A la mi-décembre de
l'année 2008, France Info a ouvert pratiquement toutes ses sessions
d'information de la journée avec l'histoire d'une dame qui avait glissé sur une
frite.
"Ouvrir sur une info" signifie que la rédaction considère le fait relaté comme
le plus important du moment.
Les historiens de l'an 2108 qui fouilleront dans la mémoire médiatique
numérisée du 16 décembre 2008 risquent de trouver une frite.
Quelques semaines plus tôt, fin novembre, un journaliste travaillant pour le
groupe Figaro déclarait qu'il avait professionnellement suivi les évènements de
Bombay sur Twitter.

Compte tenu du fait qu'aucune information originale n'a été diffusée par
Twitter pendant ces évènements, force est de constater que ce journaliste a
"couvert" les attentats de Bombay en lisant les réactions de gens qui
regardaient la télévision.
Ces deux anecdotes sont le symptôme d'un journalisme suicidaire.
Une profession qui place une frite à la "une" renonce à l'un des piliers de sa
légitimité: le discernement qui, seul, permet de hiérarchiser les évènements
selon leur portée. Evaluer la portée d'un évènement, c'est lui attribuer une
valeur. Renoncer à hiérarchiser les évènements selon leur portée, c'est
dévaloriser l'information et ceux qui la font.
Une profession qui rend compte d'un évènement à partir des émotions de
téléspectateurs inconnus renonce à l'autre pilier de sa légitimité: la
fiabilité qui, seule, garantit un lien de confiance entre le journaliste et ses
audiences. Les audiences n'ont aucune raison d'accorder leur confiance à un
journaliste qui s'en remet aux audiences des chaînes de télévision pour relater
des évènements cruciaux comme les attentats de Bombay. Le degré zéro du
journalisme est atteint dans la mesure où nul n'a besoin d'un journaliste pour
lire, directement, les gazouillis de Twitter.

"Renoncement" est peut-être le maître mot de ce qui apparaît de plus en plus
comme un suicide corporatiste. Doivent être incluses dans le terme générique de
renoncement les notions d'acceptation, de résignation, de soumission, de
veulerie, et de servilité. (Voir aussi, au sujet des aveuglements,
résignations et renoncements collectifs, mon billet sur certaines
origines décisives mais peu invoquées de la "crise de la
presse)."
La dévalorisation de l'information a commencé avant le
web
Le plus pathétique de ces renoncements est celui par lequel la presse écrite se
soumet aux médias audiovisuels. Cette soumission comporte deux aspects: la
dévalorisation de l'information par le pillage et la subordination aux
impératifs de l'industrie audiovisuelle.
La presse écrite aurait pu, juridiquement, limiter le pillage
de ses contenus par la
radio et la télévision parce que ce pillage relève moins du droit de citation
que du plagiat et du vol d'idées. Il faut savoir, en effet, que toute
conférence de rédaction au sein d'une station de radio ou d'une chaîne de
télévision consiste essentiellement à chercher dans les journaux imprimés ce
qui peut être transposé en sons ou en images. Bien sûr, il y a l'AFP, agence de
presse encore respectable. Mais les dépêches de l'AFP ne sont pas diffusables
telles quelles. C'est du brut. Les articles de la presse écrite ont prédigéré
cette matière brute et préparé, en synthétisant un évènement complexe et en
scénarisant un récit, la mise en forme dont l'audiovisuel a besoin.
La créativité journalistique - trouver des sujets diversifiés, trouver des
angles variés, trouver des modes innovants et pertinents de narration -
représente en moyenne probablement moins de 10% de la production d'informations
par la radio et par la télévision. Selon les circonstances - actualité riche ou
pauvre, spectaculaire ou abstraite - on peut raisonnablement estimer à 90% en
moyenne la part des informations que l'audiovisuel diffuse après l'avoir
importé de la presse écrite.
La radio et la télévision pillent la presse écrite beaucoup plus que le web ne
pourra jamais le faire.
Ce pillage s'apparente à celui des pays colonisés par les colonisateurs:
exploitation d'une matière première et du labeur d'autrui à des coûts très bas.
Si la collecte et le pré-traitement de l'information sont assurés par des
journalistes nombreux dont certains très compétents dans la presse écrite,
l'audiovisuel n'a pas besoin d'investir dans des rédactions pléthoriques et
dans des journalistes experts aux salaires élevés. Cependant comme
l'audiovisuel fait mine d'offrir l'information (1), celle-ci perd immédiatement
la valeur produite par le travail journalistique.
Ce n'est pas le web qui a dévalorisé l'information, c'est l'audiovisuel. Avec
le consentement de la presse écrite.
La presse écrite se soumet aux normes de
l'audiovisuel
Le consentement à son propre pillage constitue un aspect crucial de l'esprit
de soumission qui condamne une grande partie de la presse écrite.
Croire, comme ce fut sans doute le cas à la création d'Europe N°1 dans les
années cinquante et de France Info à la fin des années quatre-vingt, que
l'apparition de nouveaux canaux de diffusion allait accroître et améliorer
l'offre d'informations, donc stimuler dans la population le désir d'être plus
et mieux informée, a été la marque d'une étonnante naïveté au sein de la
profession.
Si quelques mémorables
reportages sonores, sur les journées des barricades à Alger ou pendant les
évènements de mai 68 par exemple, ont joué le même rôle de légitimation du
journalisme radiophonique que "Cinq colonnes à la une" pour la télévision, ces
prouesses historiques (au sens où elles servent l'Histoire) ont surtout été un
alibi au déploiement d'une industrie du plagiat qui prospère quotidiennement
jusqu'à aujourd'hui au détriment de la presse écrite.
Et, de même que le colonisateur a réussi à imposer ses normes au
colonisé, l'audiovisuel a fini par faire adopter par la presse écrite son
tempo, la volatilité de ses contenus et sa propension a cultiver l'émotivité
des audiences.
A quelques exceptions françaises près, comme "Le Monde" ou "Les Echos", les
quotidiens s'essoufflent à courir derrière la radio et la télévision qui les
pillent. Le suivisme empressé, fébrile, de la presse écrite accélère jusqu'à
l'emballement hystérique la fameuse "circularité de l'information": une
nouvelle publiée le matin par un quotidien est amplifiée tout au long de la
journée par les radios et gonflée le soir par les télévisions, obligeant la
presse écrite à rebondir sur les "enflures" audiovisuelles, lesquelles
reprennent de plus belle jusqu'à la saturation.

Souvent la même information rabâchée à outrance pendant plusieurs jours est
subitement délaissée sans avoir été clarifiée. Les audiences sont d'autant plus
frustrées que le recyclage médiatique brasse plus de plagiat que d'éléments
nouveaux. C'est, du matin au soir, la même "info" répétée avec les mêmes
angles, les mêmes mots puisés dans un vocabulaire minimaliste, tandis que les
commentaires et les éditoriaux ressassent les mêmes idées convenues sur les
mêmes thèmes avec de pauvres métaphores desséchées.
Telle qu'elle fonctionne, la presse ne mérite pas le pluralisme qu'elle
revendique.
Les articles réducteurs tuent le plaisir de lire
En renonçant à son propre tempo, en voulant tout "couvrir" , même et surtout
le futile pourvu qu'il soit émotionnel, la presse écrite quotidienne renonce
surtout au recul, à l'approfondissement.
Les spécificités de la mise en page et de la typographie lui permettent encore
de proposer une hiérarchisation des évènements.
Certains quotidiens, comme "Le Monde", perpétuent le récit consistant sans se
résigner au réductionnisme que l'audiovisuel impose à l'écrit.
Globalement cependant, la presse écrite quotidienne sacrifie la densité
factuelle et la qualité du récit. Elle s'enlève la légitimité de faire payer le
plaisir de lire.
Impossible de détecter dans ce journalisme rétréci un talent émergent dont on
pourrait se dire qu'il sera probablement un écrivain, voire un historien.
Au contraire, le journal du soir de référence, dont quelques signatures
faisaient naguère autorité dans différents secteurs de la sphère publique,
demande à Martin Wolf, du Financial Times, et aux esprits libres de
Breakingviews d'apporter à ses lecteurs des éclairages originaux sur les
dysfonctionnements de l'économie.

Ce qui arrive au Monde, la disparition des grandes signatures internes (2),
résume une autre démission, celle des journalistes politiques de la presse
écrite dont le travail d'élucidation est assumé depuis une vingtaine d'années
par les directeurs d'études des instituts de sondages.
Le renoncement à une certaine idée du journalisme,
celle de John Gunther par exemple (3),
s'explique - en partie, pas chez tout le monde, il est vrai - par des
motivations balzaciennes: un journaliste de presse écrite ambitionne
naturellement de passer par la radio, puis "faire" de la télévision.
Moins pour éprouver les modalités de son métier par ces moyens d'expression,
que pour accéder au statut emblématique de présentateur-"vedette."
Mais le renoncement de la presse écrite à ce qui fait sa valeur - recul,
sélectivité, approfondissement, hiérarchisation, qualité du récit écrit et de
la photographie - cette résignation à n'être plus que le terne reflet palpable
de l'audiovisuel vient aussi d'un marketing fallacieux: les gens de l'imprimé
ont cru que la futilité, l'actualité envahie par l'insignifiance des faits et
dits des "people", allaient leur ramener une partie des audiences accaparées
par la radio et par la télévision. Or ce qui peut séduire certains
téléspectateurs ne plaît pas forcément aux lecteurs. L'art difficile de
l'entretien, par exemple, a été abandonné au profit de versions fades et
chétives des talk shows. Exercice généralement sans autre intérêt
radiophonique et télévisuel que de produire des émissions à moindre coût en
obligeant la presse écrite à "faire de la reprise", comme disent cyniquement
les gens de le l'audiovisuel (4).

La conséquence du renoncement à traiter l'actualité comme l'Histoire en train
de se faire s'observe au fil des années par la dévalorisation accélérée de
l'information et la dévaluation de ceux qui la font. Ils ne valent guère plus
que la frite écrasée par le talon aiguille d'une dame dans un restaurant Quick
de Reims.
8
janvier 2009: entretien avec
Alain Maillard, responsable de l'émission "Médialogues" diffusée par la
Radio Suisse Romande. Questions bien ajustées, spontanéité et
intonations des locuteurs : ce sont quelques uns des éléments qui font la
valeur ajoutée de la radio par rapport au style nécessairement retenu de
l'expression écrite. Et surtout, l'honnêteté du montage d'Alain Maillard qui ne
s'est pas contenté de lire le billet.
A suivre: Quelques éléments modulaires d'une possible
régénération
1) L'information gratuite n'existe pas. Financé par la publicité, son coût
est dilué dans le prix de revient des produits de grande consommation et il est
donc supporté par les consommateurs.
2) Outre Pierre Viansson-Ponté, André Laurens, Gilbert Mathieu, Jacques
Decornoy, Philippe Decraene et autres journalistes experts de haute volée ( de
même niveau que ceux qui assurent aujourd'hui le prestige de The Economist),
"Le Monde" disposait d'une pléiade de reporters aux talents immenses et
diversifiés. Le récit, par Jean-Yves Lhommeau, d'une journée de François
Mitterrand, président de la République en exercice, sirotant incognito du
champagne dans une barque sur un lac de montagne où il partage fromage et
saucisson avec de rudes Auvergnats aura été l'une des dernières manifestations
de ce journalisme qui se hissait au niveau de la littérature sans recourir à la
fiction.
3) Auteur, notamment, de "Inside USA" (qui suscita ma vocation à la fin
des années cinquante) John Gunther est un archétype du journaliste. Sans se
prendre pour un sociologue ou un historien, il hisse sa conception de
l'actualité et de son traitement aussi près que possible des approches
réservées aux sociologues et aux historiens. De Gunther, je garde l'idée d'un
journaliste qui doit aspirer à travailler comme l'auxiliaire des futurs
sociologues et historiens. Par ailleurs, John Gunther a a soigneusement séparé
ses observations et recherches journalistiques de ses créations romanesques.
Enfin, sa manière d'écrire élégante mais précise fait de lui une référence
suprême aussi bien dans le journalisme que dans la fiction puisque certaines de
ses oeuvres romanesques ont été adaptées pour la télévision et pour la
scène.
4) Il faut savoir que la plupart des invités des "talk shows"
audiovisuels - anglicisme bizarre mais symptomatique pour une station de radio
- sont choisis en fonction de leur capacité à prendre des postures
spectaculaires, à émettre des jugements et des "petites phrases" qui seront
"reprises" le lendemain par la presse écrite. Laquelle après avoir été pillée
assure en plus la promotion des pillards.