jusqu'à aujourd'hui au détriment de la presse écrite.

celle de John Gunther par exemple (3),
s'explique - en partie, pas chez tout le monde, il est vrai - par des
motivations balzaciennes: un journaliste de presse écrite ambitionne
naturellement de passer par la radio, puis "faire" de la télévision.
8
janvier 2009: 

Et d'ailleurs, le
dispositif Napster d'échange de fichiers musicaux dans la configuration de
réseau P2P (=Peer to Peer ) a plongé les responsables de l'industrie
discographique dans la même rage impuissante que les "représentants" de la
presse écrite qui vociféraient récemment contre les animateurs de Google venus
les rencontrer à Paris.
Un mathématicien du
CNET avait conçu un protocole de transmission par paquets qui intéressait
beaucoup les précurseurs américains du web: son projet a été torpillé par la
DGT, ancêtre de France Telecom, et par le pouvoir politique de l'époque
(Giscard-Barre-Segard) qui craignait que des contenus voyageant sur de
puissants réseaux décentralisés portent préjudice à l'audiovisuel centralisé et
à la presse régionale.

Chris Atton, de








