Les activités humaines s'épanouissent en captant les phénomènes dominants de
leur écosystème.
La fluidité apparaît de plus en plus comme une des caractéristiques motrices
des sociétés développées (1).
L'industrie de l'information peut se régénérer en s'adaptant, mieux qu'elle n'a
su le faire jusqu'ici, à une fluidité qu'elle a contribué à faire entrer dans
les modes de vie: flux, réseaux, communautés, mouvances, flexibilité...
Une des causes des dysfonctionnements actuels vient en effet de ce que
les
entreprises de presse et le journalisme sont
restés ce qu'ils étaient à leur apogée au milieu du siècle précédent:
culturellement calqués sur une société encore rigide, donc inadaptés à la
fluidification de leur environnement actuel.
Un peu d'agilité (2) et l'examen de quelques pratiques émergentes pourraient
permettre de relever les défis que la sclérose corporatiste a laissé se
dresser.
Un organe de prospective
Pour essayer de rattraper la faute historique qui a consisté à ne pas tirer, à
temps, les conséquences de la numérisation massive et du déploiement des
réseaux, l'industrie de l'information doit se doter d'un centre de recherche et
développement, organe de prospective beaucoup plus ambitieux que
le CNDI.
Seul un think tank doté de gros moyens peut mobiliser des
scientifiques, des ingénieurs, des spécialistes des sciences humaines sans
oublier des groupes de réflexion comme le Réseau d'Etudes sur le
Journalisme. Cette instance devrait se consacrer à deux enjeux
cruciaux: l'innovation technologique et les usages. Une veille intensive et des
enquêtes utilitaristes pourraient fournir aux entreprises de presse les aides à
la décision d'investissement.
Sur le court terme, par exemple, avec le démarrage des lecteurs
électroniques. Les potentialités actuelles
et futures du
papier électronique devraient naturellement figurer parmi les thèmes
d'observation prioritaires. Surtout quand une entreprise française figure parmi
les principaux acteurs de son développement.
Ce n'est pas parce que Cytale
a été un
échec entre 1998 et 2002 que l'innovation s'est arrêtée: une
demi-douzaine de livres électroniques sont actuellement disponibles; la
stupidité du
dispositif bibop de 1993 n'a pas empêché le développement un an
plus tard de la téléphonie nomade. Le minitel rigide et centralisé a été
submergé, englouti, par le web tellement polycentrique et fluide qu'il oscille
constamment entre l'ordre stérilisateur et le désordre créatif.
Moins de papier
L'éventuelle adoption du lecteur électronique comme support de l'information ne
signifierait pas la "fin du papier". Les quotidiens ont quand même intérêt à
réduire leur pagination pour réserver le coûteux papier aux contenus
d'approfondissement, denses et de qualité.
Cesser de "courir après l'audiovisuel" en imprimant des informations volatiles,
réductrices, que tout le monde connaît pour les avoir entendues à la radio ou
vues à la télévision permettra à la presse écrite de se
re-légitimer doublement.
En se soustrayant au tempo de l'audiovisuel et à la prétention de tout raconter
chaque jour dans l'urgence, la presse écrite restaurera le précieux
discernement journalistique et la nécessaire hiérarchisation des
évènements.
Le New York Times vient de fournir un remarquable exemple de résistance de
la presse écrite au tempo de l'audiovisuel. Il s'agit d'un
article publié le 10 janvier et qui relate dans le détail les
pressions qu'Israël a exercé sur l'administration Bush pour essayer d'amener
les Etats-Unis à lancer, ou à cautionner, une attaque militaire en Iran. Ce
thème est apparu dans l'actualité à la fin de 2006. L'enquête du New York a
demandé plus de quatre semaines de travail journalistique. Elle est historique
dans la mesure où les historiens seront obligés de s'y référer. L'audiovisuel
peut la citer mais ne peut pas la plagier.
En réduisant sa pagination pour se consacrer à l'approfondissement de
l'essentiel, la presse écrite imprimée cessera de gruger les lecteurs payants:
aujourd'hui, quiconque achète un quotidien paie des articles qu'il ne lira pas,
ce qui est unique dans les pratiques commerciales.
Un dispositif multicanal
Enfin et surtout, un organe d'information ne peut pas s'adapter à la
fluidification de nos sociétés en restant "monosupport. Si elle veut atteindre
ses publics erratiques et versatiles, aux existences dérythmées à force d'être
segmentées (3), l'information ne peut être désormais que "multicanal".
L'entreprise de presse doit se transformer en un dispositif capable de diffuser
sur tous les supports et par tous les vecteurs disponibles, du
papier au SMS en passant le web et les
développements de la 3G, donc le son et la vidéo.
Dans une telle approche de la collecte, du traitement et de la diffusion,
chaque support a ses contraintes et ses avantages concurrentiels. Mais il est
clair qu'il y aura de plus en plus de monde devant toutes sortes d'écrans et
que, sans disparaître complètement, le papier perd sa suprématie comme support
de l'information .
Du rich media
Le dispositif multicanal présente le premier avantage de réduire les coûts de
matière première et de distribution. Ce qui revient, pour la presse écrite, à
s'extraire enfin d'une logique industrielle issue du XIXème siècle.
Il implique par ailleurs l'obligation d'exploiter rationnellement les supports
et les vecteurs pour ce qu'ils apportent de manière spécifique à l'information.
Le papier: une manière d'écrire et de photographier pour la profondeur, le
plaisir et la durée. Les écrans: d'autres manières d'écrire, le son, la vidéo,
les animations électroniques. C'est la définition du rich
media: exploiter chaque mode d'expression pour ce qu'il est
apte à délivrer mieux qu'un autre.
Dans cette approche, le rich media n'est pas seulement une chance
historique parce qu'il permet d'exploiter en même temps toutes les
potentialités de la numérisation et des réseaux
au moindre coût. C'est aussi une occasion inespérée, pour les
journalistes, d'analyser les évènements et de détecter leur valeur informative:
plus un évènement ou un phénomène est éligible au rich media, plus il
est consistant, plus il a de valeur.
De la polyvalence
La valorisation des contenus par le rich media et la configuration
multicanal requièrent une certaine
polyvalence dans les savoir-faire pratiques du journalisme.
Envisagée comme une source d'épanouissement professionnel, la polyvalence
consiste à greffer sur un socle d'expertise(s) des compétences
adjacentes.
Ce schéma s'applique au reportage d'où émerge la figure du mojo
(= mobile journaliste). Une expertise dans le registre des faits
divers s'accommode d'une aptitude à prendre des photos élémentaires et à
réaliser des diaporamas. Une expertise en matière économique ou scientifique
est valorisée quand elle sait, aussi, produire des images qui donnent accès à
des notions ou phénomènes abstraits.
Cultivée comme un enrichissement du métier, la polyvalence favorise
le travail en essaims par lequel chacun donne le meilleur de ce
qu'il sait faire. Ce qui est aussi, soit dit en passant, la forme la plus
efficace de l'apprentissage ("sur le tas"), la meilleure et la moins chère des
formations. Ainsi pratiquée, la polyvalence apporte au journalisme la
créativité dont il est privé par les cloisonnements fonctionnels.
Des fonctions émergentes
La polyvalence s'arrête là où commence la responsabilité de la fiabilité et de
la qualité d'un contenu. Un rédacteur capable de prendre certaines photos
ne remplace pas le photographe professionnel.
Le reporter qui se sent à l'aise avec le texte, le son, la photo et la vidéo
est enclin à vouloir structurer lui-même son enquête en rich media. Mais, outre
qu'il n'aura pas toujours le temps de réaliser tous les montages audiovisuels
ainsi que l'architecture en liens hypertexte, la validation d'un expert en
ergonomie et en webdesign ne peut que garantir la qualité de son
travail et son accessibilité. Très proche du traitement de l'actualité, cette
fonction peut englober l'optimisation du référencement des pages dans les
moteurs de recherche.
Le temps réel et la diffusion multicanal exigent une vigoureuse réhabilitation
de la
vérification des faits. Il en va de la fiabilité de l'organe
d'information et, donc, de la valeur de la marque média.
Ce travail peut être confié aux actuels documentalistes, qui ont déjà une
expertise en recherche d'informations sur le web, ou à un journaliste.
Documentalistes et journalistes ont d'ailleurs intérêt à coopérer étroitement
dans la veille, la collecte et la validation des sources, ne
serait-ce que pour mettre au point des méthodologies et des procédures
exploitables par l'ensemble de la communauté éditoriale.
Du télétravail
Les contenus numérisés qui se répandent par paquets d'octets à travers la
capillarité des réseaux représentent la fluidité à son plus haut degré. Le
journaliste joue en permanence avec les distances et avec le temps. Ces deux
constats militent en faveur du développement du télétravail dans la
presse.
Dès lors qu'un journaliste peut être joint n'importe où n'importe quand, dès
lors que les
applications les plus performantes sont constamment disponibles et
qu'il peut
transmettre textes, sons, photos et vidéos numérisés depuis pratiquement
n'importe où, le fait de travailler chez lui génère de la
productivité de deux manières. Il gagne du temps en transports et il produit au
moment où il est au meilleur de sa forme cérébrale. Les contacts par téléphone,
textos et webcams préservent la nécessaire synchronisation avec l'organe de
presse. Rien ne l'empêche de s'y rendre physiquement pour des contacts
utiles.
Le télétravail convient aux salariés qui savent exploiter les
outils collaboratifs en ligne et qui savent faire preuve d'une
vraie responsabilité, notamment dans la gestion du temps. Il serait étonnant
que des journalistes ne se comportent pas comme des salariés exemplaires.
Des espaces de réflexion et de valorisation
Dans une configuration dominée par le multicanal, le rich media, le télétravail
et le travail collaboratif en ligne, la question des
rédactions intégrées ne se pose plus.
A la place des rédactions-usines coincées dans des immeubles-casernes, les
organes de presse peuvent aménager des espaces de réflexion éditoriale
(brain storming) autour de l'équivalent pacifique des war
rooms (salles d'opérations) qui sont, par excellence, des lieux où se
prennent les décisions fondées sur le partage de l'information. Cette "tour de
contrôle" de l'actualité assure la diffusion multicanal. Elle est directement
reliée à l'espace de valorisation des contenus par le rich
media.
Avec un espace de réflexion, une salle d'opérations et un centre
d'enrichissement des contenus, les organes de presse
s'adaptent au XXIème siècle des sociétés développées.
De la cogestion éditoriale
Les outils collaboratifs actuels favorisent la mise en place d'instances -
panels, communautés
ou conseils - par lesquelles ceux à qui s'adresse l'information doivent pouvoir
s'exprimer sur le choix et le suivi des sujets ainsi que sur le traitement de
l'actualité.
Esquissée par les journalistes blogueurs, la
cogestion éditoriale est une manière éthique de rendre des comptes
à ceux qui manifestent leur confiance en achetant des contenus.
Etre à l'écoute des infonautes rétablira la fiabilité des journalistes en leur
évitant la tentation de trop céder aux connivences avec les pouvoirs.
Enfin, travailler avec les citoyens les plus intéressés par une information de
qualité est également un moyen de développer la créativité
journalistique.
Surtout si, le mythe du "journalisme citoyen" s'étant affaissé sur sa propre
vacuité, la cogestion éditoriale englobe les contributions, rémunérées en
piges, de
témoins participatifs.
Payer pour ce qui a de la valeur
Dès lors que de substantielles réductions de coûts sont obtenues par une
reconfiguration de l'entreprise - pagination réduite, distribution allégée,
locaux réduits à l'essentiel, gains de productivité par le télétravail - la
mise au point d'un modèle économique peut s'appuyer sur l'idée simple que les
infonautes paient pour obtenir les contenus qui ont de la valeur à leurs
yeux.
Ne plus imposer l'achat de l'intégralité d'une publication électronique serait
une démarche triplement judicieuse.
- L'internaute ne paie que ce qu'il a envie de "consommer" et non ce que les
choix d'une rédaction lui imposent, dans ce qui ressemble à de la vente forcée
(4).
- Dès lors que les infonautes achètent les contenus, un lien qui n'est pas
seulement commercial s'établit avec la rédaction. Ce n'est ni du
marketing ni de la relation client, mais le fait est que l'acheteur se
comporte en co-propriétaire d'un contenu et qu'à ce titre la rédaction lui doit
des égards: dévoilement des sources utiles, prolongements didactiques, suivi de
l'information.
- Les contenus les moins achetés ne perdent rien de leur valeur journalistique
et les meilleures ventes ne sauraient orienter la stratégie éditoriale. Il
reste qu'une rédaction gagne à mieux connaître ses publics par ce système de
vente au détail des contenus qu'elle propose.
Ces quelques idées sont à considérer comme des opportunités. A évaluer,
expérimenter, adapter à la faveur d'un bricolage informationnel volontariste et
pragmatique.
C'est la seule manière - à l'opposé de la mendicité corporatiste qui consiste à
quémander des aides au pouvoir politique - de donner à l'industrie de
l'information la flexibilité et l'agilité dont elle a besoin pour survivre dans
la fluidité du monde développé.
1) Les idées émises dans ce billet s'inscrivent dans un cadre théorique
proposé par Pascal Michon dans "Rythmes, pouvoir, mondialisation" (Presses
Universitaires de France), une de mes lectures les plus stimulantes de ces
dernières années.
2) L'agilité consiste, pour une industrie ou une entreprise, à (s')
investir dans les phénomènes que la fluidité fait émerger. Les firmes
pionnières du matériel informatique ne fabriquent plus d'ordinateurs, elles
prospèrent dans les services. Constructeur d'ordinateurs, Apple se déploie dans
la distribution musicale et dans la téléphonie nomade. A partir d'algorithmes
pour un moteur de recherche, Google se répand dans la bureautique, la
téléphonie et surtout dans la publicité. Distributeur de produits culturels,
Amazon fabrique un lecteur électronique.
3) Dans "L'individu hypermoderne", ouvrage collectif publié par les
éditions Erès, François Ascher analyse les conséquences des innovations
socio-techniques -imprimerie, télégraphe, radio, phonographe, magnétophone,
téléphone, télévision, magnétoscope, messageries téléphoniques et électroniques
- sur la gestion individuelle du temps. Le magnétoscope a permis de se
soustraire à la contrainte horaire des émissions qui commençaient à 20h30. Le
téléphone nomade avec affichage du numéro appelant permet à l'individu de se
désynchroniser et de se ré-synchroniser à volonté.
4) Bien que je ne lise jamais le moindre article consacré au sport, l'achat
de ces articles m'est imposé si j'achète un quotidien dans un kiosque ou quand
je m'abonne au "Monde" électronique. Dans leurs temporalités fragmentées et
désynchronisées, les infonautes veulent s'approprier les contenus numériques,
qu'ils soient musicaux ou visuels. En matière d'information, le fait que les
internautes picorent ce qui est gratuit ne les empêchera pas de payer pour
obtenir ce qui leur semblera singulier, consistant et agréable.

Ainsi, aucun individu moyennement cultivé
ne pourra donner la moindre signification à cette cartographie de l'actualité
mondiale le vendredi 18 avril à 16h20. Un journaliste normalement constitué
doit pouvoir y reconnaître des "sujets" de cette journée.(S'il en est
incapable, il n'a rien à faire dans ce métier.)




L'outil de base est un terminal nomade,
le
Un
clavier relié au téléphone par ondes Bluetooth.
+
un micro directionnel Sony aménagé par Nokia pour réduire les arrière plans
bruyants.
+un tripode "customisée pour contenir
le N95 8G
+ un
chargeur et une batterie solaires pour faire face aux besoins énergétiques du
dispositif.
Un
terminal mobile connecté aux réseaux sans fil et capable de déployer un film
numérique qui remplacera le papier. C'est le futur quotidien d'information
selon Scott Adams.
imagine 