Depuis juillet 2009, Philippe Vandel incarne une des
deux bonnes suprises (1) de France Info.
"Tout et son contraire" installe sur la chaîne du service public
une manière originale et pertinente de questionner.
Un genre très difficile
Entretien, conversation, questionnement...Les termes couramment employés pour
désigner l'objet journalistique entretiennent un flou sémantique, une
instabilité conceptuelle, sur la nature exacte de cette vieille pratique
professionnelle.
- Un entretien peut consister en échanges d'arguments sans qu'il soit besoin
d'interroger l'interlocuteur.
- Une conversation n'est pas forcément destinée à obtenir une révélation ou une
précision.
- Le questionnement peut être intériorisé; un journaliste qui ne se pose pas de
questions sur ce qu'il va collecter, dire ou écrire est en grand danger de
nullité.
Même dans sa formulation anglicisée, l'art de poser les bonnes questions relève
des plus hautes compétences - une véritable expertise - dans l'industrie de
l'information:
- Il faut avoir une "vision" des sujets à traiter c'est à dire une culture
vaste et profonde.
- Il faut savoir ce que l'on cherche tout en préservant une faculté
d'étonnement. Cette faculté rare ne peut venir que d'une curiosité boulimique
et d'une disponibilité intellectuelle qui s'apparente à fraîcheur d'esprit,
différente de la naïveté.
- Il faut avoir, aussi et surtout, une structure mentale suffisamment
rigoureuse pour ne pas se contenter de réponses esquivées ou de grossiers
mensonges.
- Et puis, il y a le positionnement journalistique: faire semblant de ne pas
savoir pour se rapprocher d'un auditoire supposé ignorant ou rivaliser avec
l'interlocuteur au risque de valoriser excessivement le journaliste...
Un genre très galvaudé
Le fait que tous les journalistes, notamment dans l'audiovisuel, aient été
admis à poser des questions à des "invités" a dévoyé ce genre noble.
- Certains se discréditent en parlant avec un réalisateur d'un film qu'ils
n'ont pas vu.
- Presque tous posent les questions qu'on leur a suggéré de poser ou se
contentent de "ramener du son" sans se préoccuper du contenu.
- Dans certaines chroniques radiophoniques nécrosées, le remplissage par
interviews sans curiosité relève de l'escroquerie intellectuelle.
- Beaucoup ne posent que des questions de connivence qui appellent
automatiquement des réponses au service exclusif de la promotion du personnage
ou du produit (2).
- Quelques uns ne cherchent qu'à obtenir des réponses susceptibles de "faire"de
la reprise" dans la presse écrite.
- Rares sont les journalistes qui, comme ceux de la vieille école des années
soixante-dix, osent encore se comporter en "justiciers" en confondant
l'interrogatoire et le questionnement. L'inculture étant devenue une norme
professionnelle, les "petits soldats de l'info" ont peur de "s'en prendre plein
la figure".
Dans les années quatre-vingt a été inventé par et pour les obséquieux les
fausses hésitations qui, chez les journalistes paresseux et incultes,
fonctionnent comme un signal subliminal, un message codé, de soumission aux
"invités".
- Plus récemment, la fainéantise télévisuelle a installé le "journaliste"
animateur de cacophonies absconses dans la posture du patron du café du
Commerce accoudé sur son zinc et qui cherche à se faire valoir auprès d'une
clientèle hébétée. Comme cet épais questionneur télévisuel qui caricature le
droit de suite: "Attendez ! Là, je vous arrête ! J'ai bien
entendu qu'il va pleuvoir. Donc, vous êtes en train de nous dire que des
gouttes d'eau vont tomber du ciel vers le sol ? C'est bien çà
?"
Gros travail de préparation
Par la qualité de la préparation, par les angles qu'il choisit, par la tonalité
qu'il instaure Philippe Vandel appartient, lui, à la caste dépeuplée des grands
intervieweurs. Caste au sommet de laquelle trône toujours James Lipton,
insurpassable maître de cérémonies de l'émission télévisée "Actors
Studio".
Les liens qualitatifs entre Vandel et Lipton ne sont pas évidents.
- D'abord parce que Vandel n'est pas de la génération Lipton (qui, lui, se
réfère curieusement à Bernard Pivot).
- Ensuite parce que le format télévisuel d'Actors Studio n'a rien à voir avec
celui de la chronique radiophonique "Tout et son contraire".
- Enfin parce que le registre de Lipton est concentré sur les plus grands
acteurs du Septième Art alors que les interviews de Vandel ont une thématique
beaucoup plus ouverte, ce qui implique moins de rituel et une plus grande
diversité d'approches.
Au-delà de ces différences flagrantes, la filiation Lipton-Vandel apparaît dans
le plaisir que le téléspectateur dans un cas, l'auditeur dans l'autre cas,
ressentent à l'écoute des réponses.
Il suffit de chercher à comprendre pourquoi on éprouve ce plaisir à l'écoute
des réponses obtenues par Philippe Vandel pour découvrir que, comme chez
Lipton, il y a de la culture, du travail en amont et en aval (au montage
notamment), un positionnement journalistique original, une vraie fraîcheur
d'esprit.
Il importe peu de savoir si le questionneur le plus stimulant de France Info a
lui-même rassemblé sa documentation ou s'il dispose d'un(e) extraordinaire
documentaliste. Le fait est qu'il connaît parfaitement les sujets dont il veut
faire parler ses interlocuteurs.
Philippe Vandel (20 secondes)
Quand il évoque Bourdieu avec le philosophe Michel Onfray, Philippe Vandel ne
s'est manifestement pas contenté de parcourir le communiqué de presse de la
maison d'édition ou la quatrième de couverture d'un livre .
Un angle original
Le positionnement de ses quatre rendez-vous quotidiens (3) consiste, non pas à
faire croire qu'il va obtenir des révélations inédites, mais à supposer que ses
auditeurs savent - ou croient savoir - un certain nombre de choses, et à les
vérifier. C'est souvent à la faveur de ces vérifications que la personne
interrogée corrige ou confirme, en ajoutant souvent des éléments qui, pour le
coup, sont vraiment inédits.
Philippe Vandel (5 secondes)
"Tout et son contraire" n'est pas une instance de consécration médiatique,
c'est une actualisation fine des réputations médiatiques. Opération effectuée
par petites touches bien ajustées de précisions biographiques.
Modestie et curiosité
Enfin, il y a une tonalité. Elle se fonde sur une modestie spontanée qui le
place sans démagogie du côté de ses auditeurs. Quand il s'exclame: " Ah
tiens ! Je ne le savais pas..;", il ne flatte pas l'ignorance supposée de
ceux qui l'écoutent.
Philippe Vandel (12 secondes)
La tonalité Vandel, c'est surtout la curiosité. Si elle est feinte, elle est
bien jouée. En tous cas, elle fonctionne admirablement.
Aucune connivence douteuse, aucune agressivité artificielle. Juste des
inflexions enjouées qui véhiculent un singulier mélange de spontanéité et de
rouerie. L'auditeur partage cette envie un peu goguenarde de savoir. Et quand
le questionneur insiste, c'est avec une fausse naïveté tellement convaincante,
mais au fond très exigeante, que la personne en face ne peut pas résister. Même
les réponses sèches des interlocuteurs coriaces contribuent à la spontanéité de
l'interview; Ce que Philippe Vandel a bien compris lorsqu'il travaille sur le
montage.
Philippe Vandel (12 secondes)
La récompense du bon intervieweur, c'est une réponse comme celle-ci:
Etienne Daho (3 secondes)
Ou comme celle-ci:
Philippe Vandel avec le philosophe Michel Onfray (7 secondes)
(1) Les autres instants de bonheur offerts par France Info sont les chroniques
"Il était une mauvaise foi" du génial Jean-Pierre Gauffre, le seul
héritier spirituel de Pierre
Desproges.
(2) Prenant la défense de
Laurent Bignolas qui prétendait interroger Albert Dupontel sur son
film "Le vilain", après avoir déclaré qu'il n'avait pas vu ce film, Frédéric
Taddei a ouvertement légitimé, lundi sur France 3, le fait qu'un journaliste
puisse poser des questions "ouvertes" afin que "l'invité" puisse faire sa
propre promotion. C'est la première fois qu'un animateur reconnaît publiquement
la pratique des "interviews promotionnels". Sur une chaîne du service
public.
(3) Du lundi au vendredi à 6h20, 9h40, 11h10, 13h40, 15h10, 17h10, 22h20 et
23h50.
La presse reste,
heureusement, une activité ouverte à toutes sortes de compétences.

Pendant que les
responsables, globalement incompétents, de la presse écrite quotidienne
quémandent de l’argent au pouvoir politique et tandis que des regroupements de
journalistes préparent l’avenir en scrutant attentivement leurs rétroviseurs,
les créateurs de XXI enregistrent un phénomène à peine croyable: la qualité
paie puisque leur trimestriel est rentable au bout d’un an.


Quoi qu'il en soit, le
fait que des journalistes soient considérés comme des auteurs prouve que
la profession n'est pas fatalement vouée à la déqualification.
Et la notion d'aristocratie qui s'attache au statut d'auteur renvoie à au
prestige d'une marque média, avec sa
légitimité fondée sur des valeurs reconnues:
fiabilité, singularité, créativité, profondeur. Laurent Beccaria
récuse l'idée de marque media. Il préfère parler de titre.
D'accord: un titre, c'est aristocratique aussi.


