Journalistiques

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dimanche 24 octobre 2010

Les moteurs de recherche tentent de devenir prédictifs

Anticiper est, pour le journaliste, une périlleuse tentation doublée d’une délicieuse contrainte.
Tentation périlleuse parce qu’elle est cause d’égarements qui ruinent une crédibilité.
Contrainte délicieuse parce qu’à la différence des historiens, les journalistes ne peuvent pas travailler comme si ce qu’ils observent était achevé; cependant, si des faits ultérieurs valident une hypothèse, ils apportent la preuve à posteriori que le journaliste avait bien compris la nature et la portée d'une situation ou d'un phénomène.

Trois initiatives expérimentales (1) pourraient aider les professionnels de l’information à conjurer les risques de l’anticipation tout en leur permettant d’affûter leur évaluation des évènements.
Le fait que ces travaux se basent essentiellement sur les données fournies par les moteurs de recherche incite à la prudence car si les économistes se trompent si souvent dans leurs prévisions c’est bien parce qu’ils considèrent que l’avenir se lit dans le passé. A tort, évidemment.
Il n’y a cependant rien d'inutile à mobiliser la logique des algorithmes et la puissance des processeurs afin de détecter,dans certaines activités du web, des signes qui peuvent être annonciateurs.

Le Time Explorer de Yahoo

A Barcelone, le laboratoire de recherches de Yahoo a mis au point un «explorateur du temps» qui, tout en n’étant pas globalement satisfaisant, délivre des fragments de résultats intéressants.
La matière première de cette application en ligne est constituée, pour l’instant, de 1,8 millions d’articles publiés par le New York Times entre 1987 et 2007 (2). Time Explorer extrait de cette masse de documents des faits, des lieux, des noms et des dates et, en fonction de la requête, signale les plus pertinents sur une ligne temporelle.
Deux registres sont disponibles, le passé et le futur:

Avenir_Time_Recorder_1_France_Sarkozy.jpg
Le corpus étant limité à la production éditoriale d’un seul organe de presse, l’affichage des articles anciens s’avère forcément décevant.

Les résultats peuvent quand même remettre en mémoire des faits ou des analyses injustement oubliés.
Mêmes remarques pour les résultats obtenus dans le registre du futur. Les algorithmes ayant enregistré les dates contenues dans les articles, ils restituent ces prévisions dans toutes leurs fragilités:

Avenir_Time_Recorder_2_France_destinations_mondiale.jpg
Là encore, le rappel des prévisions, même anciennes, n’est pas complètement inutile. S’intéresser par exemple à la possibilité que la Chine se substitue à la France comme première destination mondiale du tourisme en 2020 représente une anticipation journalistiquement intéressante: effectuer des recherches, vérifier certaines assertions, organiser des enquêtes publiables immédiatement.

La sérendipité peut même s'inviter, comme dans le cas de la Yougoslavie où le lien, à priori incompréhensible, entre Slobodan Milosevic et Saddam Hussein révèle que le premier a vendu, lui aussi, des armes au second.

Avenir_Time_Recorder__3_Yougoslavie.jpg

Le pisteur de grippe de Google

L’approche prédictive de Google repose sur la confrontation entre ce que cherchent les internautes et les données constatées sur l’objet de ces requêtes.
Le moteur publie un indicateur des grandes tendances repérées parmi les milliards de questions qui lui sont posées.
Impossible, bien sûr, de lier le nombre de requêtes sur la grippe à la probabilité d’une intensification de la maladie, pour la simple et excellente raison que des millions d’internautes se renseignent sans être malades.
Afin de construire une modélisation acceptable, Google cherché les corrélations entre les volumes saisonniers de termes liées à la grippe et les nombres de cas de grippe effectivement enregistrés par les organismes de surveillance épidémiologique.

Avenir_Google_flu_4.jpg
En haut, un extrait des données brutes collectées par Google (septembre-octobre 2010), données que chacun peut importer dans un tableur. En dessous, la visualisation de ces données.

Deux remarques:
1 – C’est sans doute abuser de la bonne volonté des algorithmes que de les faire travailler sur des phénomènes saisonniers comme la grippe: elle survient plutôt en novembre-décembre qu’en juillet-août et les allergies sont plus rares en décembre qu’en juin.
2 – Il est probable que le nombre de requêtes sur la grippe augmente quand la presse en parle beaucoup, comme ce fut le cas pour la pandémie H1N1, ce qui rend peu fiable le paramètre des données de recherches « spontanées ».

La démarche de Google n’est cependant pas vouée à l’impasse car, d’une part, les « nano-données » qui forment la granularité (= texture plus ou moins fine) des bases de données les plus fécondes génèrent forcément des corrélations inédites et robustes; et, d’autre part, les outils de détection de ces précieuses corrélations ne peuvent que se perfectionner dans les quelques années qui viennent, tant les enjeux sont importants.

Recorded Future cherche les corrélations invisibles

Google investit (en même temps que la CIA) dans une entreprise innovante qui a à peine plus d’un an d’existence, Recorded Future.
A la différence des moteurs de recherche qui exploitent les liens pour classer les pages web, le moteur d’analyse temporelle de Recorded Future cherche dans les contenus les corrélations invisibles (car non explicitées dans le langage HTML) entre des personnes, des entreprises, des lieux, des évènements.

Au cœur de cette technologie linguistique, un moteur d’indexation de données en flux capte les tweets, les billets, les articles de presse, les actualisations de sites d’entreprises et de sites officiels.

La collecte est répartie entre différentes catégories de faits : catastrophes, décisions politiques, lancements de produits, résultats financiers, fusions d’entreprises.

Ces données sont toutes reliées à des dates, des personnes, des lieux, des pays, des institutions, des entreprises.
Etude cas: les documents qui pouvaient permettre de prévoir l'attentat perpétré en Ouganda par un groupe terroriste somalien.
Autre type d'exploitation possible: Ce qui se dit sur le web à propos des candidats aux élections de la mi-mandat d'Obama aux Etats-Unis:

Avenir_Recorded_future_elections_US_1.jpg

Parmi les fonctionnalités linguistiques du moteur figure l’analyse des sentiments, positifs ou négatifs exprimés sur un thème donné. Analyse qu'il est intéressant de confronter aux évolutions des sondages dans un scrutin sensible, comme celui du Nevada:

Avenir_Recorded_future_elections_US_2_Nevada.jpg
Le moteur linguistique d'indexation en flux repère plusieurs corrélations dans la compétition très serrée du Nevada. D'abord entre les fluctuations des sondages et la mesure de l'attention accordée sur le web à chacun des candidats: le candidat démocrate sortant a fait parler de lui, ce qui a un impact sur les sondages et dans la répartition des sentiments positifs ou négatifs - lignes du bas - entre lui et sa rivale républicaine.

L’accès aux outils en ligne est payant pour les gouvernements, les institutions et les entreprises. Ci-dessous, un exemple de visualisation dans laquelle apparaissent les fameuses corrélations - autres que celles des liens hypertexte recensés par les moteurs - entre des individus, des entreprises, des pays.

Avenir_recorded_future_reseau.jpg

Recorded Future délivre gratuitement une lettre d’information qui, sur des thèmes donnés, peut faire partie d’un dispositif de veille.
Un journaliste normalement constitué ne devrait pas, en effet, rester insensible à la manière dont la firme a conçu son interface d'interrogation:

Avenir_Recorded_future_what_who_when.jpg
L’utilité journalistique de ces trois approches prometteuses englobe:
- la détection de phénomènes émergents.
- la préparation documentaire et logistique de reportages et d'enquêtes sur des phénomènes ou des évènements hautement probables.
- Sans oublier ce qui impose aux journalistes lucidité et modestie: l'opportunité de confronter la perception des faits à un moment donné aux évolutions possibles de l’actualité.

1) Human Computer Interaction and Information Retrieval

2) Le laboratoire de Recherche et Développement du New York Times

dimanche 4 janvier 2009

Journalisme: quelques éléments pour une possible régénération

Les activités humaines s'épanouissent en captant les phénomènes dominants de leur écosystème.
La fluidité apparaît de plus en plus comme une des caractéristiques motrices des sociétés développées (1).
L'industrie de l'information peut se régénérer en s'adaptant, mieux qu'elle n'a su le faire jusqu'ici, à une fluidité qu'elle a contribué à faire entrer dans les modes de vie: flux, réseaux, communautés, mouvances, flexibilité...

Une des causes des dysfonctionnements actuels vient en effet de ce que les entreprises de presse et le journalisme sont restés ce qu'ils étaient à leur apogée au milieu du siècle précédent: culturellement calqués sur une société encore rigide, donc inadaptés à la fluidification de leur environnement actuel.

Un peu d'agilité (2) et l'examen de quelques pratiques émergentes pourraient permettre de relever les défis que la sclérose corporatiste a laissé se dresser.

Un organe de prospective

Pour essayer de rattraper la faute historique qui a consisté à ne pas tirer, à temps, les conséquences de la numérisation massive et du déploiement des réseaux, l'industrie de l'information doit se doter d'un centre de recherche et développement, organe de prospective beaucoup plus ambitieux que le CNDI.

Seul un think tank doté de gros moyens peut mobiliser des scientifiques, des ingénieurs, des spécialistes des sciences humaines sans oublier des groupes de réflexion comme le Réseau d'Etudes sur le Journalisme. Cette instance devrait se consacrer à deux enjeux cruciaux: l'innovation technologique et les usages. Une veille intensive et des enquêtes utilitaristes pourraient fournir aux entreprises de presse les aides à la décision d'investissement.
Sur le court terme, par exemple, avec le démarrage des lecteurs électroniques. Les potentialités actuelles et futures du papier électronique devraient naturellement figurer parmi les thèmes d'observation prioritaires. Surtout quand une entreprise française figure parmi les principaux acteurs de son développement.

Ce n'est pas parce que Cytale a été un échec entre 1998 et 2002 que l'innovation s'est arrêtée: une demi-douzaine de livres électroniques sont actuellement disponibles; la stupidité du dispositif bibop de 1993 n'a pas empêché le développement un an plus tard de la téléphonie nomade. Le minitel rigide et centralisé a été submergé, englouti, par le web tellement polycentrique et fluide qu'il oscille constamment entre l'ordre stérilisateur et le désordre créatif.

Moins de papier

L'éventuelle adoption du lecteur électronique comme support de l'information ne signifierait pas la "fin du papier". Les quotidiens ont quand même intérêt à réduire leur pagination pour réserver le coûteux papier aux contenus d'approfondissement, denses et de qualité.
Cesser de "courir après l'audiovisuel" en imprimant des informations volatiles, réductrices, que tout le monde connaît pour les avoir entendues à la radio ou vues à la télévision permettra à la presse écrite de se re-légitimer doublement.

En se soustrayant au tempo de l'audiovisuel et à la prétention de tout raconter chaque jour dans l'urgence, la presse écrite restaurera le précieux discernement journalistique et la nécessaire hiérarchisation des évènements.

Le New York Times vient de fournir un remarquable exemple de résistance de la presse écrite au tempo de l'audiovisuel. Il s'agit d'un article publié le 10 janvier et qui relate dans le détail les pressions qu'Israël a exercé sur l'administration Bush pour essayer d'amener les Etats-Unis à lancer, ou à cautionner, une attaque militaire en Iran. Ce thème est apparu dans l'actualité à la fin de 2006. L'enquête du New York a demandé plus de quatre semaines de travail journalistique. Elle est historique dans la mesure où les historiens seront obligés de s'y référer. L'audiovisuel peut la citer mais ne peut pas la plagier.

En réduisant sa pagination pour se consacrer à l'approfondissement de l'essentiel, la presse écrite imprimée cessera de gruger les lecteurs payants: aujourd'hui, quiconque achète un quotidien paie des articles qu'il ne lira pas, ce qui est unique dans les pratiques commerciales.

Un dispositif multicanal

Enfin et surtout, un organe d'information ne peut pas s'adapter à la fluidification de nos sociétés en restant "monosupport. Si elle veut atteindre ses publics erratiques et versatiles, aux existences dérythmées à force d'être segmentées (3), l'information ne peut être désormais que "multicanal".
L'entreprise de presse doit se transformer en un dispositif capable de diffuser sur tous les supports et par tous les vecteurs disponibles, du papier au SMS en passant le web et les développements de la 3G, donc le son et la vidéo.
Dans une telle approche de la collecte, du traitement et de la diffusion, chaque support a ses contraintes et ses avantages concurrentiels. Mais il est clair qu'il y aura de plus en plus de monde devant toutes sortes d'écrans et que, sans disparaître complètement, le papier perd sa suprématie comme support de l'information .

Du rich media

Le dispositif multicanal présente le premier avantage de réduire les coûts de matière première et de distribution. Ce qui revient, pour la presse écrite, à s'extraire enfin d'une logique industrielle issue du XIXème siècle.
Il implique par ailleurs l'obligation d'exploiter rationnellement les supports et les vecteurs pour ce qu'ils apportent de manière spécifique à l'information. Le papier: une manière d'écrire et de photographier pour la profondeur, le plaisir et la durée. Les écrans: d'autres manières d'écrire, le son, la vidéo, les animations électroniques. C'est la définition du rich media: exploiter chaque mode d'expression pour ce qu'il est apte à délivrer mieux qu'un autre.
Dans cette approche, le rich media n'est pas seulement une chance historique parce qu'il permet d'exploiter en même temps toutes les potentialités de la numérisation et des réseaux au moindre coût. C'est aussi une occasion inespérée, pour les journalistes, d'analyser les évènements et de détecter leur valeur informative: plus un évènement ou un phénomène est éligible au rich media, plus il est consistant, plus il a de valeur.

De la polyvalence

La valorisation des contenus par le rich media et la configuration multicanal requièrent une certaine polyvalence dans les savoir-faire pratiques du journalisme. Envisagée comme une source d'épanouissement professionnel, la polyvalence consiste à greffer sur un socle d'expertise(s) des compétences adjacentes.
Ce schéma s'applique au reportage d'où émerge la figure du mojo (= mobile journaliste). Une expertise dans le registre des faits divers s'accommode d'une aptitude à prendre des photos élémentaires et à réaliser des diaporamas. Une expertise en matière économique ou scientifique est valorisée quand elle sait, aussi, produire des images qui donnent accès à des notions ou phénomènes abstraits.
Cultivée comme un enrichissement du métier, la polyvalence favorise le travail en essaims par lequel chacun donne le meilleur de ce qu'il sait faire. Ce qui est aussi, soit dit en passant, la forme la plus efficace de l'apprentissage ("sur le tas"), la meilleure et la moins chère des formations. Ainsi pratiquée, la polyvalence apporte au journalisme la créativité dont il est privé par les cloisonnements fonctionnels.

Des fonctions émergentes

La polyvalence s'arrête là où commence la responsabilité de la fiabilité et de la qualité d'un contenu. Un rédacteur capable de prendre certaines photos ne remplace pas le photographe professionnel.
Le reporter qui se sent à l'aise avec le texte, le son, la photo et la vidéo est enclin à vouloir structurer lui-même son enquête en rich media. Mais, outre qu'il n'aura pas toujours le temps de réaliser tous les montages audiovisuels ainsi que l'architecture en liens hypertexte, la validation d'un expert en ergonomie et en webdesign ne peut que garantir la qualité de son travail et son accessibilité. Très proche du traitement de l'actualité, cette fonction peut englober l'optimisation du référencement des pages dans les moteurs de recherche.

Le temps réel et la diffusion multicanal exigent une vigoureuse réhabilitation de la vérification des faits. Il en va de la fiabilité de l'organe d'information et, donc, de la valeur de la marque média.
Ce travail peut être confié aux actuels documentalistes, qui ont déjà une expertise en recherche d'informations sur le web, ou à un journaliste. Documentalistes et journalistes ont d'ailleurs intérêt à coopérer étroitement dans la veille, la collecte et la validation des sources, ne serait-ce que pour mettre au point des méthodologies et des procédures exploitables par l'ensemble de la communauté éditoriale.

Du télétravail

Les contenus numérisés qui se répandent par paquets d'octets à travers la capillarité des réseaux représentent la fluidité à son plus haut degré. Le journaliste joue en permanence avec les distances et avec le temps. Ces deux constats militent en faveur du développement du télétravail dans la presse.
Dès lors qu'un journaliste peut être joint n'importe où n'importe quand, dès lors que les applications les plus performantes sont constamment disponibles et qu'il peut transmettre textes, sons, photos et vidéos numérisés depuis pratiquement n'importe où, le fait de travailler chez lui génère de la productivité de deux manières. Il gagne du temps en transports et il produit au moment où il est au meilleur de sa forme cérébrale. Les contacts par téléphone, textos et webcams préservent la nécessaire synchronisation avec l'organe de presse. Rien ne l'empêche de s'y rendre physiquement pour des contacts utiles.
Le télétravail convient aux salariés qui savent exploiter les outils collaboratifs en ligne et qui savent faire preuve d'une vraie responsabilité, notamment dans la gestion du temps. Il serait étonnant que des journalistes ne se comportent pas comme des salariés exemplaires.

Des espaces de réflexion et de valorisation

Dans une configuration dominée par le multicanal, le rich media, le télétravail et le travail collaboratif en ligne, la question des rédactions intégrées ne se pose plus.
A la place des rédactions-usines coincées dans des immeubles-casernes, les organes de presse peuvent aménager des espaces de réflexion éditoriale (brain storming) autour de l'équivalent pacifique des war rooms (salles d'opérations) qui sont, par excellence, des lieux où se prennent les décisions fondées sur le partage de l'information. Cette "tour de contrôle" de l'actualité assure la diffusion multicanal. Elle est directement reliée à l'espace de valorisation des contenus par le rich media.
Avec un espace de réflexion, une salle d'opérations et un centre d'enrichissement des contenus, les organes de presse s'adaptent au XXIème siècle des sociétés développées.

De la cogestion éditoriale

Les outils collaboratifs actuels favorisent la mise en place d'instances - panels, communautés ou conseils - par lesquelles ceux à qui s'adresse l'information doivent pouvoir s'exprimer sur le choix et le suivi des sujets ainsi que sur le traitement de l'actualité.
Esquissée par les journalistes blogueurs, la cogestion éditoriale est une manière éthique de rendre des comptes à ceux qui manifestent leur confiance en achetant des contenus.
Etre à l'écoute des infonautes rétablira la fiabilité des journalistes en leur évitant la tentation de trop céder aux connivences avec les pouvoirs.
Enfin, travailler avec les citoyens les plus intéressés par une information de qualité est également un moyen de développer la créativité journalistique.
Surtout si, le mythe du "journalisme citoyen" s'étant affaissé sur sa propre vacuité, la cogestion éditoriale englobe les contributions, rémunérées en piges, de témoins participatifs.

Payer pour ce qui a de la valeur

Dès lors que de substantielles réductions de coûts sont obtenues par une reconfiguration de l'entreprise - pagination réduite, distribution allégée, locaux réduits à l'essentiel, gains de productivité par le télétravail - la mise au point d'un modèle économique peut s'appuyer sur l'idée simple que les infonautes paient pour obtenir les contenus qui ont de la valeur à leurs yeux.
Ne plus imposer l'achat de l'intégralité d'une publication électronique serait une démarche triplement judicieuse.
- L'internaute ne paie que ce qu'il a envie de "consommer" et non ce que les choix d'une rédaction lui imposent, dans ce qui ressemble à de la vente forcée (4).
- Dès lors que les infonautes achètent les contenus, un lien qui n'est pas seulement commercial s'établit avec la rédaction. Ce n'est ni du marketing ni de la relation client, mais le fait est que l'acheteur se comporte en co-propriétaire d'un contenu et qu'à ce titre la rédaction lui doit des égards: dévoilement des sources utiles, prolongements didactiques, suivi de l'information.
- Les contenus les moins achetés ne perdent rien de leur valeur journalistique et les meilleures ventes ne sauraient orienter la stratégie éditoriale. Il reste qu'une rédaction gagne à mieux connaître ses publics par ce système de vente au détail des contenus qu'elle propose.

Ces quelques idées sont à considérer comme des opportunités. A évaluer, expérimenter, adapter à la faveur d'un bricolage informationnel volontariste et pragmatique.
C'est la seule manière - à l'opposé de la mendicité corporatiste qui consiste à quémander des aides au pouvoir politique - de donner à l'industrie de l'information la flexibilité et l'agilité dont elle a besoin pour survivre dans la fluidité du monde développé.

1) Les idées émises dans ce billet s'inscrivent dans un cadre théorique proposé par Pascal Michon dans "Rythmes, pouvoir, mondialisation" (Presses Universitaires de France), une de mes lectures les plus stimulantes de ces dernières années.

2) L'agilité consiste, pour une industrie ou une entreprise, à (s') investir dans les phénomènes que la fluidité fait émerger. Les firmes pionnières du matériel informatique ne fabriquent plus d'ordinateurs, elles prospèrent dans les services. Constructeur d'ordinateurs, Apple se déploie dans la distribution musicale et dans la téléphonie nomade. A partir d'algorithmes pour un moteur de recherche, Google se répand dans la bureautique, la téléphonie et surtout dans la publicité. Distributeur de produits culturels, Amazon fabrique un lecteur électronique.

3) Dans "L'individu hypermoderne", ouvrage collectif publié par les éditions Erès, François Ascher analyse les conséquences des innovations socio-techniques -imprimerie, télégraphe, radio, phonographe, magnétophone, téléphone, télévision, magnétoscope, messageries téléphoniques et électroniques - sur la gestion individuelle du temps. Le magnétoscope a permis de se soustraire à la contrainte horaire des émissions qui commençaient à 20h30. Le téléphone nomade avec affichage du numéro appelant permet à l'individu de se désynchroniser et de se ré-synchroniser à volonté.

4) Bien que je ne lise jamais le moindre article consacré au sport, l'achat de ces articles m'est imposé si j'achète un quotidien dans un kiosque ou quand je m'abonne au "Monde" électronique. Dans leurs temporalités fragmentées et désynchronisées, les infonautes veulent s'approprier les contenus numériques, qu'ils soient musicaux ou visuels. En matière d'information, le fait que les internautes picorent ce qui est gratuit ne les empêchera pas de payer pour obtenir ce qui leur semblera singulier, consistant et agréable.

vendredi 18 avril 2008

Un vrai débat sur l'avenir du journalisme

Découverte grâce au blog Samsa News de Philippe Couve, producteur et présentateur de l'Atelier des Médias sur RFI, une note de Jeff Jarvis sur l'avenir du journalisme m'entretient depuis plusieurs jours dans un état d'intenses cogitations. Cette note du 14 avril 2008 ouvre une réflexion prospective parmi les plus originales de ces dernières années. Remarquablement argumentée et illustrée par des schémas imparables, la vision de Jarvis me tracasse.

Impossible de ne pas adhérer à la première remarque du professeur de journalisme: les nouvelles du monde parvenant à l'individu par l'entonnoir des médias est, en effet, une notion périmée. Et on accepte naturellement le diagramme qui montre que la presse est devenue une source parmi d'autres: sites web des entreprises, des organisations, des gouvernements, blogs.
Mais déjà, deux objections pointent: d'abord le fait que l'on puisse "avoir des nouvelles" par d'autres canaux que ceux de la presse n'est pas nouveau dans la sociologie de l'information; ensuite, justement, les citoyens ont appris à faire la différence entre la publicité, la propagande, le prosélytisme et l'information proprement dite, c'est à dire les nouvelles formatées par l'industrie de la presse.

Avenir_journalisme_me_sphere.jpg

Dans le schéma ci-dessus de Jeff Jarvis, l'idée que l'individu qui "consomme" de l'information est désormais au centre de l'écosystème est capitale. Mais différencier les moteurs de recherche des sites éditoriaux dans l'accès à l'information est une présentation largement fallacieuse pour la simple raison que les moteurs sollicités par une requête sur l'actualité conduisent le plus souvent vers des sites de journaux.

Méfiance à l'égard de l'absolue primauté du récit

Avec d'autres schémas que je ne peux reproduire ici sous peine de plagiat, Jeff Jarvis en arrive à sa thèse la plus perturbante. Je la résume: puisque ce qui intéresse les audiences, c'est le récit de l'évènement, tout - les journalistes, les salles de rédaction, le processus de fabrication de l'information - tout doit s'organiser autour de du récit. Outre que le mot "story" me rend méfiant depuis que j'ai lu l'excellent "Storytelling" de Christian Salmon (éditions La Découverte), j'assume un désaccord avec l'éminent professeur sur la nature de l'information et, par conséquent, sur les mutations à venir de la fonction journalistique.

Avenir_journalisme_planisphere.jpgAinsi, aucun individu moyennement cultivé ne pourra donner la moindre signification à cette cartographie de l'actualité mondiale le vendredi 18 avril à 16h20. Un journaliste normalement constitué doit pouvoir y reconnaître des "sujets" de cette journée.(S'il en est incapable, il n'a rien à faire dans ce métier.)
Mais surtout, si l'on considère que les citoyens veulent de l'information sur les évènements qu'ils ont du mal à comprendre, il faut leur apporter une véritable ingénierie de l'actualité. Exemple: la crise des subprimes, phénomène qui dure depuis plus d'un an et qui s'aggrave en affectant leur vie quotidienne.

Le citoyen seul face à la crise des subprimes

Je défie un individu moyen de trouver, seul, les bonnes informations sur cet évènement extraordinairement complexe et de construire, seul, une cohérence à partir des informations chaotiques qu'il aura quand même pu glaner ici et là. Dans l'image ci-dessous, la texture blanche, grise et noire symbolise la profusion chaotique de toutes les informations disponibles à un moment donné sur le web. J'ai emprunté des métaphores simples à la Gestalt Theorie afin de montrer que seuls des journalistes peuvent mettre en évidence les structures élémentaires des fonds spéculatifs, celles du système bancaire, celles des institutions monétaire, celles des entreprises. En dehors de quelques cercles d'initiés, seuls des journalistes peuvent établir les liens entre les principaux acteurs de cette crise.


Ce qui signifie que le journaliste doit accepter de ne plus être un simple collecteur et se contenter d'énumérer des faits épars sélectionnés non pas en fonction de leur consistance et de leur portée mais en selon leur ordre d'arrivée sur les écrans, les plus récents étant réputés les plus importants. Cette fonction est désormais assumée par les portails et les agrégateurs.

La fin programmée des ânonneurs de dépêches

Entendre à la radio ou voir sur des chaînes câblées, des hommes et des femmes incultes ânonner des titres de dépêches dont ils ne comprennent manifestement pas le sens est un des spectacles les plus affligeants du moment. L'avènement de l'information continue est une des causes de cette déqualification de la profession: avant France Info, LCI, et autres I-télé, le présentateur pouvait être un parfait abruti - il y en avait - mais ce n'était pas très gênant. L'essentiel de l'information n'était pas dans ses "lancements" mais dans les interventions des journalistes spécialisés (lesquels rédigeaient souvent les "lancements" à la place de présentateurs qui avouaient, dans certains domaines comme l'économie, "ne rien comprendre à tout çà"). Aujourd'hui, l'information n'est souvent composée que de lancements rédigés par des journalistes dont on peut effectivement se passer dans la vision de Jeff Jarvis. Dans certaines industries, des métiers sous-qualifiés ont effectivement été remplacés par des robots.

Avenir_journalisme_crise_causes_effets.jpg

Les journalistes dont on ne pourra pas se passer seront ceux qui pourront produire rapidement une analyse des causes et des conséquences d'une crise, ou d'une catastrophe, ou d'un évènement complexe, en mettant en cohérence les faits décisifs éparpillés dans le chaos informationnel. Cette analyse, qui peut et doit comporter des récits, des témoignages, est la base de l'ingénierie de l'actualité.

Avenir_du_journalisme_dispositif_multicanal.jpg

La seconde phase de cette ingénierie de l'actualité est la maîtrise des canaux de diffusion. Dans ce schéma, l'individu consommateur d'information n'est pas aussi visible que dans le schéma de Jeff Jarvis mais il est au coeur du dispositif. Le journaliste sait que ses audiences recoivent désormais l'information par plusieurs vecteurs - radio, journal, téléphone nomade, web, télévision - et il organise la diffusion de ses contenus pour satisfaire au mieux les attentes de ses audiences. Un internaute seul face au web organise peu, ou mal, la réception de l'information et ne reçoit aucune mise en cohérence des récits qui lui sont généreusement proposés.

Avenir_du_journalisme_timing_de_diffusion.jpg

Troisième composante de l'ingénierie de l'actualité: la planification de la diffusion. Contrairement à ce que suggère Jeff Jarvis, une "story" peut avoir une fin. Il arrive, en effet, qu'une actualité soit recyclée - récupérée et réinterprétée - par l'Histoire. Ce qui est vrai, c'est que - le consommateur étant toujours au centre de l'infosphère - les journalistes ne peuvent plus se permette de sautiller d'un sujet à l'autre au gré des humeurs médiatiques et des petits arrangements implicites avec les pouvoirs économiques et politiques. Il faut donc construire une relation neuve avec les consommateurs exigeants d'information. Pas sur le modèle du courrier des lecteurs ni sur celui des dérisoires médiations, mais sur la base d'un partenariat qui concerne l'ensemble du projet éditorial.

Sur ce graphique,les journalistes à gauche et leurs audiences à droite, collaborent dans la gestion du projet éditorial et dans le contrôle du processus de production et de diffusion de l'information.

Avenir_du_journalisme_relations_journalistes_audiences.jpg

Le journaliste capable de donner du sens au chaos informationnel, de faire émerger la cohérence cachée des évènements complexes doit rendre des comptes à ceux qui lui font confiance. D'ailleurs, plus on est compétent, moins on craint de s'expliquer.

LIEN PERMANENT

mardi 2 octobre 2007

L'avenir des journaux selon le créateur de Dilbert

Dilbert_Futiur_of_newspapers_.jpg Un terminal mobile connecté aux réseaux sans fil et capable de déployer un film numérique qui remplacera le papier. C'est le futur quotidien d'information selon Scott Adams.
Le créateur de Dilbert, héros technophile d'un comic strip acerbe sur le monde l'entrepriseDilbert.jpg imagine sur son blog une séparation entre l'actualité internationale et nationale et l'actualité locale. Les journalistes professionnels ne traiteraient que la première; la seconde serait confiée à des blogueurs rémunérés faisant office de correspondants locaux.
Actualisés en permanence et clairement répartis entre reportages et commentaires, les contenus journalistiques seraient sélectionnés et hiérarchisés, en fonction de leur consistance factuelle et de l'acuité des commentaires, par des journalistes professionnels assistés de blogueurs.
Scott Adams prévoit la fin des quotidiens imprimés sur papier dans deux générations de téléphones portables, quand ces appareils seront équipés en série de navigateurs sur réseaux sans fil à hauts débits. Signe qu'une attente existe pour un tel dispositif, la vision mi-sérieuse mi-humoristique de Scott Adams fait l'objet d'un nombre impressionnant de commentaires de haute qualité.
Source: PaidContent

Lien permanent

dimanche 23 septembre 2007

L'outil des rédactions réactives intégrées

Une vingtaine de journalistes du groupe de presse australien Faifax Medias viennent d'être équipés d'un assistant personnel électronique, le i-mate Jasjam, capable de produire et de transmettre par réseaux sans fil des textes, des sons, des images fixes et des vidéos numériques.
L'outil journalistique Imate Jasjam

Dans un premier temps, seuls les reporters affectés aux informations "chaudes" sont formés à l'utilisation de cet outil qui est au journalisme de l'ère électronique ce que furent naguère à la profession la machine à écrire ou le téléphone. Formation en deux étapes: aspects pratiques et prolongements sur la stratégie induite par cet outil, dont je parie qu'il deviendra emblématique.

La mise en oeuvre dans un grand groupe de presse d'un appareil multimédia communicant marque le début d'une mutation historique, globale et irréversible.

Tous les journalistes du "Sydney Morning Herald" et de "The Age" (Melbourne) devront être, à terme, capables de s'exprimer en différents formats textuels, audio et visuels.

Ils ne perdront pas pour autant leurs spécialisations professionnelles, en économie, dans les faits divers ou dans le domaine culturel.

Ils auront simplement à tenir compte du fait que leur production sera diffusée par une plate-forme multicanal sur un site web, vers l'imprimerie, une radio ou un serveur de téléphonie mobile. Ce qui suppose des rédactions intégrées, sans distinctions fonctionnelles entre les journalistes affectés au support papier et leurs confrères travaillant en ligne.

Sources:
Editors Weblog
Rédactions intégrées

Lien permanent

mercredi 5 septembre 2007

Journalisme sans but lucratif

Un organe d'information électronique financé par des dons.
L'ancien rédacteur en chef du Minnesota Star Tribune s'apprête à lancer MinnPost.com, un organe d'information réalisé par vingt-cinq journalistes professionnels et exclusivement diffusé sur le web.
Le modèle économique est celui des organisations sans but lucratif. Joel Kramer a rassemblé 1,1 million de dollars auprès de souscripteurs indépendants.
Les lecteurs sont invités à envoyer des dons de différents montants pour devenir membres fondateurs de la publication.

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dimanche 2 septembre 2007

Une thèse stimulante

"L'impact d'internet sur l'économie de la presse: quel chemin vers la profitabilité ?"
Danielle Attias a soutenu le 13 juillet 2007 une thèse de doctorat dont la lecture est vivement recommandée à tous ceux - gestionnaires, journalistes, responsables politiques - qui se demandent comment l'industrie de l'information peut relever les défis technologiques et économiques.
Source : Webmedia

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jeudi 23 août 2007

Interfaces à venir

Nouvelles manières de travailler collectivement.

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