Journalistiques

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mardi 19 mai 2009

Cinq moteurs de recherche innovants pour compléter Google

L'innovation s'intensifie dans la détection, l'exploration et l'exploitation des gisements de contenus. Voici cinq applications susceptibles d'enrichir la recherche d'informations et la validation des sources en complétant Google.

Je les propose dans l'ordre séquentiel des quatre opérations auquel tout journaliste opérant sur le web devrait se consacrer s'il est soucieux de préserver sa crédibilité. En attendant que les organes de presse hexagonaux veuillent bien créer la fonction de recherchiste-vérificateur qui est enseignée depuis pas mal de temps au Québec.

Ce qui suit peut être considéré comme l'ébauche d'un dispositif à enrichir avec d'autres applications.

I - Recherches étendues

Cleeki_logo.jpgCleeki est un collecteur de mots-clés. Il considère chaque mot sélectionné sur une page web comme un élément d'une requête. Il suffit de proposer ce mot à un moteur, un annuaire ou une base de données comme Wikipedia pour déclencher une recherche sur une de ces ressources.

Cleeki_icones_barre.jpg

Cleeki est capable de ratisser plusieurs mots-clés et de les lancer dans une requête dans plusieurs directions simultanées. Il propose enfin des mots-clés qui ne sont pas présents dans la page examinée mais qui peuvent, selon lui, suggérer une extension de la recherche.

II - Recherches approfondies

Exploredge m'a été signalé par Mohamed Chelbi lors d'une récente formation sur la recherche et la veille au CAPJC de Tunis. Cet outil de recherche experte, métamoteur intelligent à vocation encyclopédique, est tout simplement fantastique et il est français.

Exploredge.jpg

Exploredge mobilise une vingtaine de moteurs dont les résultats pour une requête sont soumis aux technologies de traitement sémantique des contenus. Des interventions humaines en mode collaboratif améliorent grandement la pertinence et la précision des résultats.

Exploredge_veille_panneau_lateral.jpgConcrètement, l'approche sémantique fait émerger les mots, les notions, les associations d'idées, les suggestions avec une puissance dont le cerveau humain est incapable sur des laps de temps très courts.
Les interventions humaines vérifient, valident, classent et hiérarchisent les réponses des moteurs, ce dont les algorithmes ne sont pas capables avec une telle intelligence (= compréhension) de la requête.
Les suggestions d'approfondissements et d'affinements apparaissent dans un volet latéral gauche. Elles sont classées dans une arborescence logique. A la date de mise en ligne de cette note, dix domaines étaient structurés - dont l'intelligence économique et la veille - et onze autres étaient en cours de validation. A la fin de l'année, Exploredge proposera une centaine de centres d'intérêt comprenant chacun entre 500 et 1000 termes.

Sous le métamoteur, une encyclopédie est donc en expansion, alimentée par des contributeurs volontaires Les journalistes qui auront la sagacité d'inclure Exploredge dans leur panoplie d'investigations sur le web n'ont qu'à s'inscrire afin de recevoir la lettre d'information, sans omettre de s'abonner au blog dédié.

III - Vérification des faits

Wolfram alpha s'annonce comme un outil journalistique assez révolutionnaire dans la mesure où il semble vouloir combiner la puissance de Google et l'exhaustivité de Wikipedia.

Wolfram_Alpha.jpg

Son ambition n'est rien moins que de rendre toute connaissance immédiatement consultable par ordinateur. C'est un projet à long terme mais il suffit de tester les premières catégories proposées - par exemple, celle de la culture et des médias - pour comprendre qu'une technologie puissante est au service d'objectifs originaux, avec des résultats "non substituables", d'ores et déjà sans concurrence possible.

True knowledge ressemble à Exploredge, en moins puissant et en moins précis. Mieux vaut l'utiliser comme vérificateur factuel que comme moteur.

True_Knowledge_logo.jpg

Plus que jamais nécessaire au sein des rédactions, la fonction de facts checker associée à une expertise de recherche et de veille a besoin de bases de données "interrogeables" comme True Knowledge pour éviter ce qui vient d'arriver à plusieurs quotidiens britanniques: reprise aveugle d'une fausse citation glissée dans Wikipedia par un étudiant en sociologie qui étudie la fiabilité journalistique.

IV - Validation des sources

Touchgraph_logo.jpgTouchgraph est la providence du journaliste ou du documentaliste chargé de valider les sources d'information. Cette opération consiste notamment à mesurer l'écart entre ce qu'un site, ou un blog, prétend être et ce qu'il est réellement. Si l'écart est nul, le gisement d'informations mérite d'être validé. Si l'écart est significatif, la rédaction doit être avertie de son manque de fiabilité, voire de sa nocivité.

Plusieurs outils, dont certaines fonctionnalités de Google, permettent de confronter les contenus avec leur environnement matérialisé par les liens entrants: un blog qui se prétend juridique mais vers lequel pointent des liens sans rapport avec le droit doit être exclu, à priori, des ressources rédactionnelles.

Touchgraph_plan_large.jpg

Comme outil de validation, Touchgraph est une merveille. L'alliance de la sémantique et de la visualisation de données dévoile, dans le cas de ce blog, différents univers agrégés en constellations.

Touchgraph_plan_serre_corrige.jpg

En "zoomant" sur une de ces constellations de sites ou de blog, un coup d'oeil suffit pour vérifier le voisinage du blog correspond bien à sa ligne éditoriale: l'information, le journalisme à l'ère électronique.

Touchgraph_panneau_lateral.jpgDans un volet latéral, à gauche de la remarquable interface graphique, apparait la liste des sites qui, à un moment, ou à un autre, ont pointé vers le blog "journalistiques".

Un aperçu de ces sites ou blogs permet de se faire une idée de la raison pour laquelle ils se sont intéressés à tel ou tel billet. Il suffit de cliquer sur l'adresse du visiteur pour en savoir davantage.


Cette maquette de dispositif de recherche-vérification-validation peut accueillir bien d'autres moteurs, ainsi que des applications greffées sur les navigateurs comme Gnosis ou Surf Canyon.

Voir aussi: "Comment j'évalue l'actualité"

jeudi 30 avril 2009

Grippe: les souches de la désinformation virale

Desinformation_trois_matrices.jpgLes trois matrices de désinformation réactivées à l'occasion de l'alerte sanitaire mondiale peuvent être comparées à des souches virales.

Filons la métaphore jusqu'au bout: les mots soulignés par mes soins sont les équivalents sémantiques des signatures ADN dans les structures biologiques d'un virus.

Les rumeurs et la désinformation sont d'ailleurs des phénomènes viraux, à étudier comme tels, avec différents outils et méthodes d'analyse textuelle (1).

Les mots clés soulignés par moi dans les visualisations révèlent l'orientation idéologique des contenus.

Voici une visualisation de la souche conspirationniste:

Desinformation_1_souche_conspirationniste.jpg
J'ai effacé de ce nuage de mots le nom d'un universitaire français dont les propos sont exploités par les conspirationnistes car je ne sais pas (encore) si cet universitaire a été piégé ou s'il est un adepte de la théorie du complot.

Variante de la matrice conspirationniste, la souche à variante anti-sioniste:

Desinformation_2_souche_antisioniste.jpg
Les néologismes "yankistan" et "sionistan" trahissent une des orientations idéologiques d'un contenu qui se veut également anticapitaliste et conspirationniste.

Souche anti-scientifique:

Desinformation_3_souche_2_anti-scientifique.jpg

Souche anti-capitaliste:

Desinformation_3_souche_anticapitaliste.jpg

Ces visualisations ont été réalisées en utilisant l'application en ligne Wordle, dont je dois la découverte au blog Technologies du langage de Jean Véronis.

''1) J'utilise, pour détecter les orientations idéologiques des contenus, une technique dérivée de la sémiométrie mise au point par Ludovic Lebart, Marie Piron, Jean-François Steiner, notamment dans leur ouvrage "La sémiométrie, essai de statistique structurale", éditions Dunod, Paris, avril 2003.

J'utilise également les logiciels Tropes, de la société Acetic ainsi que parfois les logiciels "Le dico" et "Contexte", de Jean Véronis.''

mardi 28 avril 2009

La dynamique de désinformation sur les risques de pandémie

Dans l'état actuel de mon travail (1) sur les rumeurs qui ont précédé et qui accompagnent désormais l'émergence du phénomène H1N1, j'ai pu identifier trois matrices factuelles, quatre vecteurs de propagation, une structure rhétorique commune et une dynamique d'amplification, principalement dans la blogosphère.

LES MATRICES FACTUELLES

J'appelle "matrice" un fait ou un ensemble de faits avérés qui constitue la source lointaine ou récente d'une rumeur. Une des caractéristiques de la désinformation est de s'appuyer sur des réalités passées ou présentes puis de les modifier de manière plus ou moins subtile pour aboutir à des factoïdes ou pseudo-faits.

Dans le cas de la grippe dite porcine, voici par ordre d"ancienneté, les trois matrices identifiées à ce jour:

1- la guerre bactériologique: les réalités historiques, telles qu'elles sont manipulées aujourd'hui, remontent à la Deuxième Guerre mondiale et notamment aux agissements japonais. Une tentative plus récente se réfère aux relations entre les Etats-Unis et Cuba dans les années soixante-dix. Ces jours-ci est apparue une variante "prospective" qui implique Israël et l'Iran.

2 - L'accident de laboratoire: il y a eu, en février, une erreur de manipulation dans un laboratoire pharmaceutique situé en Europe. Le thème de l'éprouvette qui s'écrase sur le sol et qui libère un poison (2) dévastateur est une constante anthropologique (l'apprenti sorcier et, plus profondément, le mythe de Prométhée) que l'on retrouve dans les courants d'opinion anti-scientifiques.
Ce thème fait partie de la mémétique (Voir ce billet ainsi que mon livre, pages 84, 89, 90.)

3 - L'anti-capitalisme : les performances boursières, positives ou négatives, de certains groupes pharmaceutiques réactivent une allégation aussi ancienne que le SIDA: les "big pharmas" créeraient de nouvelles maladies pour améliorer leur chiffre d'affaires. On trouve notamment dans cette matrice 3 une référence à la firme Bayer qui a été accusée de distribuer des produits dangereux et ceux - conspirationnistes ou anti-capitalistes - qui exploitent cette matrice se réfèrent systématiquement au même article du quotidien "Le Monde".

Desinformation_trois_matrices.jpg

Desinformation_film_.jpgRemarque: Hollywood a exploité la matrice 1 (guerre bactériologique) et la matrice 2 (accident de laboratoire), dans "Alerte !" de Wolfgang Petersen avec, notamment, Dustin Hoffmann et Donald Sutherland.
Ce film catastrophe emprunte à la matrice 1, le thème du secret et celui de la pulsion apocalyptique attribués au "complexe militaro-industriel" américain (dénoncé naguère par le général Eisenhower). Sutherland incarne un général psychopathe qui renvoie au climat de guerre froide cultivé dans "Le docteur Folamour".

"Alerte !" emprunte à la matrice 2 le thème de l'accident de laboratoire. Un des personnages, incarné par Kevin Spacey, est atteint par un virus parce que sa combinaison de protection se déchire.
Ce film est sorti le 12 avril 1995, c'est à dire au moment précis où un laboratoire militaire du Maryland récupérait le virus H1N1 retrouvé dans les poumons d'une fillette tuée en Alaska par la grippe espagnole de 1918. Mais le scénario hollywoodien avait été imaginé et écrit avant la récupération militaire du virus dont la structure génétique a été publiée en 2005.

Desinformation_Epidemic.jpg A l'intention des blogueurs incultes qui commentent ce qu'ils ne comprennent pas dans un style rédactionnel typique de la confusion mentale, voici une nouvelle image à plagier.
Elle renvoie à un film de "science fiction" signé Lars Von Trier, film sorti en 1987.

LES VECTEURS DE PROPAGATION

Vecteur A: les groupes conspirationnistes, adeptes de la "théorie du complot". Leurs blogs et leurs réseaux sociaux accusent les Etats-Unis (pêle-mêle: la CIA, le Pentagone, la Maison Blanche) d'avoir fabriqué puis libéré la souche A/H1N1. Parmi les innombrables "preuves" proposées par ces groupes, celle-ci: un savant mexicain serait mort de la grippe porcine vingt-quatre heures après avoir rencontré le président Obama en visite officielle...

Vecteur B: une mouvance écolo-altermondialiste-anticapitaliste. Ces trois sensibilités se rejoignent dans la mise en cause de Wall Street, des grandes firmes pharmaceutiques et de la mondialisation. A côté de cette mouvance, des groupes opposés à la vaccination obligatoire des enfants reprennent, avec une probable sincérité, les "démonstrations" idéologiques d'une fraction de l'ultra-gauche.

Vecteur C: les réseaux anti-sionistes. Leur virulence les rend particulièrement délirants. Au point de sombrer dans une certaine confusion. L'un d'entre eux affirme que l'Iran aurait bénéficié de l'aide d'anciens biologistes militaires soviétiques afin de prévenir une attaque israélienne programmée pour la mi-juillet 2009....A noter que quelques blogs ultra-sionistes évoquent une "peste islamiste".

Vecteur D: les blogs et tweets de faux experts mythomanes affamés de notoriété. Ils semblent, pour l'instant, peu influents mais leurs "raisonnements" d'allure scientifique commencent à alimenter les vecteurs A et C en "preuves" apparemment rationnelles.

Remarque: un grand nombre de ces vecteurs, parmi les plus anciens et les plus actifs - relevant essentiellement des types A, B et D - sont géographiquement situés au Québec. Je cherche à savoir pourquoi.

Desinformation_quatre_vecteurs.jpg
Des vecteurs différents s'alimentent aux mêmes matrices pour développer leurs propres tonalités de désinformation: les alter-mondialistes (B) puisent, comme les conspirationnistes (A) dans la même matrice 1 de la guerre bactériologique qui relève, fondamentalement, de l'anti-américanisme. De même, les anti-sionistes qui se distinguent des anti-sémites mais qui, dans la désinformation que j'étudie sont dominés par les anti-sémites (C) puisent dans la matrice anti-capitaliste 3. Les traits noirs se réfèrent à des liens explicites entre les différents vecteurs: ils sont évidents entre les anti-sionistes et les conspirationnistes. Le courant (bleu) opposé à la vaccination obligatoire va chercher des arguments un peu partout. Les faux experts (D) distribuent leurs "raisonnements scientifiques" à tout le monde.

LA STRUCTURE RHETORIQUE

La rhétorique des propagateurs de désinformations en tous genres prend appui sur:

1- la perplexité, le scepticisme ou, au contraire, la crédulité voire l'anxiété qui commence à générer l'incertitude sensible depuis mardi soir chez certains officiels.

2 - les zones d'opacité qui apparaissent temporairement ou qui subsistent parfois dans l'information officielle et médiatique. Et, désormais, quelques incohérences et contradictions dans cette information.

3 - la défiance que les médias inspirent de manière latente.

Voici un échantillon synthétique, reconstitué, de cette structure narrative: "On ne vous dit pas tout. On vous cache des choses. La preuve, les officiels et les médias se contredisent sur tel point. Donc, ils mentent. S'ils mentent c'est qu'ils ont des objectifs inavouables. Objectifs cachés que nous sommes en mesure de dévoiler..." Commence alors la litanie des "preuves", souvent mélangées à des faits réels anciens ou récents, intacts ou déformés.

Desinformation_citation_Quebec.jpg

Une des manipulations les plus redoutables, dans les actuelles opérations de désinformation, consiste à amener un universitaire à apporter, sans qu'il sans doute peut-être, des éléments de preuve aux conspirationnistes. Un chercheur français vient, dans une réponse ambivalente apportée à un intervieweur, de valider une partie de la thèse conspirationniste inspirée par la matrice 1 (guerre bactériologique).

LA DYNAMIQUE D'AMPLIFICATION

Dans la mesure où l'information officielle et médiatique a été relativement rapide, dense et plutôt crédible jusqu'à présent, la désinformation menée par les groupes à irrationalités exacerbées n'a pas obtenu la même puissance qu'après les attentats de septembre 2001. Mais cette dynamique de désinformation est plus forte qu'à l'automne 2005 quand la grippe aviaire est devenue un thème médiatique.

La dynamique d'amplification prend son essor à partir de données officielles incomplètes. Par exemple, la nature exacte de l'incident de laboratoire survenu en février.

Cette dynamique se nourrit, dès qu'elle le peut, de la moindre contradiction au sein de l'information conventionnelle (= information officielle et information médiatique). Par exemple, ce mardi, un virologue a brièvement évoqué à la radio 2000 à 3000 contaminations humaines au Mexique; cette évaluation est "sortie" sans explications; elle n'a aucune cohérence avec le nombre officiel de décès dûs à ce virus au Mexique; elle accrédite la rhétorique du "on ne nous dit pas tout; donc, on nous cache quelque chose."

Une relance de la dynamique de désinformation pourrait intervenir par le biais de polémiques dont les médias audiovisuels sont friands:

- Un expert accuse le gouvernement de mentir sur la préparation de la France à une éventuelle pandémie. On a pu lire aussitôt sur certains blogs des commentaires émanant de personnels hospitaliers qui accusent (anonymement mais avec des exemples crédibles) de mentir au pays; il est évident que les personnels hospitaliers ont, en ce moment, des tas de raisons d'accuser le gouvernement mais le soupçon de défaillance en matière de santé publique est évidemment plus porteur que des revendications catégorielles.

- Un candidat aux élections européennes n'hésite pas à s'emparer du thème de la grippe porcine pour essayer d'attirer l'attention sur une campagne à laquelle personne ne s'intéresse.

- Certains sites médiatiques peu scrupuleux sont à la recherche de "sujets" susceptibles de "faire du buzz" à leurs profit (3). Leur business consiste à "balancer" n'importe quoi pourvu que ça fasse du bruit, sous la signature d'un contributeur amateur, de laisser le temps aux "vrais" journalistes de vérifier - en réalité: de laisser le "buzz" enfler - puis de faire plus ou moins machine arrière en dégageant la responsabilité de la rédaction.

- A court de matière rédactionnelle, si le développement de l'émergence ralentit dans les jours qui viennent, les médias traditionnels n'hésiterons pas à "relancer" l'actualité avec des polémiques, des "buzz" (4) et des "scoops". Autant d"atouts qui seront offerts aux maniaques de la désinformation.

Desinformation_dynamique.jpg

Dans l'état actuel des choses, grâce au web et à la partie experte de la blogosphère, le risque de pandémie n'a donné lieu à aucun dérapage de quelque ampleur. Sauf sur Twitter qui déverse des torrents d'inanités mais où l'on trouve aussi des sources rapides et fiables.

1) Pour des raisons éthiques - et mon étude n'étant pas terminée - je ne fournirai pas, dans un premier temps, les liens conduisant vers les vecteurs de propagation de la désinformation. Trop d'exaltés se précipiteraient vers ces blogs pour y chercher des arguments qu'ils répliqueraient de manière virale. Quelques sites médiatiques iraient y chercher de quoi créer le buzz indispensable à leur business''. Quelques "journalistes citoyens" s'adonneraient à leur activité préférée: le plagiat.

2) Ce n'est pas ce qui s'est passé en février 2009 où il y a eu une erreur de manipulation non expliquée entre la maison mère, sa filiale européenne et une entreprise sous-traitante .

3) J'ai été contacté par une "journaliste" se réclamant , la pauvre, de l'un de ces sites: elle était vivement intéressée par un seul détail de mon billet de dimanche: "C'est quoi la rumeur ? C'est quoi l'adresse du blog qui a lancé la rumeur ?". (Encore un peu de patience, cocotte, tu sauras bientôt tout).

4) J'attends avec une gourmandise sardonique, je dois l'avouer, l'argumentation des médias tradionnels qui diront, en substance: " C'est à cause du web. Il y avait un tel buzz qu'on a été obligés de traiter le sujet. Même si on savait que c'est faux. A partir du moment où tout le monde en parle, çà relève de l'actu." Ben voyons.

dimanche 26 avril 2009

Grippe porcine : sélection de ressources sur la pandémie

Photo_du_virus.jpgAu début du mois de février dernier, j'ai proposé comme sujet d'examen à mes étudiants de l'Institut Français de Presse un travail de recherche et d'évaluation sur le risque de pandémie grippale. Les médias se désintéressaient alors d'un phénomène sur lequel j'exerce une veille systématique depuis 2005.

Quatre raisons inspirent cette veille personnelle ainsi que le thème de l'examen proposé le 3 février 2009 à la classe de Master 1 de l'IFP:

1- J'ai été professionnellement "marqué" par la rétention d'informations qui a entouré le développement du sida entre 1981 et 1984. C'était avant le web, période obscurantiste pour un journaliste normalement constitué. De cette expérience négative est née, il y a quatre ans, la volonté d'exploiter le web comme moyen de contourner l'opacité scientifique, médicale et gouvernementale des années quatre-vingt.

Alertes_Google.jpg

2 - Dès mes premières recherches sur la grippe aviaire, j'ai acquis la certitude qu'il s'agit d'un phénomène émergent de grande ampleur. Face à une émergence, un journaliste se doit, selon moi, de scruter les conditions de son avènement à partir des singularités qui l'annoncent (1).

3 - Outre l'émergence et la singularité, l'observation pendant quatre ans du phénomène "grippe aviaire"Enquete_Telegramme.jpg m'a permis de bénéficier de la sérendipité pour réaliser une enquête sur la réactivation en 2005 de l'actuel virus H1N1 à partir de cadavres de personnes tuées en Alaska par la pandémie de 1918 (2).

Cette veille me donne également l'occasion d'étudier de près un cas récent et très intéressant de rumeur sur le web dans un contexte de "pré-pandémie"(3).

4 - Je suis convaincu, depuis 2005, du caractère inéluctable de la pandémie. Les seules questions étaient de savoir "quand" et "où" elle se déclencherait. Je savais dès l'automne 2008 que le déclenchement serait imminent, à échéance de quelques mois. Je ne savais pas dans quelles circonstances - c'est à dire où - la mutation s'accomplirait.

Compte tenu de cette demi-certitude, j'ai voulu rendre un service professionnel aux futurs journalistes de l'IFP en les incitant à se préparer au traitement en urgence et en profondeur d'un phénomène qui pourrait revêtir une portée historique. Et ce quelques mois avant que le phénomène fasse la "une" de l'actualité.

Voici une sélection de ressources trouvées par les élèves de Master 2 le 3 février 2009, ressources validées le dimanche 26 avril et auxquelles j'ai ajouté quelques liens extraits de ma documentation personnelle:

ACTUALISATIONS RAPIDES

http://www.birdflubreakingnews.com/

http://www.recombinomics.com/whats_new.html

http://www.flutrackers.com/forum/forumdisplay.php?s=bfb440466c4b458d85012960ee0f7889&f=1517

Sources à vérifier:
http://tweetscan.com/index.php?s=H1N1&site=

Source Twitter vérifiée par Knight (voir les commentaires):
http://twitter.com/Veratect

SOURCES OFFICIELLES INTERNATIONALES

Carte_mondiale_Flu_search.jpg


http://www.who.int/fr/index.html

http://www.un.org/News/

http://www.un-influenza.org/

Monitoring_europeen.jpg

Ci-dessus, tableau de monitoring capté hier après-midi sur le site Medusa,dont voici l'adresse:

http://medusa.jrc.it/medisys/moreclusteredition/fr/LePoint-ba05b1d33d182febe528fade00573d7e.html

http://www.promedmail.org/pls/otn/f?p=2400:1000

SOURCES GOUVERNEMENTALES

http://pandemicflu.gov/

http://www.cdc.gov/swineflu/investigation.htm

Sur le site du Centre américain de Contrôle des Maladies Infectieuses, un podcast téléchargeable.

http://www.grippeaviaire.gouv.fr/

http://www.ambafrance-mx.org/

http://www.invs.sante.fr/

SOURCES EXPERTES

http://www.santelog.com/modules/connaissances/actualite-sante-face-a-la-grippe-porcine,-la-preparation-33-millions-de-traitements-stock%C3%A9s-en-france_1029.htm

http://www.searchmedica.fr/search.do?q=grippe+porcine&useraction=search&ss=defLink&al=en&c=main&oq=grippe+porcine

http://www.grog.org/

SOURCES DIDACTIQUES

http://www.pandemiedegrippe.com/2009/02/06/le-mecanisme-dinfection-du-virus-de-la-grippe-devoile/

http://www.grippeaviaire.public.lu/questions_reponses/pandemie/index.html#4

http://www.fluwikie.com/pmwiki.php?n=Main.Fr-homepage (Plus intéressant en anglais qu'en français.)

http://www.powerset.com/

http://www.avianflusearch.net/

http://virusgrippeaviaire.blogspot.com/

http://www.pandemiedegrippe.com/

http://www.umd.edu/emergencypreparedness/pandemic_flu/intro.cfm

APPROFONDISSEMENTS

http://search.nejm.org/search?w=H1N1&search=SEARCH

http://www.bdsp.ehesp.fr/

http://www.birdflutoday.com/

http://www.flu-lab-net.eu/links.html

http://www.espace-ethique.org/fr/grippe.php

TRAITEMENTS JOURNALISTIQUES

http://www.observatoire-medias.info/article.php3?id_article=601

http://ekasearch01.eurekalert.org/e3/query.html?qt=swine+flu&col=ev3rel&qc=ev3rel&x=16&y=13

http://www.futura-sciences.com/fr/news/t/high-tech-4/d/dangers-ou-bienfaits-de-lacces-libre-a-la-connaissance-sur-la-toile_7362/

1) La transposition au journalisme des notions scientifiques de "singularité" et d'"émergence" est expliquée à dix sept reprises dans mon livre "Le journalisme à l'ère électronique", table des matières, pages 240 et 242

2) Mon enquête sur la recherche du virus de 1918 dans un cimetière d'Alaska et le stockage du virus dans un laboratoire militaire est disponible, en PDF, gratuitement sur demande adressée par courrier électronique avec l'identité réelle du demandeur et la mention de l'utilisation envisagée.

3) Un blogueur a "annoncé" la pandémie il y quelques semaines en affirmant qu'un chercheur appartenant à une firme connue avait laissé s'écraser sur le sol une éprouvette contenant le virus. J'étudie actuellement l'origine, la morphologie et le mode de propagation de cette rumeur.

lundi 6 avril 2009

Twitter: "Le Monde" participe à la fabrication d'une légende urbaine

Dans le quotidien "Le Monde" daté du mardi 7 avril, Laurence Girard participe à la fabrication d'une légende urbaine sur le rôle de Twitter pendant les attentats de Bombay en novembre 2008

Twitter_Le_Monde.JPG

Des utilisateurs de Twitter ont envoyé des masses énormes de "gazouillis" mais les "gazouilleurs" étaient presque tous devant leurs écrans de télévision. La journaliste du "Monde" considère que des spectateurs qui regardent un faits divers à la télévision sont des témoins. Puisse-t-elle ne jamais avoir à enquêter sur des évènements cruciaux.

Aucun des otages enfermés dans l'Hôtel Oberoi n'a livré sur Twitter sa version des faits pendant qu'ils se déroulaient.

A part quelques badauds qui ont photographié des hélicoptères dans le ciel de Bombay et le spectacle, sans aucun intérêt, de dégâts anodins dans certaines rues, aucun utilisateur de Twitter n'a produit, à l'époque, de "photos des évènements qui se déroulaient sous leurs yeux."

Les seules images journalistiquement intéressantes des attentats de Bombay ont été prises par des reporters professionnels - en particulier la seule photo d'un terroriste encore vivant une arme à la main- ou par les caméras de surveillance à la gare centrale.

Si des journaux se sont faits l'écho du volume exceptionnel de tweets émotionnels, affectifs, hystériques émis pendant les attentats, aucun journal sérieux- à part un rédacteur peu convaincant du "Figaro" - n'a utilisé Twitter comme s'il s'agissait d'une agence de presse.

Qu'une journaliste du "Monde" évoque les scoops de Twitter à propos des attentats de Bombay en dit long sur la fiabilité actuelle du quotidien du soir.

jeudi 2 avril 2009

Lecteurs électroniques et consommation de l'information

Parmi les aberrations commerciales qui prolongent et accentuent les difficultés de la presse traditionnelle, une des plus insupportables consiste à devoir payer ce que l'on ne consomme pas.

Dépenser 1,40 euro pour acquérir la version papier du quotidien "Le Monde" serait, dans mon cas, consacrer 0,84 euro par jour - soit 260 euros par an - à des contenus qui ne m'intéressent pas (1) et, pire encore, à des signatures que je déteste (2).

Aucun modèle économique ne peut survivre à une transaction qui s'apparente à de la vente forcée. Surtout depuis que le web offre une grande diversité de sources d'information aussi crédibles (3) que l'ex-"journal français de référence".

D'où la tentative que voici pour essayer d'obtenir un accès plus rationnel et plus honnête aux contenus que je souhaite consommer:

(Durée: 49 secondes. Merci à Michelle, kiosque Clément, place Gambetta.)

Parmi les remèdes à cette iniquité, les lecteurs électroniques mériteraient que les industries de la presse leur consacrent deux types d'investissements.

D'abord dans la mise au point d'un support original et évolutif conçu par la presse pour la presse.

Les tablettes de lecture qui obtiennent de plus en plus de succès aux Etats-Unis surprennent les observateurs les plus sceptiques par le nombre et la rapidité de leurs améliorations. Mais celles-ci sont d'abord destinées à accélérer l'écoulement des centaines de milliers d'ouvrages numérisés dont Amazon assure la distribution en ligne. Un lecteur électronique d"information exige d'autres fonctionnalités.

Un peu d'agilité est nécessaire pour s'adapter

Il ne devrait pas échapper aux grands décideurs affligés de "la presse en crise" que ce moyen de lecture en forte progression est proposé par une entreprise du web. C'est l'occasion de rappeler qu'avant Amazon, Apple est devenu un important distributeur de musique doublé d'un acteur majeur de la téléphonie mobile et que Google s'est emparé de services web qui n'auraient jamais dû échapper aux industries de contenus si elles avaient été, dès 1997, un peu clairvoyantes. La seule raison pour laquelle un moteur de recherche cause tant de soucis à la presse traditionnelle est que celle-ci n'a pas suffisamment d'agilité pour s'adapter aux changements de son écosystème et ce par manque de culture technologique.

Une deuxième catégorie d'investissements devrait être consacrée à l'adaptation des infrastructures de distribution. Chaque utilisateur d'un lecteur électronique devra pouvoir trouver une station de téléchargement d'articles en ville, sur la route comme à la campagne.

eReader_NYT_Reuters.jpg

Les kiosques et autres lieux de distribution conventionnels ne seraient pas désavantagés; il y a même tout lieu de croire qu'ils seraient revivifiés car il va de soi que le support papier n'est pas prêt de disparaître.

Nouveaux modes d'accès à l'information

Avec des infrastructures adaptées aux supports mobiles émergents, le nombre de personnes susceptibles de consommer des contenus électroniques s'élargit (considérablement) à toutes les personnes qui sont actuellement exclues de l'accès au web par inhibition face à l'informatique: une tablette avec quelques boutons est moins intimidante qu'un ordinateur. Les infonautes conservent un accès gratuit à la perception panoramique de l'actualité, avant de choisir les articles, éditoriaux, enquêtes qui les intéressent particulièrement. Le paiement de ces contenus s'effectue par versements réguliers sur des comptes débités selon la quantité et la valeur des articles achetés.

Nouveau modèle économique

Les organes de presse qui auront eu la sagesse de créer un système unique de rémunération pourront moduler les tarifs de leurs contenus en fonction de leur valeur. Un gros dossier en rich media, par exemple, sera plus cher qu'un simple reportage illustré de photos, parce que le rich media aura mobilisé plus de talents sur un évènement complexe (4). Le culte de la gratuité (que les industries de contenus ont laissé s'instaurer sans réagir au milieu des années quatre-vingt dix) sera ramené à une dimension plus réaliste. L'information à forte valeur ajoutée échappera, soit dit en passant, aux appétits de Google puisque la presse retrouvera un contact direct avec ses audiences, sur ce type de contenus.

Nouvelle hiérarchie dans les médias

L'exemple du trimestriel XXI montre que les gens sont prêts à payer ce qu'il faut pour acquérir des contenus singuliers, denses, "non substituables". Outre qu'elle remettra la presse gratuite à sa vraie place - entre deux stations de métro - cette propension à payer pour ce qui a de la valeur favorisera l'émergence de marques médias structurées par les valeurs fondamentales du journalisme: fiabilité, consistance, diversité.

Les kiosques et autres lieux de distribution traditionnels de la presse retrouveront, grâce aux lecteurs électroniques, une vitalité inespérée. Il est fort probable que le fait de venir y télécharger quelques articles suscitera des envies d'achat de magazines ou de quotidiens imprimés sur du papier. Avec, dans ce dernier cas, l'obligation pour les organes d'information qui veulent s'ériger en marques médias de proposer des enquêtes approfondies sur des évènements bien sélectionnés et bien hiérarchises, contenus enfin libérés du tempo superficiel que leur imposent actuellement les médias audiovisuels.

A lire: l'analyse très intéressante de Frédéric Filloux sur le modèle économique induit par le Kindle 2 d'Amazon.

1) Je ne lis en moyenne que 40% du contenu de ce quotidien.

2) Je déteste les articles de Francis Marmande dans ce quotidien, mais je suis obligé de les payer.

3) Je suis abonné payant au Wall Stree Journal depuis 1997, à l'hebdomadaire "The Economist" et, faute de mieux en France, au "Monde" électronique depuis 2004.

4) Je suis étonné qu'aucun organe traditionnel d'information n'ai proposé, sur la crise économique, le moindre produit hybride avec certains contenus imprimés sur papier et d'autres les prolongeant en rich media sur un DVD.

samedi 14 mars 2009

Une remarquable cartographie des métiers de la presse

Metiers_de_la_presse_logo_observatoire_bis.jpgLa presse reste, heureusement, une activité ouverte à toutes sortes de compétences.

Question de légitimité: la profession au sens large doit pouvoir accueillir des représentants de toutes les couches sociales.

Question de survie: toutes les compétences induites pas les innovations technologiques ne sont pas délivrées par les écoles de journalisme encore formatées par la référence au "Monde" d'Hubert Beuve-Méry. Or, l'information a également un besoin urgent de compétences émergentes.

Créé le 7 avril 2005 par un accord entre les partenaires sociaux sur la formation professionnelle, le bien nommé Observatoire prospectif des métiers de la presse vient de mettre en ligne un outil encore en devenir mais très original et déjà très performant.

Metiers_de_la_presse_carte_interactive.jpg
C'est une base de données qui bénéficie d'une interface simple, plutôt agréable et intuitive car sa métaphore graphique renvoie à la notion d'orientation, par allusion à la boussole.
Quand la molette est déplacée à l'intérieur du cadran circulaire, elle active huit onglets qui conduisent vers autant de grands domaines d'activités de la presse.

Dans la fenêtre de droite apparaissent les métiers impliqués dans ces différents domaines d'activité ainsi que, sous l'onglet voisin, les profils de ces métiers.
Si un de ces métiers intéresse particulièrement le visiteur, la fenêtre située sous le cadran circulaire propose le téléchargement d'une documentation plus complète en PDF.

Metiers_de_la_presse_animation_tres_large.jpg
C'est le premier référent professionnel commun à toutes les entreprises de presse. Il permet d'ores et déjà d'ajuster les vocations aux besoins de cette industrie de contenus. Les jeunes peuvent y découvrir toutes sortes de parcours possibles et comment y accéder.

La prochain développement, imminent, de cet outil salutaire permettra aux DRH de mettre en ligne des annonces de recrutement et aux salariés de consulter le descriptif inter-entreprises de leur poste.

SOURCE: Centre Inffo :information sur la formation

Extension de Firefox, Gnosis analyse les pages web en anglais

Quand le journaliste pressé (pléonasme) doit sélectionner des documents sur le web afin d'en extraire des données, il peut lire chaque page à priori intéressante, sélectionner les plus pertinentes pour son travail immédiat et classer les autres pour une exploitation ultérieure.

Extension gratuite du navigateur Firefox, Gnosis accomplit cette tâche plus rapidement et mieux.

Gnosis_panneau_colore_lateral.jpgUne fois installé, très facilement, le plug in peut rester invisible ou déployer son tableau de bord, à gauche de la page à inspecter, quand on a choisi cette option dans le menu "affichage".

Ce panneau revêt l'apparence d'une superposition de bandes horizontales colorées; ce sont autant de menus déroulants; ils désignent les seize critères à partir desquels Gnosis radiographie la page web soumise à sa curiosité.

Sur la barre supérieure du tableau de bord, s'alignent les fonctionnalités de cet formidable petit extracteur de données pré-sélectionnées.

Gnosis_barre_de_controle_superieure.jpg

A l'extrême-gauche, le signe "+" dans son carré vert déploie le détail de toutes les données détectées selon les seize critères d'analyse. Juste à côté, le signe "-" dans son petit carré orange referme les tiroirs de Gnosis.
Même fonctionnement pour les deux petits crayons: surligner toutes les données repérées dans la page, surligner les seules données relevant d'un critère repérable dans les code de couleurs,n'en surligner aucune.
Les deux flèches voisines résument le potentiel de productivité de l'application.

Gnosis_titre_de_la_rubrique_du_NYT.jpg
Soit une page du New York Times relatant les déclarations raisonnablement optimistes du principal conseiller économique de Barak Obama. (Ces déclarations m'intéressent car, contrastant avec le pessimisme ambiant, elles esquissent la possibilité d'une sortie de crise et constituent donc une singularité (1).

Gnosis_noms_univers_economique.jpgEn deux ou trois secondes, le cerveau d'un journaliste moyen, pas forcément expert en économie, saisit l'univers dans lequel baigne l'article.

Le cerveau reconnait deux catégories sémantiques: l'une, politique, avec les noms "Bush" et "Obama"; l'autre, économique avec les noms "Summers" et "Krugman", prix Nobel d'économie.

Pour valider cette perception spontanée, la rubrique médias mentionne une référence au Financial Time...

Gnosis_critere_medias_Financial_times.jpg

En sélectionnant, le critère bleu "organisation" et en sollicitant la flèche orientée vers la droite, Gnosis me promène dans le texte sur les seuls termes associés à des organisations.
Productivité accrue par le fait qu'en passant sur le nom d'une organisation - la "Brookings Institution", par exemple - le pointeur fait apparaître une infobulle qui propose trois sources d'approfondissement.

Gnosis_Brookings_Institution.jpg
Un clic sur la suggestion Wikipedia révèle que ce très influent think tank a inspiré les politiques libérales de dérégulation financière tout en étant parfois considéré comme centriste parce que des collaborateurs de Bill Clinton y ont travaillé.

Si le journaliste se méfie de Wikipedia, il doit prendre le temps d'aller faire un tour sur le site du think tank.

Gnosis_page_accueil_de_la_Brookings_institution.jpg

Si le journaliste, évidemment curieux, veut en savoir plus sur le rôle des think tanks anglo-saxons dans la conduite des économies dominantes et, donc, dans les causes de la crise actuelleGnosis_livre.jpg il peut se procurer le récent - 12 février 2009 - et tout à fait passionnant petit livre de Stephen Boucher et Martine Royo, aux éditions Le Félin.

Première remarque: la découverte de l'existence d'un tel gisement de données, d'informations et de réflexions aurait été peu probable, voire impossible, par les canaux de la presse traditionnelle, imprimée ou audiovisuelle. C'est la preuve qu'internet ne tue pas le papier (2) mais peut y conduire.
Deuxième remarque: partir d'une extraction de données sur une page web pour aboutir à un gisement de connaissances après avoir collecté l'information du New-York Times est une manifestation de la sérendipité, providence de la recherche sur le web (3).

Grâce à Gnosis, le journaliste qui cherche à capter des signaux conjoncturels sur l'évolution de la crise économique découvre, en quelques secondes, que le principal conseiller économique de Barak Obama choisi le think tank le plus influent du monde anglo-saxon pour proposer un indicateur de sortie de crise.
Le cerveau du journaliste aurait peut-être trouvé cette "configuration" (ce n'est pas sûr), mais certainement pas de manière aussi fulgurante.

Extraction, approfondissement, élargissement

Outre les noms de personnes citées dans la page, ceux des entreprises et des lieux, l'extension de Firefox capte les adresses électroniques des sites mentionnés ainsi que celles des courriers électroniques.
Autrement dit, dans un délai très bref, le journaliste dispose d'une vision quasiment "anatomique" de la page web. Il peut en approfondir le sens global ou seulement celui de certaines données. Il peut utiliser la collecte de Gnosis pour caractériser un document à conserver, pour en transformer une partie en tags (étiquetage).

Petite réserve: dans son zèle, Gnosis ramasse des données au-delà de l'article sur l'ensemble de la page; c'est ce qu'on appelle du "bruit" mais ces données non pertinentes ne perturbent guère le "signal" que constitue l'ensemble des données pertinentes.

Gros regret: Gnosis ne s'intéresse pas aux pages web rédigées en français. Normal et triste pour l'innovation dans notre pays: Gnosis est le tout petit produit d'une recherche sur le web sémantique menée par la firme Clearforest filiale du groupe Thomson Reuters. Mais l'hégémonie anglo-saxonne sur les contenus étant ce qu'elle est, la perte de sens n'est peut-être pas très grave pour un journaliste curieux.

1) Une singularité est un phénomène à priori important mais qui n'a pas d'explication connue. Les singularités précèdent parfois, pas toujours, les phénomènes émergents qui, eux, peuvent modifier radicalement le cours des choses. Les premières faillites d'établissements de crédits immobiliers, au printemps 2007, ont été des singularités. Ces singularités annonçaient la crise des subprimes, puis la crise du crédit, laquelle a déclenché la récession qui va amener des réformes du système financier international, donc une modification radicale du cours des choses.

2) Un pitoyable journaliste, qui a eu sa petite notoriété à la radio au milieu des années soixante-dix, a récemment utilisé dans le quotidien "Le Monde", ex-journal de référence, l'expression "internet über alles". Le recours à une telle terminologie signifie que ce piètre confrère, aussi inculte qu'obsolète, assimile internet au régime nazi avec toutes les connotations que cette allusion véhicule. La stupidité du propos n'est relevée ici que dans la mesure où elle reflète l'état d'esprit d'un très grand nombre de professionnels de la profession.

3) La sérendipité est l'art de trouver sans cherchant mais en créant quand même les conditions de la trouvaille. La curiosité journalistique devrait comporter une grande part de sérendipité, pratique particulièrement jubilatoire dans ce métier.

vendredi 13 mars 2009

Un colloque en rich media avec l'application en ligne Vuvox collage

Rien de plus statique qu'un colloque. C'est le type d'évènement qui ne convient, à priori, qu'à la presse écrite magazine ou, à la rigueur - et dans des formats réducteurs - à la télévision.

Moniteur_resume_du_diaporama.jpgPour le site de La Gazette Santé Social (groupe Moniteur), Guillaume Garvanèse a réalisé avec Hélène Delmotte et Jacques Paquier un reportage en ''rich media'' d'autant plus intéressant que le thème de la conférence n'était pas facile.


Le choix de la rédaction s'est porté sur Vuvox Collage, une application en ligne et gratuite qui intègre du texte, des sons, des vidéos et des liens dans un diaporama.

Moniteur_vue_generale_avec_icone.jpg

Du point de vue de l'internaute, la consultation de Vuvox est extrêmement gratifiante. Les photos racontent un évènements de manière linéaire. Sur certaines de ces photos, il est possible de s'arrêter pour obtenir des précisions délivrées dans une fenêtre pop up sous la forme d'un enregistrement audio, d'une séquence vidéo, d'un texte ou de liens.

Il s'agit donc bien d'une solution d'enrichissement d'un contenu primaire - ici, la photo au lieu du texte dans la plupart des cas - par d'autres contenus formulés dans différents modes d'expression.

Attractivité, consistance, profondeur

Le résultat, remarquable, est exemplaire pour deux raisons. D'abord, le sujet, bien sûr. La preuve est faite, avec le traitement que "La Gazette Santé" a fait de ce colloque, que le journalisme en rich media rend l'actualité plus attractive, plus consistante et plus profonde que quand elle est traitée par les modes d'expression des médias conventionnels: le compte-rendu de ce colloque serait ennuyeux en presse écrite (sauf à multiplier les entrées et les encadrés); il serait parcellaire en radio, assurément réducteur en télévision.

Moniteur_exposition.jpg

Ce résultat est exemplaire, aussi et surtout, parce que l'équipe de "La Gazette Santé" avait pris le risque de découvrir l'outil rich media dans les conditions réelles de la production du contenu pour le site. Elle aurait pu faire un test "à blanc", sur un sujet facile, permanent et pas forcément crucial pour la ligne éditoriale.

L'équipe a choisi, au contraire, de travailler sous la contrainte du reportage sur un évènement dont la durée était limitée dans le temps; pas question de revenir prendre du son ou refaire de photos.


Guillarme Garvanèse, secrétaire de rédaction web, justifie cette prise de risque par une approche qui est à la base de toute l'approche du rich media journalistique.
Guillaume Garvanèse (53 secondes):

Le reportage a mobilisé trois personnes: une pour le son, une pour la photo, une pour la vidéo. Mais cette configuration ne s'impose pas toujours. Dans certains cas - manifestations de rues, les spectacles de plein air très animés - un seule personne peut collecter des sons et prendre des photos parce que l'ambiance s'y prête. Dans le cas de colloque, le photographe qui voulait des images intéressantes et aussi spontanées que possible, pouvait difficilement se charger des interviews sonores.

Engranger, organiser, sélectionner

Sur place, au moment de la collecte, il est recommandé de rassembler le plus possible de matériaux visuels. Outre les photos de personnages, il faut prévoir des prises de vues qui situent les lieux, des plans d'ensemble .
La raison de cette boulimie par Guillaume Garvanèse (40 secondes):

Collecter beaucoup d'éléments en amont suppose beaucoup de temps en pour le dérushage et de la rigueur pour classer photos, sons et vidéos avant de les envoyer vers la bibliothèqe médias de l'application en ligne.
Vuvox collage est une interface agréable, confortable pour les internautes. Derrière, il y a un outil sophistiqué.
Guillaume Garvanèse résume ici les conseils de base pour gagner du temps avec Vuvox (2 minutes 02).

Autres conseils:
Durées souhaitables des modules audio dans VuVox: (32 secondes):

Comment convertir au mieux les fichiers vidéo pour VuVox (45 secondes):

dimanche 1 mars 2009

Jamespot, le micro-blogging intelligemment collaboratif

Même s'ils détestent le plagiat et n'aiment pas l'idée de "pomper" des idées dans les articles de leurs confrères, les journalistes sont obligés de gérer une revue de presse.
La revue de presse fait partie de la documentation personnelle. Elle sert à mémoriser des données, à chercher d'autres angles, à pister des opérations de communication, à détecter les tentatives d'intoxication(1).

Jamespot est une plateforme conçue pour ceux, journalistes et documentalistes, qui veulent transformer une revue de presse en un contenu hautement collaboratif.

Jamesspot_logo_du_site.jpg

Inscription gratuite, paramétrage facile: en quelques minutes l'utilisateur se retrouve dans un espace qui tient à la fois du micro-blogging, du blog et du wiki.

Jamesspot_bandeau_outils_de_gestion.jpg

Du micro-blogging, Jamespot a la dimension "instantanéiste" mais contrairement à celle de Twitter, elle est au service de la productivité.

(Dans son utilisation compulsive et un peu narcissique - l'obsession addictive des followers est de même nature que celle de l'audimat, avec les mêmes effets sur les "moitrinaires" - Twitter est chronophage. Le rapport entre le temps passé à tweeter, à gérer ses audiences et le rendement intellectuel des contenus collectés ne semble pas équilibré. On y fait de la veille cumulative dans le meilleur des cas, du relationnel la plupart du temps.)

Jamesspot_barre_edition.jpg
Jamespot fait gagner du temps dans la collecte puisqu'il suffit de cliquer sur un plug-in de navigateur pour capter le titre, les premières lignes et l'adresse d'un article.

Cet article est automatiquement sourcé. Il fait l'objet d'une mise en forme dans la présentation générale choisie par le spotter.

Jamesspot_trois_icones_fonctionnelles.jpg
Une panoplie complète d'outils d'édition permet de commenter chaque élément de la revue de presse et de partager les réflexions avec les personnes concernées ou intéressées par le sujet.

Exemple: un journaliste intrigué par la fiabilité d'un article le transmet avec les annotations qui motivent sa perplexité à un(e) documentaliste pour lui demander de faire des recherches, à un confrère plus spécialisé pour lui demander son avis, à un informateur extérieur pour vérifier une donnée.

Jamesspot_gestion_de_contacts.jpg
Une activité de ce type, hautement collaborative, se mène plus facilement que sur de nombreux blogs. Elle crée les salutaires réflexes du travail en essaims: concentration sur un thème de plusieurs compétences et expertises.

Espaces critiques pour infonautes avisés

Autre exemple: un journaliste veut discuter avec des infonautes sur un article déjà publié ou sur une enquête en cours. Il ouvre un spot et invite des interlocuteurs à commenter le thème qui justifie ce spot.
En dehors des rédactions, les infonautes peuvent évidemment ouvrir des espaces de discussions, voire des espaces critiques, à partir de revues de presse dans lesquelles seraient collectées les articles qui posent des problèmes à leurs lecteurs.

Jamesspot_panneau_outils_web_2.0.jpg
Jamespot est complètement ouvert sur les autres espaces éditoriaux de web 2.0. Un panneau énumère d'innombrables possibilités de publication ailleurs.

Jamesspot_deux_spotters_2.0.jpgIl faut sans doute être ouvert bien sûr mais aussi sélectif et rigoureux pour agréger, sur des thèmes précis et consistants, des communautés susceptibles de fonctionner en intelligences collectives.

Dans le cadre d'une rédaction normalement constituée, ce ne devrait pas être totalement impossible.

1) Le milieu journalistique est tellement petit, segmenté et conformiste qu'il est facile de savoir - en politique surtout, mais aussi en économie et dans d'autres secteurs - "qui est informé ou manipulé par qui" ou "qui roule pour tel personnage, tel groupe de pression ou telle entreprise".

Caméras de poche prêtes à dégaîner pour blogueurs réactifs

Les cameras vidéo de poche (1) sont aux caméscopes ce que les dictaphones sont aux magnétophones: des outils de captation rudimentaires prêts à enregistrer.


Inutile, donc, de s'attarder sur les labels "Haute Définition" affichés par certains modèles, car leurs capteurs et leurs processeurs spécialisés dans le traitement des signaux ne peuvent pas rivaliser avec ceux des appareils conçus pour des écrans à résolutions ultra-fines.

PVC_Creative_vado.jpg L'intérêt de ces boîtiers peu onéreux (2) est dans un terme anglo-saxon qui ne se traduit pas en français: convenient (3). C'est d'ailleurs parce qu'ils sont pratiques, faciles à utiliser, que trois modèles de deuxième génération (la première génération date du printemps 2008) font l'objet d'un véritable engouement aux Etats-Unis:

- Creative Vado, ci-dessus

- Flip mino.PVC_Flip_mino.jpg

- Kodack Zi6., sur l'image du haut.

La description de ces engins est vite faite: deux batteries rechargeables, un bouton de mise en service, un écran LCD, un paramétrage d'initialisation en trois points, le choix entre trois formats vidéo, une fonction macro, un zoom, un déclencheur d'enregistrement qui sert aussi de joystick pour la lecture et pour la navigation dans le menu, une clé USB incorporée.

Structure fonctionnelle intuitive, emplacements logiques des commandes, tout est à portée de doigts et invite à la décision rapide.

Pour les interviews et les "choses vues"

Deux exploitations sont particulièrement adaptées au web:
- l'interview grâce à l'emplacement prévu pour un petit tripode et malgré les performances limitées du microphone incorporé (4).

- la captation inopinée, à l'instinct, d'un évènement inattendu avec l'intention de mettre en ligne rapidement un document brut ou semi-brut (=sommairement monté.)

Dans la configuration du mojo (= mobile journalisme), la comparaison entre le Nokia N95GB et le Kodack Zi6 tourne à l'avantage du téléphone mobile pour la qualité des images et du son, mais la pocket video camera s'avère plus productive dans le processus captation-transfert-diffusion.

PVC_movie_maker_3.jpg

Le temps gagné dans les opérations séquentielles qui vont de l'enregistrement à la mise en ligne permet de procéder à un montage élémentaire (cut) avec un outil aussi basique que le logiciel Windows Movie Maker. Un plaisir ludique si le blogueur est un adepte du "tourner-monter" (5).

Le promeneur, le témoin et la syntaxe

Positionnés entre les webcams (6) et les capteurs vidéos des téléphones nomades, les caméscopes de poche ne peuvent pas être considérés comme des gadgets dans la mesure où leur utilisation engendre un comportement de promeneur contemplatif prêt à se transformer en témoin hyper-réactif (7) et incite à pratiquer une syntaxe vidéo dépouillée, axée sur l'efficience documentaire (8).

On aura compris que ce sont avant tout des outils de blogueurs, des instruments conçus pour ceux qui génèrent des contenus sur Youtube ou Dailymotion.


Actualisation 07 mars 2009:Jean-Luc Raymond signale dans un commentaire ci-dessous l'utilisation du Flip mino en milieu scolaire. Le blog de l'enseignant britanniquest est trop intéressant pour le laisser en commentaire. Je remonte donc l'info dans le billet, ce qui ne dévalue en rien le commentaire signé JLR.

1) C'est Jean-Luc Raymond qui m'a fait découvrir ces petits ustensiles: il venait de recevoir un Flip en direct de Las Vegas.

''2) Le Kodack Zi6 coûte 179,90 euros avec deux batteries rechargeables et leur chargeur. Prévoir une carte mémoire additionnelle: 8 gigas= 2 heures de vidéo.

3) La langue française ne connaît que le terme contraire: "inconvénient". D'où la vraie traduction du slogan "Yes we can": " Ah ben, ça va pas être possible..."

4) Deux bricoleurs affirment, sur YouTube, avoir détourné la prise de son vers un microphone externe; il semble qu'il s'agisse d'un bidouillage hasardeux de la piste audio sur un logiciel de montage. Peu importe: le simple fait que des "bidouilleurs" cherchent à modifier les modèles commerciaux indique que les Pocket Video Cameras sont éligibles au statut d'objets emblématiques.

''5)Tourner-monter= diversifier les angles et les cadrages pendant la prise de vues: en appuyant sur le déclencheur, penser au plan précédent et prévoir le plan suivant.

6) Creative avait conçu au milieu des années 90 une webcam mobile qui ressemblait beaucoup aux actuelles Pocket Video Cameras mais qui n'en avait évidemment pas les fonctionnalités web 2.0.

7) La manière de filmer avec ces caméscopes de poche s'apparente aux notes descriptives accumulées par Victor Hugo à l'occasion de ses promenades dans Paris. Rassemblées dans "Choses vues" - en livre de poche - ces notes seraient aujourd'hui les billets d'un blog. A traduire dans le langage de l'image animée.

8) Ma théorie sur le langage vidéo: plus les appareils de prises de vues, comme les actuels caméscopes tri-CCD sont sophistiqués, plus leurs utilisateurs cherchent à se rapprocher de l'esthétisme des oeuvres de fiction; plus les appareils de prises de vues sont rudimentaires, plus ils incitent leurs utilisateurs à filmer simplement, selon une syntaxe du type sujet-verbe-complément. Comme les grands documentaristes qui se soucient généralement peu d'esthétique.

mercredi 18 février 2009

LexFeed facilite la veille législative

Détecter et pister les initiatives des gouvernements et des parlements susceptibles de devenir des directives ou des lois est une activité étourdissante.

Qu'ils exercent le pouvoir ou qu'ils le contrôlent, les politiciens ne peuvent s'empêcher de répondre par un "texte" au moindre "problème" un peu amplifié par les médias. Cette surproduction a deux conséquences: inflation législative et difficulté croissante, pour les journalistes, d'avoir une connaissance globale et actualisée du travail des élus.

Lexfeed_logo.jpgLexFeed apporte une solution partielle au deuxième phénomène. Ce service ne crée pas de contenus. Il établit des liaisons dynamiques entre ses utilisateurs et certaines données stockées sur les sites web officiels. Ces liaisons dynamiques sont évidemment des flux RSS mais aussi des alertes par courriels.

Il suffit de s'abonner, sur le site de Lexfeed, au résumé en quelques lignes Lexfeed_assemblee_nationale.jpgd'un projet ou d'une proposition de loi déposé, par exemple, à l'Assemblée nationale pour avoir accès, via le site officiel du Palais-Bourbon, à ses origines - auteurs, ou extraits de communiqués officiels de conseils des ministres - et pouvoir suivre, ensuite, le cheminement tout au long de la procédure parlementaire.

Les abonnements s'effectuent en plusieurs formats et protocoles, se sauvegardent et se partagent sur différentes plateformes de folksonomies.

L'activité législative est ainsi connectée au web 2.0.

LexFeed_barre_abonnement_sauvegarde_partage.jpg
Outre l'Assemblée nationale et le Sénat français, Lexfeed surveille les activités du parlement européen , des différentes assemblées belges, des parlements britannique,allemand, hollandais et américain.

Il faut faire preuve de discernement pour repérer parmi les propositions de loi, celles qui ont une chance d'aboutir et il faut donc connaître la différence entre un "projet" et une "proposition" de loi, car si les secondes sont beaucoup plus nombreuses que les premiers, elles ont beaucoup de chances d'être votées, ou même examinées, en France où l'Exécutif régente le Législatif.

Lexfeed_europe.jpgMais la tâche du recensement quotidien étant automatisée, le journaliste peut déployer sa créativité en utilisant LexFeed pour étudier de près le travail parlementaire. Une excellente occasion de mieux informer les citoyens, d'enrichir la fonction de journaliste parlementaire et de contribuer à la réhabilitation du parlement.
Grâce à LexFeed, il est possible de repérer et d'observer de près les élus qui profitent du moindre emballement médiatique pour déposer une proposition de loi en croyant qu'ils pourront ainsi être invités dans les journaux télévisés et "se faire un nom"; ceux qui relaient servilement la parole présidentielle en espérant se faire remarquer pour le prochain remaniement gouvernemental; ceux qui ne s'intéressent qu'aux enjeux locaux en songeant a remplir leur bilan de mandat pour se faire réélire; ceux, enfin, qui privilégient plus ou moins discrètement les intérêts de certains groupes de pressions, voire de puissants lobbies.

samedi 14 février 2009

Le New York Times explore en rich media toutes les dimensions de la catastrophe aérienne de Buffalo

Pionnier et virtuose du traitement de l'informationBuffalo_diaporama.jpg en rich media depuis la fin des années quatre-vingt dix, le site du New York Times démontre, à propos de la catastrophe aérienne de Buffalo, l'absolue et irréversible supériorité de l'écran sur le papier pour l'analyse et la compréhension d'évènements complexes.

Sur l'écran, le texte reste prépondérant en volume mais il ne monopolise plus la production de sens. Il devient la trame d'un récit éclaté.

Un récit structuré de telle sorte que l'internaute est libre de voyager à l'intérieur du contenu au gré de ses curiosités.

La trame du texte distribue les réponses aux attentes des lecteurs.
La répartition des modules qui enrichissement la narration se fait sur trois niveaux:

Buffalo_diagramme_des_trois_niveaux.jpg

- Niveau 1: 7 liens hypertexte renvoient aux définitions sommaires, au rapides compléments d'information qui correspondent, sur le support papier, aux encadrés ou aux notes en bas de page. Un clic permet de savoir ce qu'est, et ce que fait, le Bureau National de la Sécurité des Transports.
Un autre conduit vers les articles que le New York Times a consacré au constructeur canadien de l'avion.
Ces liens de premier niveau ne perturbent pas une lecture linéaire de l'article: 7 sorties possibles dans un corpus de 1252 mots représentent une digression tous les 178 mots, soit à peu près le volume de texte, et la durée de lecture, de ce billet depuis son début jusqu'à la fin de ce paragraphe.

Les tentations de quitter la trame du récit sont donc rares.

Il va de soi que les infonautes peuvent revenir sur chacun de ces liens pour aller au-delà de la brève présentation du constructeur de l'avion, par exemple. Ils peuvent également suivre le forum de discussion d'experts et de passionnés sur un site dédié à la sécurité aérienne.

Buffalo_phases_du_vol.jpg- Niveau 2 : 4 modules graphiques font pénétrer l'internaute dans les mécanismes intimes de la catastrophe.
Une carte analyse les principales phases du vol de New York à Buffalo avec les principales données que sont les altitudes successives et la chronologie.
Une animation interactive décompose en cinq séquences les dernières minutes du vol 3407.Buffalo_degivrage.jpg L'ultime image - ici en teintes inversées pour une meilleure lisibilité - de ce module interactif explique le fonctionnement du système qui aurait dû éliminer la glace en formation sur les ailes, l'empennage et les stabilisateurs de l'appareil.
Un plan de Buffalo utilisant les vues de Google Street View situe les lieux de la catastrophe.
Un diaporama de dix photos montre les conséquences du crash sur le secteur habité.

- Niveau 3 : 4 hyperliens signalent l'existence d'autres articles relatifs à la catastrophe, parmi lesquels une émouvante évocation des vies brisées de quelques passagers. Celle d' une avocate qui enquêtait sur le génocide au Rwanda. Celle d'un ancien combattant au Vietnam qui avait survécu à deux accidents d'hélicoptères, qui avait une peur bleue de l'avion mais qui s'était résolu à prendre le vol 3407 pour rendre visite à un vieil ami.
Buffalo_six_vies_brisees.jpg
Le fait qu'il n'y ait pas de séquence vidéo dans ce contenu en rich media signifie que les équipes du New York Times n'en ont pas obtenu ou que ce mode d'expression n'apporte rien à la compréhension de l'évènement. Une analyse des quatre vidéos mises en ligne par le Buffalo News révèle la différence de traitement d'un même faits divers par un quotidien national et par un quotidien local: la première approche déploie toutes les dimensions techniques et humaines de la tragédie; la seconde privilégie l'aspect émotionnel, avec des récits de témoins qui, au demeurant, n'ont pas vu grand chose, sauf l'incendie, mais qui racontent leur peur rétrospective.

La puissance tragique du son brut

Rien d'étonnant à ce que le son soit le mode d'expression le plus émouvant dans le récit de la catastrophe. Les journaux télévisés remplacent souvent le son original d'un évènement tragique par de la musique de fiction parce que les sons réels - hurlements des blessés, cris des témoins et des sauveteurs, par exemple - seraient insupportables.

Buffalo_bandeau_site_audio.jpg

Buffalo_Rebecca_Shaw.jpgLe document proposé par le New York Times provient du site spécialisé Air Traffic Control. C'est l'enregistrement brut, avec des silences, de trente minutes de conversations entre la tour de contrôle de Buffalo et les avions aux alentours. Dont le vol 3407. Dans cet extrait, la voix de la co-pilote Rebecca Shaw, 24ans, (photographiée ici au terme de ses études avant d'entrer au sein de la compagnie aérienne en janvier 2008) dialoguant avec un contrôleur aérien quelques minutes avant la chute:

Bribe de conversation qui a dû se produire peu avant l'enregistrement des derniers échos radar:
Buffalo_derniers_echos_radars3.jpg
Le document sonore aurait dû figurer, normalement, au niveau 2 à côté des modules graphiques dans un souci de cohérence audiovisuelle. C'est peut-être la durée de l'enregistrement qui a incité les journalistes du New York Times à le placer au niveau 1 où il illustre, en quelque sorte, les témoignages des autres pilotes et des responsables de la navigation aérienne.

De cette nouvelle (1) leçon de journalisme en rich media, six enseignements pratiques peuvent être tirés:

1) La rédaction web du New York Times ne recourt pas au rich media à tout propos. Elle choisit des évènements complexes - une catastrophe aérienne résulte toujours de plusieurs causes cumulatives - et à propos desquels l'opinion a besoin d'un maximum d'explications (cf. la catastrophe du Mont Saint-Odile, en France, enveloppée de graves suspicions par manque d'explications.)

2) Les équipes du New York Times ont fait preuve d'un réel discernement dans l'affectation des différents modules et des hyperliens.

3) Dense, précis et diversifié, le contenu a été réalisé en vingt-quatre heures.

4) La rédaction du New York Times exploite une des potentialités les plus intéressantes du traitement en rich media: la progressivité de l'enrichissement. Actualisation: le 15 février, soit quarante-huit heures après la catastrophe et vingt-quatre heures après la mise en ligne de modules déjà très complets, le site publiait un diaporama consacré à quelques une des victimes, un reportage sur les lieux et une analyse sur certaines conséquences de la récession dans l'évolution récente du trafic aérien.

5)La presse écrite imprimée ne peut pas lutter contre la richesse et la profondeur documentaire de l'information électronique traitée en rich media.

6) Les organes d'information sur le web qui se contentent de refaire, pour les écrans d'ordinateurs, le traitement très limité du papier (texte, carte, photos) apparaitront de plus en plus ternes et "plats" au fur et à mesure que le rich media se développera.

Ces poor medias en ligne qui trouvent le moyen de "faire du papier" avec des pixels - régression objective - se condamnent au dépérissement.

LIENS COMPLEMENTAIRES OBTENUS PAR APTURE

1) En juillet 2002, le site du New York Times avait mobilisé et remarquablement structuré tous les modes d'expression du rich media- textes, sons, photos, vidéos, cartes, animations électroniques - pour raconter, quasiment en temps réel, le sauvetage des mineurs de Quecreek en Pennsylvanie (page 35 de mon livre "Le journalisme à l'ère électronique".)

mercredi 11 février 2009

APTURE révolutionne l'écriture avec des hyperliens en rich media

L'apparition, il y a vingt ans, des systèmes hypertexte transformait radicalement la manière de consommer un récit. La norme linéaire était bousculée par l'accès aléatoire à de multiples séquences agrégées dans un contenu.
Apture_carres_colores.jpgFinalisée par le World Wide Web de Tim-Berners-Lee, cette révolution a régénéré le récit journalistique tout en lui imposant quelques contraintes, dont celle de produire des contenus à la fois riches et facilement assimilables.
Une bande de jeunes informaticiens de Stanford réunis dans la start up Apture est en train de répandre la révolution des hyperliens en rich media.

Apture_image_principale.jpg

Il faut d'abord ouvrir un compte gratuit sur le site d'Apture et y inscrire son ou ses blog(s). Chaque site ou blog doit ensuite être pourvu d'un script sans lequel l'innovation ne peut pas fonctionner. Pour implémenter cette ligne de code, un tutoriel propose une procédure généraliste ainsi que des méthodes adaptées aux principaux éditeurs de blogs.
(Sur ce blog, par exemple, qui utilise DocClear, le script d'Apture est à copier-coller dans un widget "texte.)

Apture_logos_des_editeurs.jpg

Quand Apture a reconnu le site ou le blog qui lui est affilié, l'administrateur ou les rédacteurs sont en mesure de confier à un seul hyperlien plusieurs accès vers différentes sources textuelles, sonores, visuelles (photos, cartes, vidéos, animations électroniques).

Apture_logos_des_medias_exploitables.jpg

Démonstration rapide avec le mouvement de protestation des chercheurs.

Un lien, six contenus différents dans une seule fenêtre pop up

Pour que l'hyperlien aille de l'expression "mouvement de protestation" vers six destinations différentes - trois vidéos et trois documents textuels - proposées dans une seule fenêtre annexe, il m'a suffi de surligner l'expression en question. Un boîte de dialogue m'a proposé d'inscrire de adresses de sites, des fichiers vidéos. J'aurais pu ajouter sur le même lien des sons, des cartes ou des animations. Il s'agit bien de rich media, mais il est proposé en arrière-plan du contenu.

Si les ressources disponibles par syndication automatique dans le hub d'Apture sont encore limitées en français, cette lacune peut être comblée par la sélection manuelle d'adresses ou de contenus audio et visuels "empaquetés". Les formats de contenus acceptés sont suffisamment nombreux pour que l'on puisse, par exemple, regarder (vidéo Flash) et écouter (MP3) un instrumentiste tout en suivant la partition du morceau qu'il interprète (PDF).

Apture_musicien_et_partition.jpg
Le site Apture.com propose des exemples de mise en oeuvre particulièrement adaptées au journalisme. En particulier:

- Le Washington Post propose des données politiques plus denses et plus transparentes, dont les résultats de votes parlementaires, les statistiques du Congrès, etc.

- Les blogs du San Francisco Gate proposent d'agréables enrichissements du texte par des vidéos pertinentes.

Implications considérables.

Au niveau de l'assimilation d'abord.
Dans le système hypertexte antérieur à l'émergence d'Apture, il y a une contradiction potentielle entre le nombre de liens que le journaliste souhaite proposer et le confort d'assimilation de ses lecteurs.

Un journaliste qui a bien compris les apports professionnels du web, ainsi que l'éthique qui en découle, est tenté d'incruster dans son récit de très nombreux liens:
- parce qu'il n'a pas suffisamment de place pour développer un aspect intéressant de son reportage
- parce qu'il met un point d'honneur à donner ses sources afin que ses lecteurs évaluent la qualité de son propos
- parce qu'il souhaite partager des connaissances plus profondes.

Mais, plus il incruste de liens, plus il risque de pulvériser l'acte de lire. Le lecteur peut se perdre dans une prolifération de liens, en particulier si ces liens conduisent à des sources riches, elles-mêmes très arborescentes.

Avec Apture, le danger de dispersion de l'attention est considérablement atténué. La fenêtre qui s'ouvre n'est pas une digression aussi perturbante que la perdition dans une arborescence infinie. Le lecteur ne perd pas le fil. Exemple, avec une documentation expresse proposée dans un reportage à San Francisco:

Apture_carte_et_3D.jpg

C'est donc au niveau de l'écriture que tout se joue.

Le journaliste doit évidemment limiter le recours à Apture dans un contenu qui est déjà structuré en rich media. Inutile de plaquer de nombreuses structures légères comme celles d'Apture sur une structure lourde.

Le journaliste doit aussi séparer les liens hypertexte en deux catégories pour deux usages différents.

Réserver pour Apture, ceux qui conduisent vers des documents qui appuient le corps du récit: cartes, photos, sons brefs, vidéos courtes.

Les autres sources, notamment celles qui approfondissent le contenu journalistique, doivent être ciblées par des liens proposés à part, de manière traditionnelle. Ce qui exige un sens de la construction non linéaire assez développé et rigoureux.

Avec Apture, le journaliste devient un réalisateur au sens où il agrège et structure des contenus avec le souci de leur richesse et de leur impact.

Il créé des atolls de cohérence dans le chaos du web.

Actualisation le 15 février:

Le New York Times en ligne exploite une application qui ressemble beaucoup à celle d'Apture pour "raconter" la tournée à travers les Etats-Unis de la chanteuse Neko Case: une carte, de nombreuses fenêtres pop up qui proposent des photos et des extraits de chansons en MP3.

Apture_Neko_Case_.jpg
Les trois développeurs du NYT ont prévu, ici, un code de couleurs qui indique avec quel orchestre la chanteuse s'est produite dans les différentes étapes de sa tournée. Une fonctionnalité en parfaite adéquation avec le fond d'un article de cinq pages.

vendredi 30 janvier 2009

Le trimestriel XXI démontre qu'un journalisme de qualité est rentable

 Pendant que les responsables, globalement incompétents, de la presse écrite quotidienne quémandent de l’argent au pouvoir politique et tandis que des regroupements de journalistes préparent l’avenir en scrutant attentivement leurs rétroviseurs, les créateurs de XXI enregistrent un phénomène à peine croyable: la qualité paie puisque leur trimestriel est rentable au bout d’un an.

Précisions apportées par Laurent Beccaria le 02 février 2009: les ventes nettes, retours déduits, ont été de 44.000 (janvier 07), 31.000 (avril 07), 27.000 (juillet 07), 37.000 (octobre) et le premier mois de vente record du dernier numéro donne des projections à 44.000 (janvier 09).
Il y a aujourd'hui 2.522 abonnements à 60 euros, sans mailing ni réduction, juste avec les coupons insérés dans les exemplaires.
Le rythme des abonnements a doublé depuis septembre.
Le CA 2008 HT (5,5% de TVA) est à 1,98 k€, avec 0,8k€ de résultat.
Le point mort d'un numéro est à 31.000 ex pour 47.000 ex de tirage.
Les invendus représentent 18% des exemplaires envoyés chez les libraires.
L'impression compte pour 28% des charges.
Les frais de structure 21%.
Les frais de reportages (BD et portfolio inclus) 34%.
Les illustrations (direction artistique et maquette incluses)13%.
Les frais de promotion (relations libraires, PLV comptoir) 4%.
La mise de fond a été de 450K€; 250K€ ont été utilisés pour l'investissement (pré-maquette, numéro zéro, colonnes en bois pour les libraires, etc.). Le reste constitue le fond de roulement de XXI.
Les auteurs sont payés avant ou à parution (le remboursements des frais de reportage et le montant des piges sont précisés à la fin du troisième module audio de mon billet, module qui est situé sous le paragraphe "Des journalistes bien payés..."), l'imprimeur à 45 jours, alors que les recettes des libraires, elles, sont encaissées à 135 jours fin de mois.
Ainsi le CA du numéro mis en vente le 8 janvier, imprimé fin décembre, ne sera encaissé que le 15 mai.
C'est une contrainte importante par rapport au réseau NMPP (en plus d'une TVA à 5,5% et non à 2,1%).

Critères de qualité valables pour le papier comme sur le web

(A ce point du billet, les mots et locutions qui apparaîtront en caractères gras désigneront des exigences qui ont produit le succès de XXI , mais qui selon moi s'appliquent également aux projets éditoriaux sur le web.)

La qualité, en matière de presse, suppose d’abord un refus des scléroses corporatistes, comme celle qui s’exprime dans le mot d’ordre « Faites court, les gens ne lisent plus. »
L'exigence d'un journalisme de qualité passe par le rejet du conformisme professionnel qu'illustre le mot d'ordre répandu dans presque toutes les rédactions « Restez dans la ligne générale (sous entendu: ne vous écartez surtout pas de ce que publient les autres organes de presse); si ce n’est pas dans l’AFP, ce n’est pas de l’actu. »


La rencontre entre l’éditeur Laurent Beccaria et le journaliste Patrick de Saint-Exupéry était placée sous le signe du refus et du rejet, donc de la singularité. Laurent Beccaria raconte comment les contraintes de la presse traditionnelle ont amené Patrick de Saint-Exupéry à chercher, et trouver une autre approche de l'actualité;

La qualité, en matière de presse, c’est ensuite la créativité. Prendre le temps de la réflexion pour concevoir un projet, étudier sa faisabilité sans passer par les normes artificielles du marketing.

Patrick de Saint-Exupéry et Laurent Beccaria se sont rencontrés chaque jeudi, pendant plusieurs mois, pour chercher ensemble les modalités pratiques de mise en oeuvre de ce journalisme singulier et de qualité.


En suivant les stéréotypes du marketing - le lecteur-type, la publicité, la périodicité, le prix - le projet était condamné par "les professionnels de la profession". Un jeudi matin, après une nuit passée à exorciser un renoncement qui semblait inéluctable, une équation à trois paramètres s'est imposée. C'était la formule de la cohérence.

Des journalistes bien payés, traités comme des auteurs

Laurent Beccaria parle d'auteurs à propos des journalistes du trimestriel.
Peut-être parce qu'il est éditeur de livres, habitué à traiter avec des écrivains, maîtres de leur production intellectuelle, mais pas seulement.
La dignité d' auteur attribuée à un journaliste désigne une concentration de talents qui fait de ce journaliste un aristocrate de la profession. Sans doute par l'acuité de son regard sur l'actualité. Acuité qui comporte naturellement une grande profondeur de champ, une capacité à aller au-delà des faits et des apparences pour saisir et restituer des phénomènes décisifs. Une capacité à construire un récit, comme un écrivain mais au service de la réalité observée. Talent d'écriture aussi. Avec la probabilité, malgré tout, d'être corrigé et d'avoir, peut-être, à réécrire plusieurs fois son article

Effectivement, l'écriture est travaillée dans XXI. Cependant...

...Une préciosité stylistique - "le bien écrire journalistique" en successions de phrases courtes sujet/verbe/complément, fonctionnant de manière répétitive comme une rythmique disco - m'agace prodigieusement dans certaines livraisons de XXI.

 Quoi qu'il en soit, le fait que des journalistes soient considérés comme des auteurs prouve que la profession n'est pas fatalement vouée à la déqualification. Et la notion d'aristocratie qui s'attache au statut d'auteur renvoie à au prestige d'une marque média, avec sa légitimité fondée sur des valeurs reconnues: fiabilité, singularité, créativité, profondeur. Laurent Beccaria récuse l'idée de marque media. Il préfère parler de titre. D'accord: un titre, c'est aristocratique aussi.


La beauté sur papier c'est le rich media sur le web

Il n'y pas de ligne éditoriale, à XXI. Le contenu de chaque livraison est déterminé par un engagement:

L'engagement de traiter le réel dans l'actualité constitue une valeur éthique. Cette valeur est reconnue par les nombreux lecteurs qui achètent le trimestriel et qui ont assuré un succès surprenant au coffret de Noël des quatre premiers numéros. Le succès commercial fonde la légitimité de XXI.
Mais, dans la temporalité dont vient de parler Laurent Beccaria , et surtout dans la manière de détecter les faits à longue portée et de les traiter en conséquence, transparaît aussi la temporalité du rich media qui, sur le web, consiste à structurer les évènements en fonction de leur consistance, de leur complexité - un mot que mon interlocuteur n'aime pas mais tant pis - et dans leur durée. C'est la même démarche, pour le papier comme pour les écrans.


Autre analogie entre la qualité de l'information sur papier et celle de l'information sur écran(s), le culte du beau. Pour XXI, le choix du format, du papier, de la typographie, des illustrations ( photographie, dessins, bandes dessinées), tout concourt à faire de la revue un bel objet, dans lequel on a envie de s'immerger rien qu'en contemplant une couverture belle comme une oeuvre d'art hyper réaliste.

(Sur l'art d'illustrer l'information selon XXI, voir ce billet dans mon autre blog, "Communiquer par l'image.)

Le travail des directeurs artistiques contribue à installer l'identité, la singularité. C'est une inestimable valeur ajoutée.

(Remarque: dans la mesure le rich media numérique exploite pour leurs spécificités les différents modes d'expression que sont le texte, le son, l'image fixe et l' image animée, XXI fait en quelque sorte du rich media sur papier en exploitant pour leurs spécificités la mise en page, la typographie, toutes les variétés d'images qui s'impriment en noir et blanc ou en couleurs.)


Rien d'étonnant, dès lors, à ce qu'un projet éditorial aussi pertinent, aussi cohérent, aussi exigeant et aussi riche rencontre un public nombreux, sociologiquement très diversifié.
XXI est un succès transgénérationnel, avec un lectorat composé de jeunes, de vieux, de citadins et de ruraux, de gens aisés et d'autres qui le sont beaucoup moins.
Tous aiment lire. Ils dépensent 15 euros tous les trimestres, c'est à dire 5 euros par mois, soit encore 1, 20 euro par semaine parce qu'ils comprennent qu'ils en ont (largement) pour leur argent.

XXI ne fait pas de cadeaux. C'est la marque de l'indépendance et de la considération pour les auteurs comme pour les lecteurs. Pas d'abonnements à tarifs réduits. Pas d'objets promotionnels. Pas de service de presse gratuits pour les journalistes. XXI n'a de gratuit que la consultation de son blog.

XXI_bandeau_du_blog.jpg

vendredi 23 janvier 2009

Phénomènes émergents dans la consommation de l'information

Le groupe Ketchum (agences de relations publiques) et le Centre Annenberg (stratégies de communication) publient leur troisième étude "Mythes et réalités" des médias américains. Les habitudes de consommation des médias sont mesurées tous les deux ans sur 500 professionnels de la communication et 1000 internautes dont 200 considérés comme des "influenceurs".

Bien que les évolutions observées concernent la population américaine avec ses spécificités et bien qu'une partie de l'enquête se soit déroulée pendant une période électorale de forte appétence pour l'information, des phénomènes émergents retiennent l'attention parce que l'expérience montre qu'ils se produisent tôt ou tard de ce côté-ci de l'Atlantique.

Le premier de ces phénomènes concerne la chute de consommation, entre 2006 et 2008, de l'information proposée par les médias traditionnels. Le recours aux quotidiens nationaux reste stable alors qu'il aurait dû augmenter grâce à une campagne électorale très animée, avec des primaires palpitantes pour les démocrates et la singularité que représente le parcours victorieux de Barka Obama.

Evolution de la fréquentation des sources d'informations entre 2006 et 2008

Conversations_1_chute_medias_traditionnels.jpg
Ce qui frappe, dans ces évolutions négatives, c'est la défiance qui se manifeste à l'égard des stations de radio et des chaînes de télévision, probablement perçues comme les instruments privilégiés de puissants intérêts privés.

Le second phénomène est la montée en puissance du web 2.0 comme sphère d'évaluation de l'information. Elle est quantitativement inférieure à celle des sites de shopping mais elle semble de même nature: fondamentalement motivée par une défiance, voire un rejet, des sources établies ou institutionnelles, avec le souci de prendre des décisions d'achat - et de consultation de l'information - sur une base comparative et en se fiant aux recommandations d'internautes.

Conversations_2_frequentations_comparees.jpg
On voit apparaître dans la mouvance du web 2.0, en particulier dans la fréquentation des blogs et des réseaux sociaux, une quête d'échanges "hors médias" traditionnels, sans le "prêt à penser" dispensé par les caciques des médias installés. Il est possible que Barak Obama ait suscité, et profité, de cette idée que les choix citoyens se font mieux quand ils se soustraient à l'influence des médias instrumentalisés par de puissants intérêts privés.

Le fait que des internautes "influenceurs" drainent les citoyens connectés vers d'autres sources d'information et d'autres moyens de forger sa propre opinion est cohérent avec les comportements observés chez les consommateurs de produits commerciaux.

Les "influenceurs" sont aux internautes "normaux" ce que les early adopters sont aux consommateurs moyens, des lanceurs de tendance. Cette analogie se remarque dans la différence, sur le graphique ci-dessus et sur le graphique ci-dessous, entre la consultation de médias sur appareils mobiles par les internautes en général ( + 1%) et par les internautes défricheurs (+ 9%) dans la consommation comme dans l'information.

Conversations_3_Influenceurs_et_internautes.jpg
Une singularité (en jaune) au sein de cette émergence: les "influenceurs" lisent beaucoup plus (32%) les blogs de journalistes que les internautes "normaux" (8%). Les internautes "influenceurs" apparaissent donc comme les interlocuteurs naturels des journalistes blogueurs, puisque les blogs sont, ou devraient être, des lieux de discussion. Ce qui permet d'avancer une hypothèse sur la signification profonde de ces chiffres.

La conversation sur internet, subversion de l'ordre médiatique

Si les médias institutionnels sont délaissés, si les internautes s'intéressent de plus en plus aux blogs (contenus produits par d'autres internautes) et aux réseaux sociaux (espaces non médiatisés par les moyens d'information traditionnels) et si les internautes "influenceurs" s'intéressent, malgré tout, aux blogs de journalistes (où l'on trouve, en principe, de l'information moins formatée), c'est sans doute parce que ces phénomènes convergent vers la notion de conversation.
Notion subversive pour l'ordre établi, tel que les puissances économiques, le pouvoir politique et les médias traditionnels s'efforcent de le maintenir.
La conversation entre citoyens qui échangent , notamment dans les blogs (1) des idées, des arguments, des convictions est une activité peu spectaculaire mais extrêmement puissante.
Elle cristallise des opinions, construit ou détruit des réputations, relativise des prestiges, construit des publics, des courants.
La conversation n'est pas formatée par les sondages.
C'est le dernier refuge de la liberté citoyenne.

SOURCE: Research brief du 21 janvier, newsletter du Center for Media Research

1) "Brèves de blog, le nouvel âge de la conversation", Pierre Assouline, éditions Les Arènes, septembre 2008.

dimanche 4 janvier 2009

Journalisme: quelques éléments pour une possible régénération

Les activités humaines s'épanouissent en captant les phénomènes dominants de leur écosystème.
La fluidité apparaît de plus en plus comme une des caractéristiques motrices des sociétés développées (1).
L'industrie de l'information peut se régénérer en s'adaptant, mieux qu'elle n'a su le faire jusqu'ici, à une fluidité qu'elle a contribué à faire entrer dans les modes de vie: flux, réseaux, communautés, mouvances, flexibilité...

Une des causes des dysfonctionnements actuels vient en effet de ce que les entreprises de presse et le journalisme sont restés ce qu'ils étaient à leur apogée au milieu du siècle précédent: culturellement calqués sur une société encore rigide, donc inadaptés à la fluidification de leur environnement actuel.

Un peu d'agilité (2) et l'examen de quelques pratiques émergentes pourraient permettre de relever les défis que la sclérose corporatiste a laissé se dresser.

Un organe de prospective

Pour essayer de rattraper la faute historique qui a consisté à ne pas tirer, à temps, les conséquences de la numérisation massive et du déploiement des réseaux, l'industrie de l'information doit se doter d'un centre de recherche et développement, organe de prospective beaucoup plus ambitieux que le CNDI.

Seul un think tank doté de gros moyens peut mobiliser des scientifiques, des ingénieurs, des spécialistes des sciences humaines sans oublier des groupes de réflexion comme le Réseau d'Etudes sur le Journalisme. Cette instance devrait se consacrer à deux enjeux cruciaux: l'innovation technologique et les usages. Une veille intensive et des enquêtes utilitaristes pourraient fournir aux entreprises de presse les aides à la décision d'investissement.
Sur le court terme, par exemple, avec le démarrage des lecteurs électroniques. Les potentialités actuelles et futures du papier électronique devraient naturellement figurer parmi les thèmes d'observation prioritaires. Surtout quand une entreprise française figure parmi les principaux acteurs de son développement.

Ce n'est pas parce que Cytale a été un échec entre 1998 et 2002 que l'innovation s'est arrêtée: une demi-douzaine de livres électroniques sont actuellement disponibles; la stupidité du dispositif bibop de 1993 n'a pas empêché le développement un an plus tard de la téléphonie nomade. Le minitel rigide et centralisé a été submergé, englouti, par le web tellement polycentrique et fluide qu'il oscille constamment entre l'ordre stérilisateur et le désordre créatif.

Moins de papier

L'éventuelle adoption du lecteur électronique comme support de l'information ne signifierait pas la "fin du papier". Les quotidiens ont quand même intérêt à réduire leur pagination pour réserver le coûteux papier aux contenus d'approfondissement, denses et de qualité.
Cesser de "courir après l'audiovisuel" en imprimant des informations volatiles, réductrices, que tout le monde connaît pour les avoir entendues à la radio ou vues à la télévision permettra à la presse écrite de se re-légitimer doublement.

En se soustrayant au tempo de l'audiovisuel et à la prétention de tout raconter chaque jour dans l'urgence, la presse écrite restaurera le précieux discernement journalistique et la nécessaire hiérarchisation des évènements.

Le New York Times vient de fournir un remarquable exemple de résistance de la presse écrite au tempo de l'audiovisuel. Il s'agit d'un article publié le 10 janvier et qui relate dans le détail les pressions qu'Israël a exercé sur l'administration Bush pour essayer d'amener les Etats-Unis à lancer, ou à cautionner, une attaque militaire en Iran. Ce thème est apparu dans l'actualité à la fin de 2006. L'enquête du New York a demandé plus de quatre semaines de travail journalistique. Elle est historique dans la mesure où les historiens seront obligés de s'y référer. L'audiovisuel peut la citer mais ne peut pas la plagier.

En réduisant sa pagination pour se consacrer à l'approfondissement de l'essentiel, la presse écrite imprimée cessera de gruger les lecteurs payants: aujourd'hui, quiconque achète un quotidien paie des articles qu'il ne lira pas, ce qui est unique dans les pratiques commerciales.

Un dispositif multicanal

Enfin et surtout, un organe d'information ne peut pas s'adapter à la fluidification de nos sociétés en restant "monosupport. Si elle veut atteindre ses publics erratiques et versatiles, aux existences dérythmées à force d'être segmentées (3), l'information ne peut être désormais que "multicanal".
L'entreprise de presse doit se transformer en un dispositif capable de diffuser sur tous les supports et par tous les vecteurs disponibles, du papier au SMS en passant le web et les développements de la 3G, donc le son et la vidéo.
Dans une telle approche de la collecte, du traitement et de la diffusion, chaque support a ses contraintes et ses avantages concurrentiels. Mais il est clair qu'il y aura de plus en plus de monde devant toutes sortes d'écrans et que, sans disparaître complètement, le papier perd sa suprématie comme support de l'information .

Du rich media

Le dispositif multicanal présente le premier avantage de réduire les coûts de matière première et de distribution. Ce qui revient, pour la presse écrite, à s'extraire enfin d'une logique industrielle issue du XIXème siècle.
Il implique par ailleurs l'obligation d'exploiter rationnellement les supports et les vecteurs pour ce qu'ils apportent de manière spécifique à l'information. Le papier: une manière d'écrire et de photographier pour la profondeur, le plaisir et la durée. Les écrans: d'autres manières d'écrire, le son, la vidéo, les animations électroniques. C'est la définition du rich media: exploiter chaque mode d'expression pour ce qu'il est apte à délivrer mieux qu'un autre.
Dans cette approche, le rich media n'est pas seulement une chance historique parce qu'il permet d'exploiter en même temps toutes les potentialités de la numérisation et des réseaux au moindre coût. C'est aussi une occasion inespérée, pour les journalistes, d'analyser les évènements et de détecter leur valeur informative: plus un évènement ou un phénomène est éligible au rich media, plus il est consistant, plus il a de valeur.

De la polyvalence

La valorisation des contenus par le rich media et la configuration multicanal requièrent une certaine polyvalence dans les savoir-faire pratiques du journalisme. Envisagée comme une source d'épanouissement professionnel, la polyvalence consiste à greffer sur un socle d'expertise(s) des compétences adjacentes.
Ce schéma s'applique au reportage d'où émerge la figure du mojo (= mobile journaliste). Une expertise dans le registre des faits divers s'accommode d'une aptitude à prendre des photos élémentaires et à réaliser des diaporamas. Une expertise en matière économique ou scientifique est valorisée quand elle sait, aussi, produire des images qui donnent accès à des notions ou phénomènes abstraits.
Cultivée comme un enrichissement du métier, la polyvalence favorise le travail en essaims par lequel chacun donne le meilleur de ce qu'il sait faire. Ce qui est aussi, soit dit en passant, la forme la plus efficace de l'apprentissage ("sur le tas"), la meilleure et la moins chère des formations. Ainsi pratiquée, la polyvalence apporte au journalisme la créativité dont il est privé par les cloisonnements fonctionnels.

Des fonctions émergentes

La polyvalence s'arrête là où commence la responsabilité de la fiabilité et de la qualité d'un contenu. Un rédacteur capable de prendre certaines photos ne remplace pas le photographe professionnel.
Le reporter qui se sent à l'aise avec le texte, le son, la photo et la vidéo est enclin à vouloir structurer lui-même son enquête en rich media. Mais, outre qu'il n'aura pas toujours le temps de réaliser tous les montages audiovisuels ainsi que l'architecture en liens hypertexte, la validation d'un expert en ergonomie et en webdesign ne peut que garantir la qualité de son travail et son accessibilité. Très proche du traitement de l'actualité, cette fonction peut englober l'optimisation du référencement des pages dans les moteurs de recherche.

Le temps réel et la diffusion multicanal exigent une vigoureuse réhabilitation de la vérification des faits. Il en va de la fiabilité de l'organe d'information et, donc, de la valeur de la marque média.
Ce travail peut être confié aux actuels documentalistes, qui ont déjà une expertise en recherche d'informations sur le web, ou à un journaliste. Documentalistes et journalistes ont d'ailleurs intérêt à coopérer étroitement dans la veille, la collecte et la validation des sources, ne serait-ce que pour mettre au point des méthodologies et des procédures exploitables par l'ensemble de la communauté éditoriale.

Du télétravail

Les contenus numérisés qui se répandent par paquets d'octets à travers la capillarité des réseaux représentent la fluidité à son plus haut degré. Le journaliste joue en permanence avec les distances et avec le temps. Ces deux constats militent en faveur du développement du télétravail dans la presse.
Dès lors qu'un journaliste peut être joint n'importe où n'importe quand, dès lors que les applications les plus performantes sont constamment disponibles et qu'il peut transmettre textes, sons, photos et vidéos numérisés depuis pratiquement n'importe où, le fait de travailler chez lui génère de la productivité de deux manières. Il gagne du temps en transports et il produit au moment où il est au meilleur de sa forme cérébrale. Les contacts par téléphone, textos et webcams préservent la nécessaire synchronisation avec l'organe de presse. Rien ne l'empêche de s'y rendre physiquement pour des contacts utiles.
Le télétravail convient aux salariés qui savent exploiter les outils collaboratifs en ligne et qui savent faire preuve d'une vraie responsabilité, notamment dans la gestion du temps. Il serait étonnant que des journalistes ne se comportent pas comme des salariés exemplaires.

Des espaces de réflexion et de valorisation

Dans une configuration dominée par le multicanal, le rich media, le télétravail et le travail collaboratif en ligne, la question des rédactions intégrées ne se pose plus.
A la place des rédactions-usines coincées dans des immeubles-casernes, les organes de presse peuvent aménager des espaces de réflexion éditoriale (brain storming) autour de l'équivalent pacifique des war rooms (salles d'opérations) qui sont, par excellence, des lieux où se prennent les décisions fondées sur le partage de l'information. Cette "tour de contrôle" de l'actualité assure la diffusion multicanal. Elle est directement reliée à l'espace de valorisation des contenus par le rich media.
Avec un espace de réflexion, une salle d'opérations et un centre d'enrichissement des contenus, les organes de presse s'adaptent au XXIème siècle des sociétés développées.

De la cogestion éditoriale

Les outils collaboratifs actuels favorisent la mise en place d'instances - panels, communautés ou conseils - par lesquelles ceux à qui s'adresse l'information doivent pouvoir s'exprimer sur le choix et le suivi des sujets ainsi que sur le traitement de l'actualité.
Esquissée par les journalistes blogueurs, la cogestion éditoriale est une manière éthique de rendre des comptes à ceux qui manifestent leur confiance en achetant des contenus.
Etre à l'écoute des infonautes rétablira la fiabilité des journalistes en leur évitant la tentation de trop céder aux connivences avec les pouvoirs.
Enfin, travailler avec les citoyens les plus intéressés par une information de qualité est également un moyen de développer la créativité journalistique.
Surtout si, le mythe du "journalisme citoyen" s'étant affaissé sur sa propre vacuité, la cogestion éditoriale englobe les contributions, rémunérées en piges, de témoins participatifs.

Payer pour ce qui a de la valeur

Dès lors que de substantielles réductions de coûts sont obtenues par une reconfiguration de l'entreprise - pagination réduite, distribution allégée, locaux réduits à l'essentiel, gains de productivité par le télétravail - la mise au point d'un modèle économique peut s'appuyer sur l'idée simple que les infonautes paient pour obtenir les contenus qui ont de la valeur à leurs yeux.
Ne plus imposer l'achat de l'intégralité d'une publication électronique serait une démarche triplement judicieuse.
- L'internaute ne paie que ce qu'il a envie de "consommer" et non ce que les choix d'une rédaction lui imposent, dans ce qui ressemble à de la vente forcée (4).
- Dès lors que les infonautes achètent les contenus, un lien qui n'est pas seulement commercial s'établit avec la rédaction. Ce n'est ni du marketing ni de la relation client, mais le fait est que l'acheteur se comporte en co-propriétaire d'un contenu et qu'à ce titre la rédaction lui doit des égards: dévoilement des sources utiles, prolongements didactiques, suivi de l'information.
- Les contenus les moins achetés ne perdent rien de leur valeur journalistique et les meilleures ventes ne sauraient orienter la stratégie éditoriale. Il reste qu'une rédaction gagne à mieux connaître ses publics par ce système de vente au détail des contenus qu'elle propose.

Ces quelques idées sont à considérer comme des opportunités. A évaluer, expérimenter, adapter à la faveur d'un bricolage informationnel volontariste et pragmatique.
C'est la seule manière - à l'opposé de la mendicité corporatiste qui consiste à quémander des aides au pouvoir politique - de donner à l'industrie de l'information la flexibilité et l'agilité dont elle a besoin pour survivre dans la fluidité du monde développé.

1) Les idées émises dans ce billet s'inscrivent dans un cadre théorique proposé par Pascal Michon dans "Rythmes, pouvoir, mondialisation" (Presses Universitaires de France), une de mes lectures les plus stimulantes de ces dernières années.

2) L'agilité consiste, pour une industrie ou une entreprise, à (s') investir dans les phénomènes que la fluidité fait émerger. Les firmes pionnières du matériel informatique ne fabriquent plus d'ordinateurs, elles prospèrent dans les services. Constructeur d'ordinateurs, Apple se déploie dans la distribution musicale et dans la téléphonie nomade. A partir d'algorithmes pour un moteur de recherche, Google se répand dans la bureautique, la téléphonie et surtout dans la publicité. Distributeur de produits culturels, Amazon fabrique un lecteur électronique.

3) Dans "L'individu hypermoderne", ouvrage collectif publié par les éditions Erès, François Ascher analyse les conséquences des innovations socio-techniques -imprimerie, télégraphe, radio, phonographe, magnétophone, téléphone, télévision, magnétoscope, messageries téléphoniques et électroniques - sur la gestion individuelle du temps. Le magnétoscope a permis de se soustraire à la contrainte horaire des émissions qui commençaient à 20h30. Le téléphone nomade avec affichage du numéro appelant permet à l'individu de se désynchroniser et de se ré-synchroniser à volonté.

4) Bien que je ne lise jamais le moindre article consacré au sport, l'achat de ces articles m'est imposé si j'achète un quotidien dans un kiosque ou quand je m'abonne au "Monde" électronique. Dans leurs temporalités fragmentées et désynchronisées, les infonautes veulent s'approprier les contenus numériques, qu'ils soient musicaux ou visuels. En matière d'information, le fait que les internautes picorent ce qui est gratuit ne les empêchera pas de payer pour obtenir ce qui leur semblera singulier, consistant et agréable.

jeudi 1 janvier 2009

Un journalisme suicidaire

 A la mi-décembre de l'année 2008, France Info a ouvert pratiquement toutes ses sessions d'information de la journée avec l'histoire d'une dame qui avait glissé sur une frite.
"Ouvrir sur une info" signifie que la rédaction considère le fait relaté comme le plus important du moment.
Les historiens de l'an 2108 qui fouilleront dans la mémoire médiatique numérisée du 16 décembre 2008 risquent de trouver une frite.

Quelques semaines plus tôt, fin novembre, un journaliste travaillant pour le groupe Figaro déclarait qu'il avait professionnellement suivi les évènements de Bombay sur Twitter.

Journalisme_Bombay_Twitter.jpg
Compte tenu du fait qu'aucune information originale n'a été diffusée par Twitter pendant ces évènements, force est de constater que ce journaliste a "couvert" les attentats de Bombay en lisant les réactions de gens qui regardaient la télévision.

Ces deux anecdotes sont le symptôme d'un journalisme suicidaire.

Une profession qui place une frite à la "une" renonce à l'un des piliers de sa légitimité: le discernement qui, seul, permet de hiérarchiser les évènements selon leur portée. Evaluer la portée d'un évènement, c'est lui attribuer une valeur. Renoncer à hiérarchiser les évènements selon leur portée, c'est dévaloriser l'information et ceux qui la font.

Une profession qui rend compte d'un évènement à partir des émotions de téléspectateurs inconnus renonce à l'autre pilier de sa légitimité: la fiabilité qui, seule, garantit un lien de confiance entre le journaliste et ses audiences. Les audiences n'ont aucune raison d'accorder leur confiance à un journaliste qui s'en remet aux audiences des chaînes de télévision pour relater des évènements cruciaux comme les attentats de Bombay. Le degré zéro du journalisme est atteint dans la mesure où nul n'a besoin d'un journaliste pour lire, directement, les gazouillis de Twitter.

Journalisme_bateau_qui_s_echoue.jpg

"Renoncement" est peut-être le maître mot de ce qui apparaît de plus en plus comme un suicide corporatiste. Doivent être incluses dans le terme générique de renoncement les notions d'acceptation, de résignation, de soumission, de veulerie, et de servilité. (Voir aussi, au sujet des aveuglements, résignations et renoncements collectifs, mon billet sur certaines origines décisives mais peu invoquées de la "crise de la presse)."

La dévalorisation de l'information a commencé avant le web

Le plus pathétique de ces renoncements est celui par lequel la presse écrite se soumet aux médias audiovisuels. Cette soumission comporte deux aspects: la dévalorisation de l'information par le pillage et la subordination aux impératifs de l'industrie audiovisuelle.

La presse écrite aurait pu, juridiquement, limiter le pillage Journalisme_la_camera_lit_un_jounal.jpg de ses contenus par la radio et la télévision parce que ce pillage relève moins du droit de citation que du plagiat et du vol d'idées. Il faut savoir, en effet, que toute conférence de rédaction au sein d'une station de radio ou d'une chaîne de télévision consiste essentiellement à chercher dans les journaux imprimés ce qui peut être transposé en sons ou en images. Bien sûr, il y a l'AFP, agence de presse encore respectable. Mais les dépêches de l'AFP ne sont pas diffusables telles quelles. C'est du brut. Les articles de la presse écrite ont prédigéré cette matière brute et préparé, en synthétisant un évènement complexe et en scénarisant un récit, la mise en forme dont l'audiovisuel a besoin.

La créativité journalistique - trouver des sujets diversifiés, trouver des angles variés, trouver des modes innovants et pertinents de narration - représente en moyenne probablement moins de 10% de la production d'informations par la radio et par la télévision. Selon les circonstances - actualité riche ou pauvre, spectaculaire ou abstraite - on peut raisonnablement estimer à 90% en moyenne la part des informations que l'audiovisuel diffuse après l'avoir importé de la presse écrite.

La radio et la télévision pillent la presse écrite beaucoup plus que le web ne pourra jamais le faire.

Ce pillage s'apparente à celui des pays colonisés par les colonisateurs: exploitation d'une matière première et du labeur d'autrui à des coûts très bas. Si la collecte et le pré-traitement de l'information sont assurés par des journalistes nombreux dont certains très compétents dans la presse écrite, l'audiovisuel n'a pas besoin d'investir dans des rédactions pléthoriques et dans des journalistes experts aux salaires élevés. Cependant comme l'audiovisuel fait mine d'offrir l'information (1), celle-ci perd immédiatement la valeur produite par le travail journalistique.

Ce n'est pas le web qui a dévalorisé l'information, c'est l'audiovisuel. Avec le consentement de la presse écrite.

La presse écrite se soumet aux normes de l'audiovisuel

Le consentement à son propre pillage constitue un aspect crucial de l'esprit de soumission qui condamne une grande partie de la presse écrite.
Croire, comme ce fut sans doute le cas à la création d'Europe N°1 dans les années cinquante et de France Info à la fin des années quatre-vingt, que l'apparition de nouveaux canaux de diffusion allait accroître et améliorer l'offre d'informations, donc stimuler dans la population le désir d'être plus et mieux informée, a été la marque d'une étonnante naïveté au sein de la profession.

Journalisme_micro_tasse_cafe.jpgSi quelques mémorables reportages sonores, sur les journées des barricades à Alger ou pendant les évènements de mai 68 par exemple, ont joué le même rôle de légitimation du journalisme radiophonique que "Cinq colonnes à la une" pour la télévision, ces prouesses historiques (au sens où elles servent l'Histoire) ont surtout été un alibi au déploiement d'une industrie du plagiat qui prospère quotidiennement jusqu'à aujourd'hui au détriment de la presse écrite.

Et, de même que le colonisateur a réussi à imposer ses normes au colonisé, l'audiovisuel a fini par faire adopter par la presse écrite son tempo, la volatilité de ses contenus et sa propension a cultiver l'émotivité des audiences.

A quelques exceptions françaises près, comme "Le Monde" ou "Les Echos", les quotidiens s'essoufflent à courir derrière la radio et la télévision qui les pillent. Le suivisme empressé, fébrile, de la presse écrite accélère jusqu'à l'emballement hystérique la fameuse "circularité de l'information": une nouvelle publiée le matin par un quotidien est amplifiée tout au long de la journée par les radios et gonflée le soir par les télévisions, obligeant la presse écrite à rebondir sur les "enflures" audiovisuelles, lesquelles reprennent de plus belle jusqu'à la saturation.

Journalisme_circularite.jpg
Souvent la même information rabâchée à outrance pendant plusieurs jours est subitement délaissée sans avoir été clarifiée. Les audiences sont d'autant plus frustrées que le recyclage médiatique brasse plus de plagiat que d'éléments nouveaux. C'est, du matin au soir, la même "info" répétée avec les mêmes angles, les mêmes mots puisés dans un vocabulaire minimaliste, tandis que les commentaires et les éditoriaux ressassent les mêmes idées convenues sur les mêmes thèmes avec de pauvres métaphores desséchées.

Telle qu'elle fonctionne, la presse ne mérite pas le pluralisme qu'elle revendique.

Les articles réducteurs tuent le plaisir de lire

En renonçant à son propre tempo, en voulant tout "couvrir" , même et surtout le futile pourvu qu'il soit émotionnel, la presse écrite quotidienne renonce surtout au recul, à l'approfondissement.
Les spécificités de la mise en page et de la typographie lui permettent encore de proposer une hiérarchisation des évènements.
Certains quotidiens, comme "Le Monde", perpétuent le récit consistant sans se résigner au réductionnisme que l'audiovisuel impose à l'écrit.
Globalement cependant, la presse écrite quotidienne sacrifie la densité factuelle et la qualité du récit. Elle s'enlève la légitimité de faire payer le plaisir de lire.

Impossible de détecter dans ce journalisme rétréci un talent émergent dont on pourrait se dire qu'il sera probablement un écrivain, voire un historien.
Au contraire, le journal du soir de référence, dont quelques signatures faisaient naguère autorité dans différents secteurs de la sphère publique, demande à Martin Wolf, du Financial Times, et aux esprits libres de Breakingviews d'apporter à ses lecteurs des éclairages originaux sur les dysfonctionnements de l'économie.


Ce qui arrive au Monde, la disparition des grandes signatures internes (2), résume une autre démission, celle des journalistes politiques de la presse écrite dont le travail d'élucidation est assumé depuis une vingtaine d'années par les directeurs d'études des instituts de sondages.
Le renoncement à une certaine idée du journalisme, Journalisme_TV_moi.jpgcelle de John Gunther par exemple (3), s'explique - en partie, pas chez tout le monde, il est vrai - par des motivations balzaciennes: un journaliste de presse écrite ambitionne naturellement de passer par la radio, puis "faire" de la télévision.
Moins pour éprouver les modalités de son métier par ces moyens d'expression, que pour accéder au statut emblématique de présentateur-"vedette."

Mais le renoncement de la presse écrite à ce qui fait sa valeur - recul, sélectivité, approfondissement, hiérarchisation, qualité du récit écrit et de la photographie - cette résignation à n'être plus que le terne reflet palpable de l'audiovisuel vient aussi d'un marketing fallacieux: les gens de l'imprimé ont cru que la futilité, l'actualité envahie par l'insignifiance des faits et dits des "people", allaient leur ramener une partie des audiences accaparées par la radio et par la télévision. Or ce qui peut séduire certains téléspectateurs ne plaît pas forcément aux lecteurs. L'art difficile de l'entretien, par exemple, a été abandonné au profit de versions fades et chétives des talk shows. Exercice généralement sans autre intérêt radiophonique et télévisuel que de produire des émissions à moindre coût en obligeant la presse écrite à "faire de la reprise", comme disent cyniquement les gens de le l'audiovisuel (4).


La conséquence du renoncement à traiter l'actualité comme l'Histoire en train de se faire s'observe au fil des années par la dévalorisation accélérée de l'information et la dévaluation de ceux qui la font. Ils ne valent guère plus que la frite écrasée par le talon aiguille d'une dame dans un restaurant Quick de Reims.

Logo_RSR.jpg8 janvier 2009: entretien avec Alain Maillard, responsable de l'émission "Médialogues" diffusée par la Radio Suisse Romande. Questions bien ajustées, spontanéité et intonations des locuteurs : ce sont quelques uns des éléments qui font la valeur ajoutée de la radio par rapport au style nécessairement retenu de l'expression écrite. Et surtout, l'honnêteté du montage d'Alain Maillard qui ne s'est pas contenté de lire le billet.

A suivre: Quelques éléments modulaires d'une possible régénération

1) L'information gratuite n'existe pas. Financé par la publicité, son coût est dilué dans le prix de revient des produits de grande consommation et il est donc supporté par les consommateurs.

2) Outre Pierre Viansson-Ponté, André Laurens, Gilbert Mathieu, Jacques Decornoy, Philippe Decraene et autres journalistes experts de haute volée ( de même niveau que ceux qui assurent aujourd'hui le prestige de The Economist), "Le Monde" disposait d'une pléiade de reporters aux talents immenses et diversifiés. Le récit, par Jean-Yves Lhommeau, d'une journée de François Mitterrand, président de la République en exercice, sirotant incognito du champagne dans une barque sur un lac de montagne où il partage fromage et saucisson avec de rudes Auvergnats aura été l'une des dernières manifestations de ce journalisme qui se hissait au niveau de la littérature sans recourir à la fiction.

3) Auteur, notamment, de "Inside USA" (qui suscita ma vocation à la fin des années cinquante) John Gunther est un archétype du journaliste. Sans se prendre pour un sociologue ou un historien, il hisse sa conception de l'actualité et de son traitement aussi près que possible des approches réservées aux sociologues et aux historiens. De Gunther, je garde l'idée d'un journaliste qui doit aspirer à travailler comme l'auxiliaire des futurs sociologues et historiens. Par ailleurs, John Gunther a a soigneusement séparé ses observations et recherches journalistiques de ses créations romanesques. Enfin, sa manière d'écrire élégante mais précise fait de lui une référence suprême aussi bien dans le journalisme que dans la fiction puisque certaines de ses oeuvres romanesques ont été adaptées pour la télévision et pour la scène.

4) Il faut savoir que la plupart des invités des "talk shows" audiovisuels - anglicisme bizarre mais symptomatique pour une station de radio - sont choisis en fonction de leur capacité à prendre des postures spectaculaires, à émettre des jugements et des "petites phrases" qui seront "reprises" le lendemain par la presse écrite. Laquelle après avoir été pillée assure en plus la promotion des pillards.

mercredi 17 décembre 2008

La crise des quotidiens est parfaitement logique

Jeff Jarvis glousse en découvrant que L'Americain Society of Newspaper Editors va supprimer en avril prochain le mot "paper" de sa dénomination. Il était considéré comme un révolutionnaire pour avoir prophétisé la fin du journal papier.

Actualisation le 19 décembre: les réflexions de Jeff Jarvis sont tellement dérangeantes qu'elles ne trouvent aucun éditeur en France. (Merci à FPM)

Le papier ne disparaîtra pas complètement comme support d'informations. Cependant, il ne se passe pas de jour sans qu'un quotidien anglo-saxon annonce qu'il va réduire sa production d'informations imprimées, ou qu'à l'instar du vénérable Christian Science Monitor, une migration totale sur le web est envisagée.

Ce qui arrive à la presse écrite quotidienne est parfaitement logique pour une industrie de contenus qui n'a pas innové en un siècle. A quelques détails près, comme la photographie en couleurs, les quotidiens de 2008 ne sont pas très différents de leurs ancêtres de 1908.

Crise_de_la_presse_Le_petit_journal.jpg

Pire: en France, les journaux imprimés - qui avaient tout fait, naguère, pour empêcher la radio naissante de diffuser des informations (1) - continuent dans leur grande majorité à traiter l'actualité comme si leurs lecteurs n'avaient pas déjà eu connaissance de cette actualité la veille au soir par la télévision et le matin par la radio. Il n'y a aucune raison pour qu'un individu paie une information qu'il a déjà eu gratuitement. Ce n'est pas Google qui a inventé l'information "gratuite" (2) mais bien la radio et la télévision qui pillent, autant que Google sinon plus, les contenus originaux produits par la presse écrite (3), laquelle se met à la remorque de l'audiovisuel.
Cette presse écrite persiste à vouloir vendre des contenus qui ne contiennent plus de véritable valeur ajoutée.

L'aveuglement "radical et persistant" des années quatre-vingt dix

Il faut, pour identifier les causes profondes de l'effondrement en cours, recourir à la rétroprospective. Pratiqué dans les écoles de guerre (4), cet exercice intellectuel s'apparente à l'examen des "boîtes noires" après une catastrophe aérienne: en fonction des données enregistrées se reconstitue au moins partiellement la logique des décisions qui ont été, ou n'ont pas été, prises aux moments cruciaux. C'est en appliquant la rétroprospective à plusieurs évènements, dont l'explosion de la navette "Challenger", que Christian Morel esquisse une très stimulante sociologie des erreurs radicales et persistantes (5).

Pour la presse écrite d'informations générales, le défi est essentiellement de nature technologique. Il s'amorce en 1982, quand le CD audio ouvre une ère nouvelle de numérisation massive de tous les contenus de grande consommation. Si la 9ème symphonie de Beethoven dans une version lente de Karajan peut être numérisée, tous les signes analogiques exigeant jusqu'alors des supports et des vecteurs matériels - ceux de l'écriture et ceux des images - peuvent être, eux aussi, transformés en micro-impulsions électriques codées et changer de supports et de vecteurs.

A ce stade, la presse quotidienne n'a aucune raison objective de s'inquiéter. Elle aurait quand même pu s'intéresser de près au phénomène du changement de supports. Résumé dans ce graphique, l'empilement accéléré et massif des innovations technologiques touchant aux contenus aurait dû l'alerter dès 1997.

Historique_des_innovations.jpg
La mise au point, en 1995, du format de compression MP3 signifie en effet que les contenus sont allégés sans perte de sens (5). Les contenus allégés voyagent mieux à travers les réseaux depuis qu'ils sont découpés en paquets électroniques qui obéissent à des protocoles de routage.
Deux ans plus tard, le débridage des fils de cuivre téléphoniques confère à l'ADSL la possibilité de multiplier par dix, au moins, la capacité de transport des réseaux.
Contenus allégés + débits amplifiés = explosion des échanges de contenus, forcément. C'est à ce moment-là, entre 1995 et 1998, que la presse écrite aurait dû investir (dans) ces technologies émergentes. Pour mémoire: premier journal électronique, le "San Jose Mercury News" a été mis en ligne en 1993.

Numérisation massive (émergence) + allègement des contenus numérisés (singularité 1) + accroissement des débits numériques (singularité 2): les conditions étaient réunies pour une transformation majeure et irréversible de l'industrie des contenus. Les industries de la photo et de la vidéo ont, non seulement, vu arriver cette révolution mais l'ont soigneusement préparée. L'industrie musicale ne l'a pas vue venir. L'industrie de l'information n'a pas compris que ce qui était en train de ravager l'industrie musicale allait fatalement concerner la presse écrite.

Google joue le même rôle que Napster

Crise_de_la_presse_logo_Napster.jpgEt d'ailleurs, le dispositif Napster d'échange de fichiers musicaux dans la configuration de réseau P2P (=Peer to Peer ) a plongé les responsables de l'industrie discographique dans la même rage impuissante que les "représentants" de la presse écrite qui vociféraient récemment contre les animateurs de Google venus les rencontrer à Paris.
Rage doublement impuissante car si Napster et Google ont été légitimés par des centaines de millions d'internautes, c'est d'abord parce que les industries de contenus n'ont pas su tirer parti de l'accumulation des innovations technologiques; c'est ensuite et surtout parce que ces mêmes industries ne savent pas quoi faire. Sauf mendier des aides à la puissance publique. Exactement comme l'industrie automobile américaine qui continue à fabriquer des engins consommant 25 litres au 100 km alors que les ressources en énergies fossiles s'épuisent et que les préoccupations environnementales imprègnent massivement les esprits.
L'épouvantail Google remplace donc le "pirate" Napster comme alibi à l'incompétence des "capitaines" d'industrie.


L'incompétence des dirigeants de la presse écrite se décompose en inculture technologique, en incapacité à explorer le présent et l'avenir, en absence totale de créativité.
L'inculture technologique (7) des élites hexagonales conduit les chercheurs les plus inventifs à péricliter ou à émigrer quand ils n'opèrent pas dans des secteurs rapidement rentables comme l'armement ou certains domaines pharmaceutiques.
Un Français oublié avait envisagé l'informatique personnelle pratiquement en même temps que Steve Jobs: il a été littéralement écrasé par les ingénieurs d'une firme qui s'est toujours trompée dans ses choix technologiques.
 Un mathématicien du CNET avait conçu un protocole de transmission par paquets qui intéressait beaucoup les précurseurs américains du web: son projet a été torpillé par la DGT, ancêtre de France Telecom, et par le pouvoir politique de l'époque (Giscard-Barre-Segard) qui craignait que des contenus voyageant sur de puissants réseaux décentralisés portent préjudice à l'audiovisuel centralisé et à la presse régionale.
Bien vu.
Reste que le retard français date de cette époque, quand l'élite du pays a tenté de verrouiller les contenus, obsession rouillée du jacobinisme et des oligarchies de la presse.
L'incapacité à explorer le présent malgré une floraison de jeunes sociologues perspicaces se vérifie dans le fait que personne, au sein des entreprises de presse écrite, ne s'est intéressé aux usages induits par les technologies de la communication. (Parce qu'il comporte une fort contingent de compétences dotées d'une forte culture technologique et adeptes de la veille méthodique, le groupe TF1 a décelé, et testé, très tôt les potentialités de l'ADSL.) Quant à l'avenir, il est opaque pour la presse papier. Contrairement à la Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, la France ne dispose d'aucun véritable think tank capable d'éclairer la profession en se concentrant sur concentrant sur les dimensions technologiques, sociologiques, culturelles et économiques de l'avenir des médias.

Brouillard.jpg

La créativité, enfin, est totalement absente des décisions stratégiques prises par les propriétaires et dirigeants de la presse écrite. Copier, mal parce que sans véritable motivation et sans grand moyens, ce qui se fait aux Etats-Unis n'est pas une preuve d'inventivité, c'est du suivisme bête.
A part "L'emmerdeur international", magazine de consommation vendu uniquement par abonnement et le superbe trimestriel "XXIème siècle", il ne s'est rien passé dans la presse écrite depuis des dizaines d'années.
Une industrie qui ne crée rien est une industrie qui se condamne au dépérissement. Elle le sait et mendie une rallonge aux 280 millions que l'Etat alloue à la presse.
Mais le fait important est que les dirigeants de cette industrie ne savent pas où la conduire.


A suivre: "Un journalisme suicidaire"__

1) Le comportement de la presse écrite aujourd'hui vis à vis de Google est exactement le même que celui des propriétaires des journaux vis à vis de la radio dans les années vingt du siècle dernier. Même réflexe de crispation monopolistique face à l'émergence d'un nouveau moyen de communication. Aucune volonté de s'adapter en relevant le défi de l'innovation.

2) Le mot "gratuit" est placé entre guillemets parce qu'en réalité, à la radio, à la télévision ou par le truchement de Google, le consommateur paie, dans le prix des produits qu'il achète, une partie des investissements publicitaires qui financent l'information.

3) Daniel carton, ancien journaliste au "Monde": "le principe est tout bête. On pompe dans la presse écrite. On pompe dans les radios. On pompe à la télé. Le système est bien huilé. La presse française est devenue une grande surface où chacun vient se ravitailler sans vergogne le matin aux rayons de Libé et, depuis quelques années, du Parisien et le soir aux rayons du Monde. Pendant des décennies, le grand journal du soir, comme on ne l'appelle plus, fut le fournisseur exclusif. C'était « le » journal de référence... et pour cause. Il l'est resté pour les journaux radios d'après 18 heures et les grands «20 heures» des télés, ce qui n'est pas rien." "Bien entendu, c'est off Ce que les journalistes politiques ne racontent jamais", pages 76-77, Albin Michel 2003.

4) Les batailles d'Austerlitz et de Waterloo, notamment, sont analysées, y compris sur le terrain, et virtuellement "refaites et corrigées" par des prétendants de tous pays européens à de hauts commandements militaires.

5) "Les décisions absurdes"', Folio Essais, 2004.

6) La compression audio supprime des fréquences dans le spectre audible mais la signification de la 9ème de Beethoven ou d'un article n'est pas fondamentalement altérée par ce petit arrangement neuro-acoustique avec les facultés cognitives du cerveau humain.

7) J'ai du mal à comprendre pourquoi la passionnante histoire des technologies de la communication n'est pas enseignée dès le secondaire.

jeudi 11 décembre 2008

Les défis stimulants du journalisme alternatif

Journalisme_alternatif_couverture_bis.jpgChris Atton, de l'Université Napier à Edimbourg et James F. Hamilton, de l'Université de Georgie publient aux éditions SAGE une étude sur le journalisme alternatif.

Richement documenté, chargé de références à de profonds savoirs, ce travail universitaire n'est disponible qu'en anglais et n'a guère de chances d'être traduit en français. Mais il arrive au bon moment.
Il s'impose d'emblée comme un outil de discernement parmi d'autres dans la fumeuse controverse sur le "journalisme" citoyen et sa déclinaison démagogique du "tous journalistes".

Les auteurs établissent en effet , et de manière irréfutable, une distinction historique, politique, sociologique et culturelle entre le journalisme établi et le journalisme dissident.

Le prétendue rationalité du journalisme établi

Le journalisme établi est un des instruments de la bourgeoisie comme classe dominante (les auteurs ne sont pas des archéomarxistes mais ils ne craignent pas d'utiliser le vocabulaire le plus pertinent, débarrassé de ses connotations polémiques). La puissance du journalisme établi vient de ce que la bourgeoisie qui a fondé le capitalisme a su lui donner une assise commerciale en rapport avec des contenus populaires tout en lui permettant de se doter de règles et de procédures qui ont l'apparence de la rationalité: culte du factuel, confrontations de plusieurs sources, reportage (1), investigation, invocation d'une objectivité empruntée à la science.

La subjectivité assumée du journalisme dissident

Au moment où le journalisme bourgeois prenait un essor décisif surgissait, pour le contester, un autre mode d'expression publique issu des pamphlets et libelles pré-révolutionnaires. Organe des socialistes américains, "L'appel à la Raison" défie en 1903 les organes d'information du capitalisme triomphant. Au même moment, "Le droit de vote des femmes" interpelle la classe dirigeante britannique.

Se succèdent ensuite les journaux du syndicalisme révolutionnaire, les feuilles clandestines de la Résistance, la presse underground des années soixante, les samizdats de l'ère soviétique finissante, les dazibaos du maoïsme dressé contre l'appareil du PC chinois, les fanzines des grass roots, les polycopiés soixanthuitards, les pages personnelles contestataires, les webzines, les blogs....
Toutes ces formes de publication ont en commun d'être en dissidence. Contre l'ordre établi et contre les valeurs du journalisme bourgeois, en particulier contre sa prétention à produire de l'objectivité. Le journalisme dissident est engagé, donc fondamentalement subjectif, y compris quand il s'adonne au genre établi du reportage.

Apports professionnels du journalisme alternatif

Pratiqué par des militants souvent radicaux, voire extrémistes, le journalisme dissident a posé - et continue à poser - plusieurs problèmes au journalisme établi.

D'abord, les militants journalistes ont accès à des situations humaines, à des phénomènes émergents que les journalistes bourgeois ne peuvent, ou ne veulent pas toujours détecter et décrire. Il est très difficile à un représentant patenté de la presse bourgeoise de rendre compte de ce qui se passe dans les mouvances autonomes ou anarchistes qui sont cependant susceptibles de "faire" l'actualité. A plus forte raison quand ils s'agit de groupuscules.

Ensuite, le fait de rejeter les valeurs, procédures et pratiques du journalisme établi a conduit le journalisme alternatif à créer de nouveaux modes de narration, des styles plus en rapport avec les phénomènes générationels, donnant ainsi un méchant coup de vieux aux contenus de la presse bourgeoise. L'apport culturel et esthétique de ce mode d'expression publique est considérable. Il a donné lieu au "Nouveau Journalisme" des années soixante dont sont issus des écrivains majeurs (2) et à des approches renouvelées du reportage télévisé (3).

Inanité du slogan "tous journalistes"

Les journalistes établis ont donc tout intérêt à prendre au sérieux ceux qui les contestent au nom d'un engagement militant. Ces dissidents de la profession sont au contact de réalités difficiles à appréhender et certains sont capables de créer de nouvelles formes journalistiques.

Rien à voir avec le soi-disant "journalisme citoyen" qui répète et souvent plagie ce que produit le journalisme établi sans le contester - et pour cause: les citoyens qui se prennent pour des journalistes rêvent au fond d'une notoriété terriblement bourgeoise - et, donc, sans créer la moindre alternative au conformisme dominant. Ces incorrigibles polygraphes ne représentent pas plus de danger pour le journaliste établi qu'un peintre amateur pour Garouste ou qu'un bassiste amateur pour Victor Wooten.

A suivre, donc: le mouvement lycéen sur le web...

Une actualisation intéressante du journalisme alternatif aura peut-être l'occasion de se déployer à la faveur du mouvement de contestation lycéen.
Sur le web, forcément.

1) Les auteurs affirment que les origines lointaines du reportage se situent dans le "choses vues" aux XVI et XVIIème siècles par les ambassadeurs qui décrivaient dans des rapports ce qu'ils observaient à l'étranger.

2) En poussant à l'extrême la logique de la subjectivité, le "Nouveau Journalisme" a permis à ses adeptes de mélanger de la fiction à la description de la réalité sociale, ce qui a institutionnalisé le bidonnage et engendré de gros scandales dans les annales du prestigieux prix Pulitzer. Tom Wolfe est un des romanciers américains les plus fréquemment associés au "Nouveau Journalisme" de la fin des années soixante.

3) En France, les débuts de démocratisation de la vidéo légère ont permis à des militants reporters de filmer de l'intérieur - occupations de lycées et de facultés - le mouvement étudiant de 1988 contre la loi Devaquet. Ce journalisme alternatif a donné lieu à un superbe documentaire "Devaquet, si tu savais" réalisé à partir de rushes en provenance de toute la France et que jamais aucun journal télévisé n'a pu diffuser à l'époque. Le film est d'autant plus intéressant que les étudiants qui filmaient leur mouvement de l'intérieur n'étaient pas tout à fait des amateurs: ils étaient soutenus et conseillés par des documentaristes engagés et expérimentés.

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