Journalistiques

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vendredi 27 juin 2008

Salutaires polyvalences

Le traitement de l’information en rich media n’est envisageable que si les journalistes maîtrisent un savoir-faire dans (au moins) trois modes d’expression différents. Aucune rédaction ne peut en effet disposer d’un spécialiste pour chacune des composantes de la palette rich media.

Cette palette se déploie dans la métaphore graphique de l’arbre TSIFIAL = Texte, Sons, Images Fixes, Images Animées, Liens.

Arbre_colore_et_contextualise_2.jpg 1 = photos; 2 = cartes; 3 = schémas; 4 = parole; 5 = ambiances;
6 = musique; 7 = diaporamas; 8 = vidéos; 9 = animations électroniques.

Ce que le numérique rend possible

Le niveau du savoir-faire nécessaire se situe entre les aptitudes moyennes de l’amateur et l’expertise du professionnel. Plus précisément: obtenir d’un outil de captation un matériau diffusable et pouvoir transformer ce matériau en un contenu porteur de sens, facile à assimiler. La panoplie numérique favorise l’acquisition de ces aptitudes pratiques. En photographie, savoir cadrer et connaître les fonctionnalités logicielles élémentaires. En audio, savoir positionner le microphone, vérifier le niveau acoustique au casque, être capable de réaliser un montage sommaire. En vidéo, savoir cadrer convenablement et pouvoir aligner quelques plans de manière cohérente.

Deux_polyvalences.jpg

Si on considère que tout journaliste sait rédiger par le truchement d'un ordinateur, la maîtrise du texte et des liens va de soi. Selon les propensions et les expériences individuelles, il n’y a aucune difficulté à ajouter à l’écriture un savoir-faire en photographie et en son, donc en diaporamas, comme c’est le cas, ici, du personnage A. Le fait de pouvoir photographier avec un boîtier numérique compact suppose que l’on peut appuyer sur le déclencheur d’un caméscope après avoir choisi un cadrage simple. Si son confrère B dispose de connaissances opérationnelles dans les animations électroniques de type flash, il connaît le montage vidéo et il est, dans ce domaine, complémentaire de A. Porté sur le graphisme numérique, B est naturellement à l’aise dans les schémas et dans la cartographie. En outre, avec l’instrumentation numérique, les compétences s’échangent facilement : rien de plus facile, par exemple, que de récupérer du son à la sortie audio d’un caméscope.

Le fait que deux journalistes puissent s’exprimer dans tous les modes d’expression du rich media ne supprime pas les métiers de photographe, ingénieur du son et cameraman. Il faut, dans chaque rédaction au moins un expert de l’image enregfistrée, un autre du son et un infographiste de haut niveau pour assurer des réalisations de prestige, contrôler la qualité des contenus, dispenser une formation de base et dépanner éventuellement les non-experts (1).

Nécessité du protocole éditorial...

L’exploitation optimale des polyvalences journalistiques s’obtient par des choix éditoriaux rigoureux que complète une organisation flexible. Un protocole éditorial détermine d’abord les types d’évènements qui sont éligibles au traitement en rich media. Tout, dans l’actualité courante, ne mérite pas d’être formulé en onze modes d’expression. Les phénomènes complexes qui justifient, à priori, un déploiement en rich media, peuvent faire l’objet d’une première formulation en textes et photos, puis enrichis par des sons et des diaporamas, des vidéos, des animations électroniques. ..

Enrichissement_du_rich_media.jpg

Le discernement collectif opère dans le choix des évènements, dans leur analyse et dans la mise au point d’une stratégie rich media qui peut aller de l’article bien illustré au DVD en passant par l’enquête évolutive et le dossier. Ce discernement collectif est crucial pour la régénération des contenus journalistiques, c'est-à-dire pour le retour à la hiérarchisation de l’information et à son évaluation permanente.

... et d'un dispositif flexible

Cette dimension de l’approche rich media a des conséquences sur le fonctionnement des rédactions. Elles sont actuellement conçues sur le modèle rigide des organisations militaires. Pour s’adapter au nouveau système technique régenté par les écrans et les réseaux, les dispositifs humains de l’industrie de l’information doivent pouvoir se modifier constamment, passer très vite de la structure pyramidale traditionnelle à des configurations de type « combo de jazz » ou « essaim ». C’est la seule manière de bien utiliser la polyvalence.

Organisations_redactions.jpg

La rigidité verticale du modèle pyramidal d'organisation favorise le formatage de l'information par les chefs de services: nommés par les rédacteurs en chef et contrôlés par les rédacteurs en chef adjoints, ils orientent spontanément le travail des journalistes vers ce qui leur pose le moins de problèmes: le conformisme. Cette organisation de type militaire freine la réactivité et érode la créativité des journalistes. Le travail en essaim ou sur le modèle du combo de jazz n'exclut pas la responsabilité de la Rédaction en Chef mais elle privilégie l'affirmation des compétences au service d'un projet: enrichir l'information. Dans cette configuration, proposée parmi de nombreuses autres possibilités, les spécialistes (S) et les chercheurs-vérificateurs de faits (V) sont en relation intense avec les journalistes du web qui bénéficient des apports de leurs confrères experts en vidéo et en photographie (Ph) tandis que d'autres narrateurs textuels (T) travaillent à l'approfondissement du récit en cours de développement.

Réflexion individuelle sur l'acte d'informer

Au niveau individuel, la polyvalence oblige chaque journaliste à s’interroger sur la meilleure manière d’informer. S’il estime qu’un schéma lui permettra, sur un point précis, de mieux communiquer avec ses audiences, il doit renoncer à développer ce point précis avec des mots pour le confier à l’image fixe. Sachant que ce qui "passe" très bien en sons n’a pas besoin d’une redondance vidéo, il n’utilisera l’image animée que pour son apport spécifique à l’intelligibilité du contenu. Comme il n’est pas forcément un expert en graphisme numérique, il doit pouvoir faire appel, pour son travail, à plus compétent quand lui dans ce mode d’expression. C’est la configuration de travail en essaim. Elle n’abolit pas la responsabilité de l’auteur de l’article. Elle réhabilite le travail collaboratif principal facteur, avec la polyvalence, de l’enrichissement de l’information.

Ce travail collaboratif dans l’approche rich media nécessite des infrastructures et des procédures qui feront l’objet d’une prochaine note.

1) Pendant l'âge d'or de la presse quotidienne régionale, quand elle atteignait des taux de pénétration inimaginables aujourd'hui, une agence locale "couvrant" un secteur de plus de 200 000 habitants comportait quatre rédacteurs et un photographe. Chaque rédacteur, y compris le chef d'agence, réalisait avec un appareil au format 6X9 des photographies de la prise de vue au tirage en passant par le développement de la pellicule dans les bains chimiques qu'il devait pouvoir entretenir. Le rôle du photographe consistait à intervenir sur les évènements les plus importants - quand la réputation de l'agence et du journal était en jeu - et de traiter les photos des rédacteurs quand ceux-ci devaient donner la priorité à la recherche d'informations urgentes ou à la rédaction de leurs articles. Le photographe attitré traitait également les prises de vues des correspondants locaux, tous équipés d'appareils, et qui dans chaque localité de la zone géographique fonctionnaient comme des journalistes-citoyens dans le cadre d'un dispositif contrôlé par les journalistes professionnels.

mercredi 25 juin 2008

Reconfigurations rédactionnelles

Les difficultés que semblent éprouver de nombreux organes de presse à s’adapter aux nouvelles conditions de collecte, de traitement et de diffusion de l’information viennent manifestement d’une incapacité à concevoir une organisation pertinente.

C’est pourtant le moment de se montrer imaginatif car, comme l’écrit Yvon Pesqueux, chercheur au CNAM (1), « les périodes propices à l’innovation sont celles où le système technique existant commence à se heurter à des difficultés de fonctionnement qui mettent en évidence des problèmes structurels ». Nous y sommes.

Processus industriel inadapté à l'évolution technologique

Une réflexion sur les problèmes d’organisation dans l’industrie de l’information doit d'abord essayer de comprendre ce qui se passe dans son processus confronté à l'évolution du système technique:

Redactions_disfonctionnements_systeme_technique.jpg

Dans le système technique qui régit encore le fonctionnement de l’industrie de l’information, la séquence de la collecte est la moins menacée car aucun dispositif ne peut se substituer à celui que constituent les agences de presse, les envoyés spéciaux permanents, les reporters, les rédactions, chaque entité disposant d'innombrables réseaux d’informateurs et respectant des procédures globalement fiables.
C’est le traitement du produit de la collecte qui commence à poser des problèmes en raison des modes de « consommation » de l’information par les infonautes (lecteurs-auditeurs-téléspectateurs-internautes). Quant à la diffusion de l’information, elle correspond de moins en moins aux modes de vie des audiences.

Ajuster les pratiques professionnelles aux usages des audiences

Pour que la séquence "Diffusion" du processus industriel passe au vert, elle doit devenir "multicanal". Pour que la diffusion- séquence cruciale puisqu'elle est censée toucher les audiences - devienne "multicanal", la séquence précédente, celle du traitement, doit adopter l'approche rich media. Pour que l'approche rich media soit efficace et productive, la séquence de la collecte doit ajouter à ses procédures éprouvées la polyvalence des journalistes. En procédant à ces transformations, le processus séquentiel de l'industrie de l'information se conforme tout simplement à l'évolution de son système technique et surtout aux usages que les audiences font, aujourd'hui, de ce système technique.

Redactions_solutions_disfonctionnements_systeme_technique.jpg

Si les entrepreneurs de presse et les journalistes veulent s’adapter aux comportements actuels et futurs de leurs audiences, ils doivent d’abord transformer radicalement leurs conceptions de la diffusion. Ce qui signifie, notamment, pour la presse écrite, que le site web d’un journal ne doit plus être la réplique statique de ce qui a été imprimé, que le site web d’une station de radio doit intégrer la photo et la vidéo, que le site web d’une chaîne de télévision doit être plus interactif et aller plus en profondeur dans le traitement de l’actualité.

Multicanal, donc rich media, donc polyvalence

La diffusion « multicanal » a pour conséquence, en amont, la mise en œuvre de contenus en rich media, pas seulement pour agrémenter un site mais pour réviser complètement les modes de traitement de l’actualité : décomposition d’une information en faits, décomposition des faits en unités de sens, affectation à chaque unité de sens du moyen d’expression le mieux adapté : texte, sons, images fixes ou animées. A l'occasion des récentes inondations le long du Mississipi, Poynter Online, un site américain de journalisme électronique, mais pas seulement, a fourni des sources de données qui correspondaient très exactement à cette approche en rich media telle qu'elle est proposée dans mon livre:

Information_faits_donnees_jpeg.jpg

En outre, l’approche rich media » ne se conçoit qu’en fonction d’une stratégie éditoriale qui passe par des modalités de diffusion…

Alerte_et_l_enquete_sur_l_echelle_de_diffusion.jpg … et par une exploitation pertinente des canaux de diffusion : de l’information la plus urgente et la plus légère affectée prioritairement aux réseaux sans fil jusqu’ aux dossiers les plus lourds et les plus profonds qui peuvent être réservés aux sites web ou aux DVD.

Dispositif_multicanal.jpg Le traitement ainsi adapté au nouveau système technique qui régit le fonctionnement de l’industrie de l’information exige une certaine polyvalence des journalistes, notamment au niveau de la collecte. Il requiert également la mise en place de nouveaux métiers de l’information comme celui de chercheur-vérificateur. Au fur et à mesure que s’accomplissent ces évolutions, une transformation organisationnelle s’impose.

Redaction_diagramme_global.jpg Les rédactions sont des dispositifs issus de systèmes techniques. Si les dispositifs ne changent pas en même temps que les systèmes techniques, ils créent des problèmes structurels.

1)Yvon Pesqueux, « Organisations : modèles et représentations », PUF.

samedi 7 juin 2008

Un métier à inventer: chercheur-vérificateur

Les basculements technologiques font surgir de nouveaux défis. Confrontée à l’expansion du web comme gisement et diffuseur de contenus, l’industrie de l’information doit relever les défis de l’instantanéité et de la fiabilité. Une des réponses possibles consiste à créer un métier de presse spécialisé dans la recherche et l’évaluation des sources et dans la vérification des faits.

Un professionnel en charge de la recherche journalistique ne peut évidemment pas se contenter de formuler une requête sur Google. Il doit se spécialiser dans les technologies du langage, inventorier les moteurs de recherche, étudier les algorithmes qui les singularisent et assurer une veille permanente dans cet univers en plein développement. Avec ce premier socle de compétences, il est en mesure de conseiller l’ensemble de la rédaction en recommandant certains moteurs, en élaborant et en améliorant des méthodes originales, en assumant les investigations en ligne dans les situations d’urgence. Il pourra également être amené à assurer une formation élémentaire au sein de la rédaction.
Nouveau_metier_figure_1.jpg A ce même professionnel sera confiée la responsabilité d’assurer en permanence une évaluation des sources – bases de données, portails, sites web, blogs, wikis – qui lui seront soumises par ses confrères de la rédaction. Cette évaluation devra porter d’abord sur la fiabilité, ensuite sur la productivité des gisements de données et d’informations. Concrètement, il devra être en mesure de dire que tel site est fiable mais qu’on y trouve pas grand-chose de pertinent ou que tel blog est à la fois riche et dynamique mais que sa fiabilité est douteuse. Ses trouvailles dans les technologies et méthodologies de la recherche ainsi que ses évaluations feront l’objet d’une communication hebdomadaire à l’ensemble de la rédaction.
Nouveau_metier_figure_2.jpg Enfin, toute enquête jugée sensible par la rédaction devra être soumise à ce vérificateur. Il devra être en mesure de corriger les éventuelles erreurs factuelles, d’émettre un doute sur certaines assertions, de suggérer des éléments susceptibles d’enrichir l’article. Selon les rédactions, l’autorité de ce chercheur-vérificateur pourra relever de la simple légitimité de compétence, si ses expertises sont spontanément reconnues, ou d’une position hiérarchique qui le situe au rang de rédacteur en chef adjoint.
Nouveau_metier_figure_3.jpg Ce nouveau métier apporterait aux organes de presse – pas seulement sur le web – des gains de productivité au niveau de l'élaboration et de l'enrichissement des contenus ainsi qu’une valeur ajoutée inestimable en ces temps de faux SMS, de décès prématurément annoncés et d'excuses cauteleuses pour des "confidentiels" inventés. Le premier site d’information qui pourra se prévaloir d’un tel spécialiste bénéficiera, dans le contexte actuel plutôt délètère, d’un avantage concurrentiel. Productivité et différenciation justifient en cette période de basculement technologique un investissement humain, ce qui suppose un salaire décent. Nouveau_metier_figure_4.jpg La formation à ce nouveau métier devra englober certains aspects de la linguistique et de la sémiologie, de la programmation, la connaissance des réseaux ainsi que de solides bases journalistiques et une vaste culture générale.

lundi 26 mai 2008

Blogueurs, journalistes et rich media

Aux récentes Rencontres Wallones de l'Internet Citoyen, à Charleroi, trois blogueurs de Roubaix m'ont amené à parler de deux sujets sensibles:

-les rapports entre journalistes et blogueurs

- le rich media

Leblog2roubaix_scene_itv.jpg

Sur le premier point, je maintiens sans aucun esprit de corporatisme que la notion de "citizen journalist" est une imposture. En réponse à une question directe de Sophie, je développe en trois points l'apport crucial des blogueurs dans l'amélioration de la qualité de l'information, grâce au web.

Sur le second point, je résume une conviction profonde, concrètement vérifiée par les stagiaires du CAPJC de Tunis: non seulement le rich media est le moyen d'expression le mieux adapté à l'état actuel des moyens de communication mais il offre aussi l'opportunité de mieux analyser les évènements, ce qui est une forme de régénération du journalisme.

Leblog2roubaix_signatures.jpg

Si mes réponses présentent un intérêt, c'est grâce à la qualité de mes interpellateurs.
Comme quoi, il n'est pas nécessaire d'être journaliste pour poser les bonnes questions.
Des blogueurs peuvent signer des interviews bien ajustées sans se prendre pour des journalistes.

mercredi 30 avril 2008

Comment le journalisme peut reconquérir une légitimité

Rédiger une note à partir d'une séquence vidéo dans laquelle je suis interviewé est un exercice délicat: je ne souffre pas de narcissisme et la notoriété m'intéresse moyennement car j'ai pu en observer les ravages dans la sphère médiatique. Mais, pas de fausse modestie: d'une part, le questionnement intelligent de François Guillot et Emmanuel Bruant du blog Internet et Opinion m'a obligé à improviser une argumentation féroce mais sincère qu'ils ont su synthétiser et, d'autre part, je reviens des huitièmes Rencontres Wallonnes de l'Internet Citoyen où j'ai été amené à parler de deux thèmes qui figurent, justement, dans la séquence vidéo enregistrée quelques jours plus tôt.

En outre l'actualité hexagonale - du soi-disant SMS élyséen qu'un "investigateur" patenté n'a pas vu, à une fausse information récemment lancée sur les ondes par un parangon de la servilité journalistique - fournit un arrière plan assez éloquent à la réflexion que voici sur la légitimité du journaliste.

Légitimité = valeurs reconnues

La légitimité d'un élu, d'une marque, d'une organisation, d'un individu repose sur la reconnaissance, par une communauté, des valeurs dont l'élu, la marque, l'organisation ou l'individu se réclament explicitement ou auxquelles ils se réfèrent implicitement.
Chaque mot compte dans cette définition volontairement détaillée. Cependant, s'il fallait n'en retenir que deux, ce serait: "valeurs" et "reconnaissance". En effet, n'importe qui peut afficher les plus belles valeurs - et dans le journalisme français, on ne lésine pas sur l'emphase - mais si elles ne sont pas reconnues, validées, il n'y a pas de légitimité.
Si un élu prétend incarner l'honnêteté et si, à la suite d'un scandale, les citoyens ne le reconduisent pas dans ses fonctions démocratiques, il perd la légitimité que confère le suffrage universel. Si un constructeur de véhicules automobiles érige la sécurité en valeur cardinale pour asseoir sa réputation et si ses voitures présentent des défauts qui mettent les occupants en péril, sa légitimité est atteinte. Si une organisation caritative détourne l'argent des donateurs à des fins autres que la cause qu'elle prétend défendre, elle perd sa légitimité. Si un journaliste se prétend crédible et s'il commet, non pas des erreurs, mais des fautes en contradiction avec ce que les audiences attendent d'un journaliste crédible, il perd sa légitimité. (Accessoirement car c'est son problème, quand il donne des leçons à l'ensemble de la profession, il se couvre de ridicule sans risquer sa vie puisque si le ridicule tuait la professions serait décimée.)

Trois valeurs pour une re-légitimation

Sans prétendre au rôle - très accaparé - d'arbitre des élégances journalistiques, il me semble que le journaliste de l'ère électronique peut régénérer une légitimité défaillante en affichant et en respectant dans la pratique quotidienne trois valeurs:

1 - fiabilité: degré de confiance que l'on peut accorder à une personne mais aussi probabilité de bon fonctionnement d'un système ou d'un dispositif, c'est à dire d'une rédaction voire d'un organe de presse.

2 - capacité : compétence, aptitude et habileté désignent des caractéristiques individuelles comme le discernement - qui permet par exemple d'évaluer une rumeur ou de vérifier si une personnalité médiatique est morte ou vivante - mais aussi le potentiel d'une rédaction, d'un organe de presse qui les rendent plus ou moins intéressants dans le collecte, le traitement et la diffusion de l'information.

3 - innovation : remettre en cause les méthodes professionnelles habituelles est tout simplement le minimum de respect que le journaliste doit à ses audiences (lecteurs, auditeurs, téléspectateurs, internautes) quand les modes de vie transforment radicalement les modalités de réception et d'assimilation de l'information. Refuser le web en le qualifiant de "moulin à rumeurs" qu'il faudrait "civiliser", c'est afficher le plus grand mépris pour les gens qui ont choisi de s'informer sur le Réseau. C'est aussi la marque d'une profonde stupidité, attitude largement répandue dans le journalisme franchouillard dont les générations descendantes souffrent de technophobie aigüe; les générations montantes de journalistes sont moins inhibées face aux technologies.

Le journaliste et les blogueurs

Avec cette légitimité reposant sur trois valeurs indissociables, le journaliste se distingue du blogueur démagogiquement qualifié de"journaliste citoyen".

Un blogueur peut produire une information, un "scoop", parce qu'il a été le témoin privilégié ou exclusif d'un fait ou d'un phénomène.

Un blogueur peut savoir, dans tel ou tel domaine, beaucoup plus de choses qu'un journaliste. Il peut avoir sur tous les problèmes d'actualité une opinion plus originale que celles des journalistes. (En France, étant donnés le conformisme et les connivences qui régissent la profession, ce n'est pas très difficile).

Un blogueur peut écrire ou s'exprimer oralement beaucoup mieux qu'un journaliste. (Ce n'est pas très difficile non plus.)

Malgré les trois caractéristiques qui peuvent être séparément attribuées aux blogueurs, aucun d'entre eux ne peut se prévaloir des trois valeurs indissociables qui constituent la légitimité du journaliste.

S'il a vu quelque chose qu'un journaliste ne peut pas voir, s'il sait quelque chose qu'un journaliste ne peut pas savoir, le blogueur est un témoin ou un "initié" (insider).

S'il a des opinions aussi originales que judicieuses sur certains aspects de l'actualité, le blogueur est un citoyen dont le point de vue est respectable et - parfois - précieux.

Le blogueur peut savoir des choses passionnantes, avoir des réflexions éblouissantes et les exprimer de manière remarquable, il n'est pas journaliste au prétexte que le blog lui permet de diffuser. (Si c'était le cas, tous ceux qui ont édité des livres à compte d'auteur seraient des écrivains; il se trouvent que parmi tous ceux qui publient des livres, certains sont plus légitimes que d'autres en tant qu'auteurs. Quant à la légitimité d'écrivain, elle repose sur des valeurs que le marketing des maisons d'éditions ne parviennent pas à éroder.)

Si un blogueur peut se prévaloir des trois valeurs qui fondent la légitimité du journaliste, alors il est journaliste. Ou journaliste blogueur.

jeudi 3 avril 2008

Une dépêche de l'AFP projette la technophobie française sur un site américain de "journalistes en colère"

Signalée par Jean-Luc Raymond, formateur hors pair et veilleur avisé (1), une dépêche AFP reprise par Yahoo évoque le site américain des journalistes en colère. Ce site aurait pu ouvrir des pistes de réflexions à longue portée. Il ne fait que montrer le désarroi, parfois rageur en effet mais souvent naïf, de salariés soumis comme beaucoup d'autres salariés, aux exigences des actionnaires qui possèdent les entreprises. C'est banal. Les journalistes ne sont pas les seuls salariés à travailler dans un secteur en difficulté.

Cependant, une présentation fallacieuse du contenu de ce site tente d'imputer le malaise des journalistes à ...internet.

Voici, en flagrant délit, un exemple de biais journalistique, qui consciemment ou inconsciemment, produit un compte rendu fallacieux.

Angryjournalists_titre_de_la_depeche_AFP_Yahoo.jpg

Le biais est celui que provoque la technophobie des journalistes français. Il se manifeste dès le titre d'une dépêche de l'Agence France Presse reprise par le portail Yahoo France. Je ne sais pas si l'auteur de l'article, signé Laurent Thomet, a rédigé ce titre ou si sa dépêche en a été affublée par quelqu'un d'autre à l'AFP ou au sein de Yahoo France.

Quoi qu'il en soit, ce titre est faux.

D'abord parce que le "tout internet" n'existe pas dans le journalisme actuel, sauf pour quelques tentatives aussi balbutiantes que minoritaires. L'information "tout internet" est un phantasme, une phobie et, en l'occurrence, un mensonge.

Ensuite et surtout parce que ni dans le contenu du site des "journalistes en colère", ni dans l'étude universitaire qui en a été l'élément déclencheur (2), il n'est question d'internet comme cause principale de la "maladie" du journalisme et de la colère de ceux qui le pratiquent.

QUATRE CAUSES DE DEMISSIONS

Ancien journaliste, Scott Reinardy, est professeur à la Ball State University, près de Muncie, dans l'Indiana. Il a mené sur 770 journalistes en activité une enquête à propos du malaise qu'il a cru déceler au sein de sa précédente profession.
Angryjournalists_underpaid_journalists.jpg
Dans les conclusions résumées de son travail, "gagner plus" est la première cause (36%) de démissions envisagées; la seconde (27%) concerne les horaires de travail (ce qui est LE problème de ce métier depuis qu'il existe); la troisième (19%) englobe le stress et le surmenage (qui sont des plus anciens inconvénients de ce métier); la quatrième (13%) est le désir de mener une vie de famille plus équilibrée.

Internet n'est jamais mentionné comme source de malaise professionnel dans les conclusions résumées de l'enquête.

J'ai pris la peine de copier et de sauvegarder 756 feuillets Word qui contiennent les 3322 contributions au site de "journalistes en colère" entre sa création le 10 février dernier et aujourd"hui, 3 avril. Soumis à une radiographie rapide de Themereader, cet énorme corpus ne fait jamais apparaître le web parmi les sujets dominants.

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Il est surtout question d'argent et de business. Je n'ai pas encore affiné la totalité des interventions pour en faire une analyse sémantique approfondie. Mais, refusant de laisser à un logiciel la responsabilité d'évaluer, seul, une matière aussi sensible, j'ai lu à ce jour une centaine de feuillets.

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Il y est parfois - pas souvent - question d'internet sous trois aspects: agacement à l'égard de certains blogueurs, mauvaise synchronisation et inégalités de salaires entre les rédactions traditionnelles et les rédactions web, manque de vision d'avenir chez les managers des organes de presse.

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UN DEFOULOIR ASSEZ VULGAIRE

Ces réflexions sont ultra-minoritaires par rapport aux revendications salariales, aux récriminations contre les petits chefs ineptes et contre les hiérarchies médiocres, les dénonciation de patrons et d'actionnaires qui veulent une information au rabais afin de réaliser le maximum de profits.

Autrement dit, il n'est jamais question de "tout internet". Les problèmes liés à l'influence du web dans les pratiques professionnelles sont évoqués en quantités infinitésimales.

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Car l'essentiel du site relève du défouloir, assez vulgaire et pauvre en arguments pertinents. Le site des "journalistes en colère" accepte énormément de contributions émanant de... non-journalistes, dont certains publient de longs poèmes. Il publie sans filtrage les aigreurs de lecteurs conservateurs qui, dans le contexte de la campagne pour l'élection présidentielle de novembre, accusent les journalistes américains d'être "de gauche".

Du coup, la question intéressante est de savoir pourquoi, surmontée d'un titre mensonger, la dépêche de l'AFP déforme à ce point le contenu du site ainsi que l'étude universitaire.
Une première réponse possible est que le journaliste de l'AFP n'a retenu que ce qui le perturbe, lui.

Deuxième explication, plus convaincante: reflet du journalisme à la française, qui est viscéralement technophobique, l'auteur de l'article s'adresse, en fait, à ses collègues franchouillards avec un titre et un contenu qui sont faux mais qui devraient les "interpeller" dans leur vécu, voire dans leur ressenti frissonnant de frayeurs corporatistes.

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Au-delà des médiocrités hexagonales, le site angryjournalist.com aurait pu être une bonne idée si tous les contributeurs avaient le courage d'élever le débat. Trop de vétilles. Si, faute de pouvoir se faire connaître pour éviter le licenciement, ils étaient au moins validés par l'animateur du site. Si enfin, les problèmes soulevés étaient classés en quelques catégories pertinentes.

On devine de réels sujets de préoccupations dans ce magma assez vulgaire de déceptions, plaintes, frustrations, craintes diffuses, gémissements et autres courroux plus ou moins recevables.

Il se confirme notamment que les patrons de presse ont bien, pour la plupart, l'intention d'exploiter les technologies électroniques afin de faire baisser les coûts au détriment de la qualité de l'information et des journalistes.
Mais, si les journalistes voulaient bien s'emparer, eux, de ces outils pour gérer eux-même les transformations de leur métier... C'est parce qu'ils refusent majoritairement de le faire, notamment en France, que les patrons ont le champ libre.

VRAI SUJET, FAUSSE INFORMATION, SITE STERILE

Il est évident que le malaise des journalistes américains est celui d'une période de transition qui cumule tous les inconvénients: contrainte du temps réel avec internet mais nécessité de l'approfondissement pour les articles imprimés.
Là encore, si les journalistes voulaient bien se prendre en mains et réorganiser eux-mêmes leur manière de travailler, y compris en exigeant le co-pilotage de la mise en place des rédactions intégrées, la double contrainte de la période transitoire serait plus supportable.

Questions décisives. Dommage qu'une dépêche malhonnête renvoie à un site exutoire qui n'apportera jamais de réponses.

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1) Le blog de Jean-Luc Raymond

2) Conclusions résumées de l'étude du professeur Scott Reinardy.

LIEN PERMANENT

dimanche 30 mars 2008

Brèches en vue dans la protection des sources

Le projet de loi sur la protection des sources comporte des exceptions qui permettront à la puissance publique de transgresser le secret officiellement accordé aux journalistes:

- « la nature et la particulière gravité d’un crime ou d’un délit »

- « les nécessités des investigations judiciaires.»

Il s’agit dans les deux cas de notions tellement élastiques qu’elles recouvrent toutes les subjectivités et annulent, en fait, toutes les autres dispositions. En outre, comme l’ont fait remarquer Hervé Chabalier et Me William Bourdon dans une tribune libre du « Monde » daté du 26 mars 2008, rien n’est dit sur la possibilité d’identifier directement les informateurs sans rien demander aux journalistes. Or si les informateurs sont identifiés à l'insu de leur contact, la protection des sources devient purement formelle.

Compte tenu des notions subjectives et de la possibilité d’identifier directement les informateurs, la violation légale du secret des sources journalistiques sera facilitée par un nouveau dispositif de surveillance électronique.

Il s’agit d’une puissante centrale d’écoute qui sera installée au ministère de la Justice et qui sera capable de traiter, "à un rythme industriel", tout ce qui passe dans les réseaux: conversations téléphoniques, SMS, courriels, fichiers de sons et d’images. Le cahier des charges précise que les rapports d’interception devront comporter la date, l’heure ainsi que la géolocalisation des émetteurs de messages. La gestation de cette plateforme a été confiée au groupe Solucom.

Le fait que l’entrée en vigueur d’une loi de protection pleine de brèches coïncide avec le lancement d’un dispositif extrêmement puissant ne signifie pas que les pouvoirs publics ont l’intention explicite d’espionner les journalistes. Cette « coïncidence » signifie que, grâce à une loi ambiguë exploitée par un système d'écoutes perfectionné, le secret des sources sera plus accessible qu’il l’est actuellement.

Protection_des_sources.jpg

Or il n’y a pas d’exemple que les exceptions à une loi ou à un règlement ne soient pas rapidement transformées en comportements nocifs quand les technologies le permettent. C’est vrai dans la vie publique des scandales qui éclaboussent les élites, comme le financement des partis politiques. C’est vrai aujourd’hui dans la sphère financière des produits dérivés dont la sophistication échappe à toute régulation.

Aux journalistes technophobes qui ricaneraient à l’idée que les réseaux facilitent la surveillance de l’information, rappelons que chaque rédaction digne d’intérêt pour le pouvoir dispose d’au moins un informateur des RG et que cette infiltration des organes de presse par la police n’a pas empêché un président de la République de faire procéder à des écoutes illégales.

Avec le dispositif légal et la technologique qui se mettent en place, la puissance publique sera plus "enveloppante".

SOURCE: "Le Figaro"

LIEN PERMANENT

vendredi 7 septembre 2007

Les dépêches sur Google

Les internautes qui se rendent sur le site du moteur de recherche Google ont accès depuis le 31 août aux dépêches délivrées par l'Agence France Presse, Associated Press, Press Association et Canadian Press.
Cet accord de diffusion renvoie à deux problèmes:
1) La matière brute de l'information, qui était il y a peu de temps encore transformée par les journalistes, est désormais à la disposition des audiences.
2) Les audiences sont de plus exposées aux risques d'une surcharge d'informations non structurée.
La solution à ces deux problèmes réside dans une remise en question de la fonction du journalisme.
Le journaliste de l'ère électronique devrait se comporter autant comme un consultant en information pour ses audiences que comme fournisseur d'informations.
Il devrait être, de plus en plus, celui qui donne du sens à la profusion de nouvelles.
Communiqué par Jean-Luc Raymond, une réflexion intéressante dans "Le Temps".

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jeudi 23 août 2007

Medias hybrides

Radio, télévision et presse écrite sur internet.

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Relations avec les audiences

Comment restaurer et améliorer la crédibilité des organes de presse.

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Contenus personnalisés

Recherches et expériences sur l'information profilée

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