Parmi les aberrations commerciales qui prolongent et accentuent les
difficultés de la presse traditionnelle, une des plus insupportables consiste à
devoir payer ce que l'on ne consomme pas.
Dépenser 1,40 euro pour acquérir la version papier du quotidien "Le Monde"
serait, dans mon cas, consacrer 0,84 euro par jour - soit 260 euros par an - à
des contenus qui ne m'intéressent pas (1) et, pire encore, à des signatures que
je déteste (2).
Aucun modèle économique ne peut survivre à une transaction qui s'apparente à de
la vente forcée. Surtout depuis que le web offre une grande diversité de
sources d'information aussi crédibles (3) que l'ex-"journal français de
référence".
D'où la tentative que voici pour essayer d'obtenir un accès plus rationnel et
plus honnête aux contenus que je souhaite consommer:
(Durée: 49 secondes. Merci à Michelle, kiosque Clément, place
Gambetta.)
Parmi les remèdes à cette iniquité, les lecteurs électroniques mériteraient que
les industries de la presse leur consacrent deux types d'investissements.
D'abord dans la mise au point d'un support original et évolutif conçu par la
presse pour la presse.
Les tablettes de lecture qui obtiennent de plus en plus de succès aux
Etats-Unis
surprennent les observateurs les plus sceptiques par le nombre et
la rapidité de leurs améliorations. Mais celles-ci sont d'abord destinées à
accélérer l'écoulement des centaines de milliers d'ouvrages numérisés dont
Amazon assure la distribution en ligne. Un lecteur électronique d"information
exige d'autres fonctionnalités.
Un peu d'agilité est nécessaire pour s'adapter
Il ne devrait pas échapper aux grands décideurs affligés de "la presse en
crise" que ce moyen de lecture en forte progression est proposé par une
entreprise du web. C'est l'occasion de rappeler qu'avant Amazon, Apple est
devenu un important distributeur de musique doublé d'un acteur majeur de la
téléphonie mobile et que Google s'est emparé de services web qui n'auraient
jamais dû échapper aux industries de contenus si elles
avaient été, dès 1997, un peu clairvoyantes. La seule raison pour
laquelle un moteur de recherche cause tant de soucis à la presse traditionnelle
est que celle-ci n'a pas suffisamment d'agilité pour s'adapter aux changements
de son écosystème et ce par manque de culture technologique.
Une deuxième catégorie d'investissements devrait être consacrée à l'adaptation
des infrastructures de distribution. Chaque utilisateur d'un lecteur
électronique devra pouvoir trouver une station de téléchargement d'articles en
ville, sur la route comme à la campagne.

Les kiosques et autres lieux de distribution conventionnels ne seraient pas
désavantagés; il y a même tout lieu de croire qu'ils seraient revivifiés car il
va de soi que le support papier n'est pas prêt de disparaître.
Nouveaux modes d'accès à l'information
Avec des infrastructures adaptées aux supports mobiles émergents, le nombre de
personnes susceptibles de consommer des contenus électroniques s'élargit
(considérablement) à toutes les personnes qui sont actuellement exclues de
l'accès au web par inhibition face à l'informatique: une tablette avec quelques
boutons est moins intimidante qu'un ordinateur. Les infonautes conservent un
accès gratuit à la perception panoramique de l'actualité, avant de choisir les
articles, éditoriaux, enquêtes qui les intéressent particulièrement. Le
paiement de ces contenus s'effectue par versements réguliers sur des comptes
débités selon la quantité et la valeur des articles achetés.
Nouveau modèle économique
Les organes de presse qui auront eu la sagesse de créer un système unique de
rémunération pourront moduler les tarifs de leurs contenus en fonction de leur
valeur. Un gros dossier en rich media, par exemple, sera plus cher
qu'un simple reportage illustré de photos, parce que le rich media
aura mobilisé plus de talents sur un évènement complexe (4). Le culte de la
gratuité (que les industries de contenus ont laissé s'instaurer sans réagir au
milieu des années quatre-vingt dix) sera ramené à une dimension plus réaliste.
L'information à forte valeur ajoutée échappera, soit dit en passant, aux
appétits de Google puisque la presse retrouvera un contact direct avec ses
audiences, sur ce type de contenus.
Nouvelle hiérarchie dans les médias
L'exemple
du trimestriel XXI montre que les gens sont prêts à payer ce qu'il
faut pour acquérir des contenus singuliers, denses, "non substituables". Outre
qu'elle remettra la presse gratuite à sa vraie place - entre deux stations de
métro - cette propension à payer pour ce qui a de la valeur favorisera
l'émergence de marques médias structurées par les valeurs fondamentales du
journalisme: fiabilité, consistance, diversité.
Les kiosques et autres lieux de distribution traditionnels de la presse
retrouveront, grâce aux lecteurs électroniques, une vitalité inespérée. Il est
fort probable que le fait de venir y télécharger quelques articles suscitera
des envies d'achat de magazines ou de quotidiens imprimés sur du papier. Avec,
dans ce dernier cas, l'obligation pour les organes d'information qui veulent
s'ériger en marques médias de proposer des enquêtes approfondies sur des
évènements bien sélectionnés et bien hiérarchises, contenus enfin libérés du
tempo superficiel que leur imposent actuellement les médias audiovisuels.
A lire: l'analyse
très intéressante de Frédéric Filloux sur le modèle économique induit par
le Kindle 2 d'Amazon.
1) Je ne lis en moyenne que 40% du contenu de ce quotidien.
2) Je déteste les articles de Francis Marmande dans ce quotidien, mais je suis
obligé de les payer.
3) Je suis abonné payant au Wall Stree Journal depuis 1997, à l'hebdomadaire
"The Economist" et, faute de mieux en France, au "Monde" électronique depuis
2004.
4) Je suis étonné qu'aucun organe traditionnel d'information n'ai proposé, sur
la crise économique, le moindre produit hybride avec certains contenus imprimés
sur papier et d'autres les prolongeant en rich media sur un DVD.
Le quotidien sud africain The Times vient
d'ouvrir
L'offre de contenus englobe les
informations mondiales, nationales et locales dans les rubriques géopolitiques,
économiques, culturelles et sportives. Les infonautes sont prévenus par des
alertes et peuvent accéder aux articles de fond. Ils peuvent également
télécharger des reportages ou des débats en vidéo.
A
droite de l'écran principal, un menu énumère les cinq autres manières d'aborder
le sujet.
fournit de précieuses indications sur
les conditions dans lesquelles le reportage a été réalisé.
Cette conception et cette pratique du
journalisme sur le web s'inscrivent, évidemment, dans la grande tradition du
journalisme écrit, photographique et télévisuel. Elle s'apparente aussi à
l'information en rich media qui est, selon moi, une réponse à
l'inforexie (3) des Français. Après avoir exploré l'enquête sur Johannesbourg,
l'idée m'est venue de proposer une visualisation aussi simple que possible des
approfondissements que favorise le rich media.


Organiser l'interactivité avec les
médianautes pour assurer l'actualisation et le suivi de l'information (page
198)