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mercredi 14 décembre 2011

Google Viz "Elections 2012": data journalism sans journalistes

Le concours de visualisation de données organisé par Google a détecté six applications en ligne susceptibles d'améliorer l'assimilation par les internautes des enjeux de la campagne électorale de 2012.

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Un jury indépendant composé d'ingénieurs, d'un architecte de l'information, d'un spécialiste de l'opinion publique, d'un expert en marketing web et de deux journalistes a désigné Mediarena comme la meilleure des applications finalistes.
Les cinq autres réalisations récompensées sont:

En tant que membre du jury, j'analyserai toutes les applications finalistes dans le blog Data Journalism qui prolonge mon ouvrage publié aux éditions du CFPJ..

Un tout petit sondage très édifiant

Lors de la soirée de proclamation des résultats, j'ai demandé aux lauréats qui venaient de s'expliquer sur leur travail s'ils avaient fait appel à des journalistes politiques.
Réponses: non.
Donc, la réflexion, la mise au point et la validation d'outils de traitement d'une l'actualité électorale passionnante et complexe se sont effectuées sans qu'aucun journaliste politique ne soit consulté.
Aucun de ceux et celles qui ont signé ces très belles applications n'a pensé aux journalistes. Un des gagnants a même laissé entendre, poliment, qu'il avait préféré éviter les journalistes.

Trois hypothèses consternantes pour la profession

J'espérais, quand les membres du jury ont commencé à évaluer les applications, reconnaître des questionnements, des "angles" spécifiquement journalistiques.

Après tout, l'appropriation de nouvelles manières de faire son métier a toujours été source de créativité. C'est ce qui s'est passé pour le journalisme, jadis, quand le téléphone s'est ajouté au porte-plume - le scoop d'Alex Virot sur l'Anschluss - puis quand la radio s'est ajoutée à la machine à écrire, puis la télévision...Chaque implémentation technique a régénéré le journalisme sans le réinventer totalement. Internet apporte, avec les webdocumentaires, twitter et le crowdsourcing, une timide contribution à cette régénération. Mais, là, dans le journalisme de données appliqué à une actualité aussi importante que la période électorale en période de crise, rien. Pas de journalistes.

Le fait que des non-journalistes réussissent à construire des outils d'exploration de l'actualité aussi performants conduit à trois hypothèses consternantes pour ceux dont le métier est de détecter, de comprendre, d'expliquer l'actualité:

1 - Les journalistes politiques actuellement en fonction sont incapables de maîtriser les outils de leur époque. Ils s'abaissent à la même capitulation que celle de leurs ainés qui, dans les années soixante-dix, ont abandonné aux "directeurs des études" des "instituts" de sondages le soin d'analyser les enquêtes d'opinion. Aujourd'hui encore, je ne connais pas un journaliste politique l'audiovisuel capable de "parler" des sondages avec un minimum de discernement.
(Raison pour laquelle, j'avais été amené à créer en 1997 sur LCI - après une algarade en conférence de rédaction avec David Pujadas - un magazine hebdomadaire: le Club de l'Opinion. On y traitait déjà de données sous formes de statistiques.)

Remarque: après avoir comblé les insuffisances des journalistes "spécialisés" dans l'analyse des sondages, les directeurs d'études les ont carrément remplacé dans le commentaire hors sondages.

2 - Les contenus à forte valeur ajoutée ne seront plus produits par des journalistes. Cela signifie que "les professionnels de la profession" ne comprennent pas qu'entre les platitudes dispensées sur l'audiovisuel et des outils simples, ludiques, intelligents, les internautes les plus intéressants pour l'avenir de l'industrie de l' information choisirons forcément les riches applications du web. La platitude du journalisme politique crispé sur ses pauvres métaphores guerrières - "Machin monte au créneau, Duschmoll mobilise ses troupes" - ne s'applique pas aux contenus des grandes marques média de la presse écrite. Mais les sites web de cette presse-là ne proposent guère d'outils interactifs qui permettraient aux internautes d'explorer l'actualité complexe.
En tous cas, une profession qui ne sait pas produire des contenus à forte valeur ajoutée se dévalorise.

3 - Le fait que des non-journalistes produisent des contenus informatifs nouveaux et passionnants est plutôt réjouissant. Cela signifie que les programmeurs, les designers qui ont signé, par exemple, les six applications récompensées par Google ont à la fois le sens de l'actualité et une bonne connaissance de ce que les internautes attendent.
En plus,ces non-journalistes savent repérer les bonnes données, les organiser. Et surtout, ils savent raconter la complexité, la rendre accessible avec des graphismes interactifs agréables et pertinents.
Ce qui est grave pour les futurs journalistes et pour les jeunes qui ne peuvent pas encore se faire entendre dans les rédactions, c'est que les journalistes politiques en vue n'ont pas encore compris, eux, qu'en plus de leur manque de savoir-faire, ils sont victimes de leurs connivences avec la caste politicienne.

Anecdote: un développeur dont l'application n'a malheureusement pas été sélectionnée avait pris en compte la candidature de Dominique de Villepin au moins trois semaines avant la déclaration de l'ancien premier ministre à la télévision. Ce n'est peut-être pas un scoop. Mais çà donne une idée de la fraîcheur de l'actualité politique observée par des non journalistes. Comparée à cette stimulante vision de l'actualité, la logorrhée audiovisuelle dégage une odeur de naphtaline.

Le palmarès du concours Google Dataviz Elections 2012

Analyse de l'application gagnante
Analyse de l'application "Partie2Campagne".
Analyse de l'application Retwhit 2012
Analyse e l'application Bubble-Tweets
Analyse de l'application Thema Tweets

mardi 21 juin 2011

Monétiser l'information sur le web: un livre salutaire et stimulant

Deux cent pages réparties en trois sections et quinze chapitres. Des dizaines d'études de cas concrets. Un style simple et tonique.

En sélectionnant et en décrivant "Les modèles économiques gagnants" de la presse en ligne, Pascale Bonnamour et Ludivine Garnaud proposent une enquête journalistique susceptible d'alimenter ce qui manque le plus à l'industrie française de l'information: des visions stratégiques.

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L'enquête démarre fort avec trois incitations à la réflexion:

  1. Le système français - unique en Europe - d'aides publiques directes à la presse "peut représenter un frein potentiel à l'innovation et à l'agressivité commerciale".
  2. Les éditeurs devraient s'intéresser à l'économie de l'attention au lieu de s'accrocher sur le web à l'économie de l'audience.
  3. Dans un environnement très concurrentiel, les contenus doivent être de qualité, c'est à dire rares et adaptés aux attentes des internautes.


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Ayant rappelé que les cinq modèles d'affaires - gratuit, freemium, payant, au compteur et par micro-paiement - ne génèrent pas toujours la rentabilité telle qu'elle est encore trop souvent fantasmée à partir de la presse traditionnelle, les deux auteures suggèrent des approches par enjeux pour chaque type de presse.

Contenus, crédibilité, innovation

La répartition des sites d'information en trois grandes catégories - généralistes, locaux, spécialisés - se différencie de la typologie utilisée pour la presse traditionnelle en ce que, simples exemples, le temps réel ayant annihilé la périodicité et la mémoire numérique étant particulièrement prégnante, le quotidien et le magazine se confondent sur le web beaucoup plus que sur le papier. Comme d'ailleurs fusionnent dans la narration journalistique l'écrit, le son, et l'image.

Ce qui est intéressant dans cette approche, c'est la possibilité de comparer les enjeux. "Développer la dimension communautaire" apparaît fréquemment dans les préconisations de Pascale et de Ludivine mais certains sites doivent relever des défis plus spécifiques. Ainsi, l'information spécialisée investit dans la rareté qui la valorise; mais cette rareté ne se réduit pas à la vitesse et au scoop car la justification des offres super premium, c'est la personnalisation de l'info: faire payer très cher des contenus dont les décideurs ne peuvent pas se passer.

Portrait-robot d'un site rentable

Le chapitre dédié à l'analyse du site d'information financièrement idéal contient pas mal de rappels comme ceux qui concernent le positionnement, le référencement, la manière d'écrire et le "réflexe du lien". On y appréciera surtout la grille de performances ergonomiques ainsi que l'inventaire des extensions mobiles avec leurs contenus spécifiques.

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Dans cette deuxième section, l'animation de communautés d'internautes est à la fois consistante et subtile. Consistante parce tout y est, même si les solutions doivent être développées avec d'autres ouvrages spécialisés. Subtile parce que les deux auteures n'hésitent pas à proposer des réponses à des questions qui ne sont pas toujours bien posées comme celle de la place à donner, sur le site, aux contenus participatifs. Selon que le site s'appelle "Figaro.fr" ou "Doctissimo", l'espace réservé aux internautes n'est pas conçu et géré de la même manière.

Privilégier l'Open Source

Pascale Bonnamour et Ludivine Garnaud prennent franchement position sur le choix des outils technologiques. En énonçant d'abord une vérité peu cultivée: "Un site d'information rentable a une longueur d'avance technologique." En se prononçant, ensuite et surtout, en faveur de l'environnement Open Source. Elles s'en expliquent longuement avec des arguments qui font de cette partie du livre un délice pour technophiles en même temps qu'une vraie initiation pour les néophytes. Les pages 151 à 160 ne contiennent que de l'irréfutable et du stimulant.

L'enthousiasme faiblit un peu à la lecture des "moyens de faire payer l'internaute". Il est vrai que les réponses ne sont pas évidentes. Les patrons de presse commencent seulement à prendre conscience des conséquences de leur faute historique: offrir gratuitement leurs contenus en 1997-98 sur le web. Les expériences engagées pour essayer de revenir, au moins en partie, sur le culte de la gratuité n'ont pas encore produit de résultats significatifs.

Après quelques recettes - publicité, marketing, produits dérivés - que le journaliste à intérêt à connaître mais qu'il ne peut pas expérimenter, le livre s'achève sur un chapitre particulièrement court (cinq pages dont trois remplies de graphiques) qui est en fait un outil de modélisation. Il contient des indicateurs de coûts et de revenus faciles à mettre en place pour soupeser la viabilité d'une vision stratégique.
Pages salutaires comme toutes celles qui les précèdent.

CFPJ Editions

dimanche 15 mai 2011

DSK torpille le newsgame du "Monde" sur les primaires au PS

Dominique Strauss-Kahn rend un fieffé service à l'information en général et au journalisme en particulier.
Il vient de torpiller "Primaires à gauche", le newsgame que Le Monde.fr s'apprête à infliger à ses lecteurs.

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Un newsgame est, selon un de ses concepteurs qui s'exprimait le jeudi 12 mai à Lille, "un dispositif interactif d'information qui reprend les techniques et les codes du jeu vidéo".
Ce dispositif a été présenté en avant-première aux journées d'études sur "Le journalisme numérique" organisées par l'ESJ.

Quand le réel gifle le ludique

Dans le jeu "Primaires à gauche", l'internaute est invité à "prendre le rôle" (sic) d'un candidat - au hasard, le jeudi 12 mai: Dominique Strauss-Kahn finement rebaptisé "Strauss-Kex" - qui mène campagne contre deux autres candidats.
L'internaute se place alors à "l'intersection du jeu et du journalisme" (sic). En fait - là, petit glissement sémantique - "Il joue avec l'information". Puis le glissement sémantique se transforme en dérapage: l'internaute devient carrément "producteur d'informations et de données".

Pas de chance, ou manque de talent, pour les concepteurs et les journalistes qui se sont prêtés à ce jeu: c'est Dominique Strauss-Kahn - et non son personnage Dominique Strauss-Kex - qui "produit" l'information.

On peut même dire qu'en "faisant l'actualité" de cette manière, sans se prêter au jeu simpliste, bêtement réducteur, de "Primaires à gauche", le directeur du FMI occasionne quelques dégâts collatéraux.

Comme le répétait, l'inoubliable Serge July, ancien patron de "Libération", par ailleurs organisateur du jeu télévisé "Vive la crise", avec Yves Montand comme personnage ludique: "Le réel nous gifle, parfois."

Car, et c'est la première tare des newsgames, la réalité est cent fois plus intéressante que n'importe quelle fiction.

La preuve par "Le Monde":

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Que les concepteurs, et surtout les journalistes impliqués dans ce projet, n'aient pas prévu que le directeur du FMI pourrait être éliminé par une histoire de ce genre avant ou pendant les primaires du parti socialiste est à priori incompréhensible: Rue89 rappelle ce qu'un estimable confrère, Jean Quatremer, avait publié en 2007

En fait,il suffisait d'écouter les promoteurs de "Primaires à gauche" pour identifier quelques unes des autres tares, nombreuses, des newsgames.

Ils affirmaient jeudi 12, dans l'amphithéâtre de l'ESJ, que:

  • "le bon joueur est celui qui s'informe le plus." Faux: le joueur, comme l'enfant, s'évade dans le jeu. D'ailleurs:
  • "Le joueur doit adopter une attitude ludique - pléonasme: un internaute qui n'adopte pas une attitude ludique n'est pas un joueur - pour s'approprier des connaissances". Cette injonction mérite une traduction."L'attitude ludique" désigne une forme de crédulité, un renoncement à l'exercice de la raison et du discernement. Tout le contraire de la curiosité et de la volonté de s'informer.


Le gamer doit avoir la foi. Il doit croire à ce que le jeu lui dit.
Le gamer est fondamentalement un croyant. Un dévot.

Un des concepteurs de "Primaires à gauche" l'a benoîtement reconnu: "La subjectivité du joueur est encadrée".(Remplacez dans cette phrase "joueur" par "croyant", "fidèle" ou "dévot" et vous obtenez un reflet assez précis de l'univers mental avec lequel les newsgames voudraient coloniser l'information.)

  • "Le jeu fondé sur les primaires socialistes de 2006 ne sera actualisé que deux fois".

Nul doute, depuis dimanche matin, qu'une troisième actualisation majeure soit utile:

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Le défaut de ce "raisonnement" vient de ce que les connaissances de 2006, à supposer qu'elles aient été complètes et bien sélectionnées, n'ont plus aucune pertinence. La crise économique, les évolutions du monde arabe, etc...

Après les journalistes "embarqués", le journalisme "enchâssé"

Les auteurs de ce NON (= Nouvel Objet Numérique) dévoilent leurs véritables intentions avec des sentences comme celles-ci:

  • "Un bon joueur serait le double du journaliste d'investigation". Crapulerie intellectuelle car l'investigation, en tant qu'opération mentale, est à l'opposé du jeu aux règles duquel se soumettent les "subjectivités encadrées". D'ailleurs, contradiction immédiate qui équivaut à un aveu:
  • "La mise en scène de l'information passe par des procédures qui enchâssent le discours journalistique dans la rhétorique du jeu."

Que l'actualité soit une construction médiatique supposant une certaine "mise en scène", on le sait depuis les travaux du sociologue François Jost. Mais voici que l'observation et le récit journalistiques sont "enchâssés", c'est à dire soumis à d'autres règles que celles qui valident le métier d'informer.
Après les journalistes embarqués (embed) par l'Armée américaine lors de la Guerre du Golfe de 1991, le journalisme enchâssé par l'industrie du jeu.

Le jeu, instrument idéologique

Rien d'étonnant. Les relations entre le jeu et la propagande sont aussi étroites que les similitudes entre la fiction et le mensonge (1).

Dès 2002, le Pentagone a rassemblé au sein d'un Institut pour les Technologies Créatives des firmes de jeux vidéo, des studios de cinéma et de télévision ainsi que des laboratoires universitaires de recherche en psychologie neurocognitive.
Installé en Californie du Sud, cet institut travaille sur des enjeux médicaux mais aussi pour Hollywood, pour des projets sécuritaires et pour l'Armée. Il a notamment conçu un "environnement de synthèse générateur de stress" qui se trouve à Fort Sill (Oklahoma) où les officiers en partance pour l'Afghanistan se préparent mentalement à leurs futures missions.

A ce stade, la simulation présente encore des caractéristiques scientifiques, proches de celles qui permettent aux pilotes de s'entraîner en immersion dans le virtuel avant de prendre l'air réellement.

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Le Pentagone a fait développer pour les besoins du recrutement, un jeu beaucoup plus réaliste que "Primaires à gauche". Des millions de jeunes Américains vont chercher sur ce site les émotions fortes que certains d'entre eux veulent éprouver "pour de vrai" en s'engageant.
La propagande par le jeu coûte beaucoup moins cher qu'une campagne d'enrôlement par voie publicitaire.

La "gamification" de l'information, Arme de Diversion Massive

Les promoteurs de "Primaires à gauche" ont défendu, sans grande conviction, l'idée selon laquelle leur jeu allait attirer vers les articles sérieux du "Monde" des internautes "peu tentés par les analyses."
Cet argument avait été démoli par une de leurs précédentes affirmations: "Il faut y passer beaucoup de temps".
Or, le vrai problème de l'information aujourd'hui est bien celui du "temps de cerveau disponible". Compte tenu de la prolifération des sollicitations générées par les réseaux - courriels, blogs, tweets, Facebook - le temps passé sur le jeu sera enlevé à l'assimilation de l'information sérieuse.

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Dans cette problématique du temps saturé par toutes sortes d'activités cognitives, les newsgames apparaissent bien comme des Armes de Diversion Massive, incitations à se détourner de l'essentiel.
Certaines sont dérisoires, comme le "journalisme" lol (laughing out loud).
D'autres sont puissantes: le sport a cessé d'être un divertissement et s'est mis à envahir l'information dans les années quatre-vingt, quand l'argent a commencé à le gangréner.

Avec son scénario pulvérisé par l'actualité avant même d'exister, "Primaires à gauche" fait partie de ces entreprises de diversion qui n'apportera rien, au contraire, à la marque média "Le Monde".
D'abord parce que ce jeu est peu innovant. Il ressemble beaucoup à ce que CNN avait proposé pour les primaires américaines de 2008.

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Ensuite et surtout parce que la "gamification" de l'info ne sert véritablement que le business de l'industrie du jeu. D'où, peut-être, la gêne perceptible jeudi 12 mai à la table d'animation de l'atelier consacré à cette OPA sur l'info.

Une étudiante qui avait participé aux tests venait de déclarer: "J'ai vu dans ce projet plus de jeu que d'information". Borborygme:" Heu, on a amélioré..."

Puis, l'atelier s'achève et - après deux heures d'explications - de 14h30 à 16h30 - le mot de la fin tombe de la bouche d'un animateur de la table ronde:

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En attendant, la tentative de racolage des gamers par le journal d'Hubert Beuve-Mery, Jacques Fauvet, Pierre Viansson-Ponté, Raymond Barrillon, André Laurens, Thierry Pfister, Jean-Yves Lhommeau et autres mémorables signatures révèle l'état de panique dans lequel macèrent les patrons de presse.

Une panique qui les amène à contribuer à la destruction de la crédibilité du journalisme.

Le métier d'informer n'avait pas besoin de çà pour se dévaluer.

Surtout venant du quotidien français de référence.

1) Relations entre la réalité et la fiction: Contrairement aux techniques de diversion dont use le genre newsgame afin de parasiter l'information, la littérature et le cinéma affichent clairement la séparation entre la réalité des faits et le potentiel cognitif de la fiction.
Des romans inspirés de faits et de personnages réels peuvent amener à comprendre certaines situations plus facilement que l'information; mais plus ils se soumettent aux faits, plus ils sont intéressants; ils rendent ainsi hommage au travail des humbles collecteurs de faits que sont les journalistes.

La force d'un certain cinéma hollywoodien, et même de certaines séries télévisées comme "Deadwood" ou "The Shield", réside dans cette quête exigeante de réalisme. On peut lire périodiquement dans le Los Angeles Times des récits journalistiques de faits divers auxquels s'alimentent des séries comme "The Shield".
Il est certain, par ailleurs, que des équipes d'enquêteurs et de scénaristes sont actuellement en train de rassembler des faits, des détails, sur la mort de Ben Laden et qu'un Oliver Stone ou un Ridley Scott sortiront dans deux ans un film qui s'inspirera des articles de Bob Woodward et de livres qui seront publiés sur le sujet. Il y aura, d'une part, le journalisme et sa crédibilité et, d'autre part, la fiction avec ses codes implicitement acceptés par les cinéphiles.

Une des initiatives journalistiques récentes les plus intéressantes à propos de "l'actualité DSK" est disponible sur le site du magazine GQ: une anthologie, non exhaustive mais significative, de films qui traitent d'affaires comparables. Un "angle" journalistique beaucoup plus pertinent et beaucoup plus riche que "Primaires à gauche".

mercredi 27 avril 2011

"Les Cahiers du journalisme" et les enjeux de la formation

C'est ce qu'on appelle une publication consistante. __La vingt et unième livraison des "Cahiers du Journalisme"__ contient trois cent quatre-vingt pages et, à raison de trois données, réflexions ou idées en moyenne par page, sa lecture s'avère exceptionnellement nourrissante.

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L'inventaire raisonné des enjeux de la formation au métier d'informer n'existait pas. Le voici, dressé par une trentaine de contributeurs, et grâce à la collaboration qui dure depuis 1996 entre l'Université de Laval (Québec) et l'Ecole Supérieure de Journalisme de Lille.

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Inutile de rappeler le contexte, à la fois pathologique et roboratif, qui rend cet inventaire si précieux.
Autant entrer d'emblée dans le vif du sujet avec Bertrand Labasse (Université d'Ottawa) qui actualise le très vieil antagonisme entre les praticiens et les théoriciens de l'acte d'informer, entre "le professionnel ombrageux qui assène son mépris péremptoire pour tout enseignement" et "l'universitaire condescendant pour qui tout devrait procéder du savoir académique et de l'approche critique." Entre les deux postures, "l'employeur, borné dans sa nature, infini dans ses voeux qui réclame une main d'oeuvre taillée aux normes de sa propre production" et " le prophète des nouvelles technologies annonçant la fin des temps anciens et promettant le salut à ceux-là seuls qui se convertiront sans réserve aux réseaux sociaux ou à tout autre avatar du web 2.0, voire du web 3.0"... Quand même, ça fait rudement du bien de lire des choses comme çà.
Et ça donne envie d'aller plus avant dans le sommaire.

Formes figées et compétences entamées

Résumer les chapitres les plus intéressants reviendrait à les trahir tant ils sont riches et subtils. On ne trouvera donc ici qu'un florilège parfaitement arbitraire.
Comme ceci: Dans les programmes de journalisme, les étudiants travaillent principalement les formes d'écriture les plus simples et les plus figées, des formes que la plupart de leurs professeurs n'ont pas utilisées depuis longtemps, et, pour dire la vérité, n'ont aucun désir de réutiliser. Non, ce propos ne concerne pas l'enseignement du journalisme à la française. Il est de Mitchell Stephens, New York University.
Philippe Breton, Université de Strasbourg, détecte une grosse lacune qui explique la gêne, pour ne pas dire le malaise, que suscite le mode de questionnement adopté par les officiants de l'audiovisuel : Les étudiants en journalisme, dès lors qu'ils ne reçoivent pas une formation adéquate en argumentation, éprouvent dans leurs pratiques de description de l'argumentation, notamment dans le débat public et le débat politique, d'importantes difficultés qui entament leurs compétences professionnelles potentielles; Il est gentil, le professeur Philippe Breton. La vérité est que si le ridicule tuait, il y aurait une hécatombe d'animateurs de talk shows, notamment dans les stations radiophoniques et télévisuelles d'information continue.

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Approche plus globale de Rémy Le Champion (IFP, Panthéon-Assas) qui analyse les réponses fournies entre décembre 2009 et janvier 2010 par 1216 cadres des rédactions à un questionnaire sur leur perception des formations initiales.
Le détail est passionnant mais allons à l'essentiel: L'adéquation entre les offres de formation et les attentes du marché du travail est discutable puisqu'elles se placent au 5ème rang des justifications d'embauche pour les écoles reconnues par la profession et au 9ème rang pour les écoles non labellisées. Discutable est un euphémisme car l'auteur poursuit: Seuls environs 15% des journalistes titulaires d'une carte de presse sont diplômés d'une école de journalisme reconnue par la profession.''

Voilà donc une profession qui embauche peu de jeunes formés dans ses écoles... Or, rappelle Marie-Christine Lipani Vaissade dans le chapitre suivant, il y a en France plus de soixante neuf formations préparant au journalisme. Seulement treize d'entre elles proposent un cursus reconnu...Les critères de reconnaissance sont très pointus et exigeants. La profession exige mais n'obtient pas, en somme.

Investissement insuffisants en matière grise

Explications partielles mais significatives dans l'étude déjà citée de Rémy Le Champion: les cadres des rédactions déplorent le manque de culture générale des jeunes journalistes qui sortent de ces écoles, ainsi que leur formatage en style et en analyse,leur conformisme et leur manque d'originalité..
Cahiers_questionnaire_1.jpgRien d'étonnant, dès lors,que l'avantage pratique du passage par une école professionnelle apparaisse paradoxal à l'entrée sur le marché du travail, selon Christine Leteinturier (IFP, Panthéon-Assas, Paris 2)

Yannick Estienne et Emmanuel Vandamme (ESJ de Lille) pointent deux réalités pénibles:

  1. Dans le domaine des nouveaux médias numériques, les écoles et les formations en France figurent encore aujourd'hui en marge de la dynamique d'innovation.
  2. Les grands medias apparaissent comme des structures lourdes et inertes, préférant externaliser le développement et reporter sur de petites structures les risques qui lui sont afférents.

Ajoutés au manque de culture générale et d'originalité, l'absence d'innovation dans les écoles et de recherche et développement dans les groupes de presse aboutit au constat suivant: une profession qui se veut intellectuelle souffre d'une insuffisance d'investissements en matière grise.
Mais les patrons de presse et les cadres de plus de quarante ans ne sont pas seuls responsables de ce déficit intellectuel car, comme le remarquent Yannick Estienne et Emmanuel Vandamme, contrairement aux représentations véhiculées sur la génération dites des"digital natives" (...) les étudiants en journalisme n'ont pas forcément une appétence pour les technologies de l'information

Les deux piliers de la valeur ajoutée

L'auteur de ce blog signe une réflexion sur "la formation face à l'innovation" à partir de la problématique du data journalism. Un journaliste doit s'intéresser aux langages de programmation. Pas forcément devenir programmeur mais savoir au moins ce que la programmation peut faire. Car la valeur ajoutée de l'information dépendra à parts égales de la qualité et de l'originalité de l'investigation et de l'originalité des interfaces par lesquelles les audiences pourront accéder à la complexité.

Les Cahiers du Journalisme sont distribués par:

  • l'Ecole Supérieure de Journalisme, 50 rue Gauthier-de-Châtillon 59046 Lille cedex
  • Les Presses de l'Université Laval, Pavillon Pollack, bureau 3103 2305, rue de l'Université, Québec (QC),Canada.

vendredi 14 janvier 2011

Tunisie: l'actualité traitée comme "l'Histoire en train de se faire"

Il serait réjouissant d'apprendre que toutes les écoles françaises de journalisme ont interrompu leurs programmes pour inciter les futurs professionnels de l'information à affronter l'actualité la plus noble: l'Histoire en train de se faire.

L'Histoire s'accomplit en temps réel sur le web, sans réduire le rôle des médias traditionnels.

L'Histoire en train de se faire submerge les écrans, seconde par seconde, sans compromettre le recul dont les journalistes ont besoin.

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Si toutes les écoles françaises de journalisme obligeaient les étudiants à travailler sur ce qui se passe à trois heures de Paris, dans un pays majoritairement francophone, elles pourraient tirer les enseignements que voici.

Twitter comme outil de veille, de repérage et d'analyse

Contrairement à ce qu'on affirmé quelques geeks hexagonaux, Twitter n'est ni une "agence de presse" ni un outil de narration.
La recherche #Sidibouzid est un flux qui charrie sporadiquement, par dizaine de tweets toutes les dix secondes en moyenne, un flux de témoignages, d'émotions, de rumeurs, de propagande,de manipulations, de plaisanteries.
Ce torrent est un défi au discernement. Les étudiants qu'il emporterait dans ses remous n'ont pas leur place dans cette profession. Croire qu'un ministre des affaires étrangères tunisien peut annoncer sa démission sur un blog sans vérifier la date et le lieu de création de ce blog témoigne d'une inculture web absolument rédhibitoire.

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Ce faux a été immédiatement intégré dans Wikipedia, ce qui constitue un nouvel avertissement pour les étudiants paresseux qui ne se fient qu'à Google et à une encyclopédie (trop) participative.

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Twitter est aussi un moyen de repérer et de sélectionner des sources potentielles afin de les confronter. Il est facile, en suivant #sidibouzid, de comprendre que certains messages sont émis par des témoins dont le point de vue est limité mais assez intéressant pour justifier des vérifications. Il est d'ailleurs significatif que les envoyés spéciaux de journaux anglo-saxons -comme ceux du "Guardian" - twittent assez régulièrement, contrairement à leurs homologues français.

Twitter, dans le cas de la Tunisie, est un outil d'analyse. Toutes les rumeurs charriées par #sidibouzid doivent être étudiées parce qu'elle révèlent des frustrations et des aspirations. Le manque d'informations est la première cause des rumeurs de gens qui, dans le chaos, croient trouver des explications rassurantes et les propagent. Le sens de ces rumeurs est intéressant.

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Depuis le début de la semaine, le recours à l'armée est invoqué. Des textes, des photos et des vidéos suggèrent que les militaires protègent les manifestants contre la police et que certains soldats fraternisent avec la population. Ces éléments d'appréciation ne sont pas suffisants pour constituer une information. Ce sont des indices à surveiller.
Comme ces "consignes" qui, émises par de jeunes Tunisiens, accusent la France d'être le principal soutien du régime qu'ils contestent: ils demandent de ne plus "tweeter" en français, mais en arabe ou en anglais.

Facebook, gisement d'images qui accusent

Détourné naguère aux Etats-Unis par un étudiant douteux qui voulait l'utiliser pour draguer les filles de son campus, Facebook se révèle, dans le cas de la Tunisie, comme le plus dangereux des dispositifs pour le régime en place.
Le réseau social à vocation plutôt conviviale regorge de vidéos brutes qui touchent l'opinion publique mondiale. Sans ces images, les Etats-Unis et l'Union européenne n'auraient pas réagi aussi rapidement et aussi fermement.
Ce n'est pas un hasard si TF1 - chaîne technologiquement très sensibilisée depuis longtemps à la puissance de l'image - n'a diffusé le 12 janvier au soir que des images vidéos provenant de Facebook ou de sites miroirs. Choix éditorial qui n'enlève rien à la qualité des reportages réalisés sur place par ses envoyés spéciaux.

Facebook a été un des signes par lesquels Ben Ali a voulu incarner la modernité de son pays. Beaucoup de Tunisiens, jeunes et moins jeunes, lui accordaient le crédit d'avoir placé l'informatique et internet au coeur de ses promesses sur le développement économique, comme relais à l'industrie du tourisme.
Mais, les jeunes surtout, ne supportaient plus depuis longtemps cet "Ammar 404", sorte de Père Ubu qui désignait la censure pratiquée sur le web.
D'où ce paradoxe: Ben Ali a encouragé l'utilisation de l'outil qui aura peut-être mis fin à son régime.

L'Histoire dans l'actualité

A la faveur d'un exercice de discernement sur l'actualité comme Histoire en train de se faire en Tunisie, les écoles françaises de journalisme devraient engager une réflexion sur le contenu de leur enseignement qui, de toute évidence, n'est pas adapté à un traitement de l'actualité digne de notre époque.

Bien sûr, les envoyés spéciaux de TF1, d'Arte Journal à Strasbourg, d'iTélé et de France 24 notamment accomplissent un travail remarquable.

Il reste que c'est sur le web, en dépit des rumeurs et de l'intox , que "ça se passe", que l'Histoire palpite. Seuls des sites d'information pure players comme rue89 on vibré à l'unisson de cette première vraie tachycardie électronique de l'Histoire.

Miniaturisation, connexion, temps réel, usages

Les futurs professionnels de l'information ne comprendront jamais leur environnement sans que soit développé ce concentré d'histoire technologique:

- 1988: les premières caméras vidéo - pas encore caméscopes - enregistrent de l'intérieur le mouvement estudiantin de protestation contre la loi Devaquet. Images sans précédent mais sans impact parce que le documentaire qui rassemble des rushes collectés dans la France entière n'a jamais été diffusé par une chaîne de télévision nationale.

- 1991-1992: un amateur enregistre avec son caméscope le tabassage d'un automobiliste afro-américain par des policiers. Le document est diffusé par des chaînes de télévision dans le monde entier. Un an plus tard, l'acquittement des policiers provoque des émeutes à Los Angeles South Central: 65 morts.

- 2011: les téléphones nomades équipés de capteurs électroniques sont connectés au web et notamment aux réseaux sociaux dont les Tunisiens sont des utilisateur intensifs et experts.

Actualite_henda.jpg
Dans une salle de rédaction tunisienne, au début de cette semaine, alors que la répression s'accentuait, une jeune journaliste, Henda Chennaoui, demande en assemblée générale que la station de radio où elle travaille diffuse les vrais chiffres concernant les morts et les blessés.

Quatre dimensions cruciales de l'histoire de la technologie ont permis à l'Histoire de s'accomplir dans l'actualité:
- la miniaturisation des appareils de captation
- la puissance du réseau mondial
- la diffusion en temps réel
- les usages, Car Facebook n'a pas été développé dans le but derenverser une dictature.

Il serait rassurant, pour l'avenir de l'information en France, que ces sujets aient déjà été concrètement traités dans toutes les écoles de journalisme.

dimanche 12 décembre 2010

Wikileaks: bonheur professionnel car l'actualité rejoint l'Histoire

Les données et documents mis en ligne par Wikileaks depuis le printemps dernier constituent un moment sans précédent de bonheur professionnel.

Il faut, pour jouir pleinement de ce contentement, adopter la posture du "journaliste auxiliaire des futurs historiens". Une posture faite d'humilité et d'exigence (1).

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Jubilation d'étudier, volupté de comprendre

Wikileaks livre des matériaux bruts: vidéos, données, documents. La jubilation journalistique commence avec l'étude de cette matière première.

La jubilation se perçoit, de manière inhabituelle, dans les contenus à haute valeur ajoutée proposés par "The Guardian", le "New York Times", "Der Spiegel", "Le Monde". Ces rédactions ont réalisé un travail admirable dans lequel entrent le discernement, la culture, certains savoir-faire pratiques en visualisation interactive, le souci empathique (2) de rendre largement accessibles ces données et ces notes diplomatiques.

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Ces journalistes ont manifestement éprouvé un plaisir rare à pouvoir partager avec leurs audiences la volupté de comprendre. C'est ce qui transparaît dans l'interface que propose "Le Monde.fr": on y retrouve l'alliance, très rare en France, de la haute compétence journalistique et de l'expertise technologique de la société LinkInfluence. Une date dans les annales du journalisme en ligne dans l'Hexagone.

Le défi de la compétence, source de valeur

A cette première dimension des relations entre Wikileaks et l'industrie de l'information s'ajoute le passionnant défi à relever que constitue l'Histoire rattrapée par l'actualité.

(Dans une représentation allégorique, l'actualité serait une fille plutôt volage et futile, en tous cas évanescente, au regard d'une Histoire s'imposant en marâtre solide et impérieuse, qui relate sans complaisance les actes de l'Humanité).

Dans les temps anciens, c'est à dire il y a une dizaine d'années, ce qui a été dévoilé par Wikileaks eut été réservé aux futurs historiens. Ils se seraient jetés sur ces données de guerre et sur ces documents diplomatiques avec gourmandise pour comprendre et expliquer ce que les journalistes n'avaient pas su, à cause du secret qui est un des instruments favoris des dominants.

Wikileaks a permis aux journalistes de partager le bonheur des historiens.

Une chance historique de régénération

Congédions l'accessoire (3) et cinglons vers l'essentiel: Wikileaks est une chance historique pour la régénération du journalisme.

D'abord parce que le traitement de cette matière brute élimine sans appel les incompétents et les veules (Ce sont souvent les mêmes, mais ils sont nombreux et, du coup, il ne reste plus grand monde.)

Ensuite parce que ne sont dignes de traiter cette matière première que les organes de presse, les rédactions et les journalistes qui investissent dans la culture, dans les savoir-faire pratiques offerts par l'innovation technologique ("The Guardian", notamment) et dans le respect que l'industrie de l'information doit à ses audiences.

Wikileaks_allegorie_de_l_opacite_2.jpg

Enfin parce que si le journaliste ne peut pas s'ériger en historien dans sa confrontation de chaque instant avec l'actualité, "histoire en train de se faire", il devrait souhaiter de plus en plus de Wikileaks. En effet, plus sa culture et son discernement se rapprocheront des talents exigés des historiens, plus il saura se rendre attractif en racontant, humblement, les faits et phénomènes qui permettent aux gens de comprendre l'époque dans laquelle ils vivent.

Et la relation de faits complexes par des journalistes compétents - sur papier mais plus encore avec les visualisations électroniques - est un argument de crédibilité, donc de la valeur ajoutée.

Le faux problème de l'accélération

L'accélération (4) n'est pas un obstacle à cette tension vers l'idéal journalistique esquissé par l'inaccessible mais désirable stature de "l'historien du présent".

Les outils d'analyse et de traitement - des bases de données mais aussi des documents grâce à la sémantique informatisée - relativisent les inconvénients du manque de recul. Pour peu, évidemment, que les intéressés sachent que de tels outils existent et qu'ils fassent l'effort de chercher à les maîtriser.

L'argument de l'accélération et du manque du recul apparait, à vrai dire, comme un curieux alibi, fondamentalement irrecevable.
Le pression du "bouclage" des dernières éditions d'un quotidien, avec la brève de "dernière minute" griffonnée sur le marbre pendant que le dernier typographe et le dernier metteur en page attendent impatiemment de pouvoir finir leur nuit de labeur, le "temps réel" radiophonique importé des Etats-Unis par France Info sont de même nature mais bien antérieurs à Twitter.

Par ailleurs, ce n'est pas l'accélération qui, le 9 mai 1927, a tué le quotidien "La Presse", mais la prétention d'anticiper et de "faire" l'Histoire en racontant un évènement qui ne s'est pas produit. Ce n'est pas l'accélération mais la crapulerie intellectuelle qui a conduit les médias franchouillards à se discréditer durablement avec l'affaire du faux charnier de Timisoara.

En réalité, il n'y a pas, objectivement, d'accélération du temps. Le temps journalistique ne s'emballe pas.

Wikileaks_allegorie_du_temps.jpg

La vérité est que les journalistes s'encombrent l'esprit de futilités, de "factoïdes"(5) et autres diversions que déversent les dominants. Comme l'attention - parfois limitée en potentiel de synapses - est convoquée par une quantité croissante de sollicitations, les journaliste accusent le temps. Illusion puérile: ce n'est pas parce que le paysage est de plus en plus saturé de détails que le véhicule va plus vite.

Double démonstration: les articles et commentaires les plus stupides sont été commis par des gens qui se sont jetés sur la matière de Wikileaks sans prendre le temps de l'analyser; ces contenus sont déjà enfouis dans les poubelles de l'Histoire.

Les articles et datavisualisations les plus passionnants ont fait l'objet d'un travail d'analyse et de traitement de plusieurs semaines.
Les historiens s'y référeront et l'Histoire retiendra que quelques organes de presse et une petite horde de journalistes exigeants se sont hissés à sa hauteur de vues.

Roboratives conséquences

Wikilleaks, par le travail admirable de journalistes à prendre pour modèles aura deux conséquences:

- les Etats et les dominants vont élaborer de nouvelles chapes d'opacité pour protéger leurs secrets. C'est normal.

- les militants de la transparence et les journalistes exigeants auront de plus en plus de moyens et d'occasions de dévoiler ces secrets. C'est réjouissant.

Wikileaks_allegorie_de_la_transparence.jpg

1) A la fin des années soixante dix, j'avais proposé dans le mensuel "L'Histoire" une méthode d'évaluation de la décantation de l'actualité.
A partir des principaux titres de quatre quotidiens nationaux recensés pendant plusieurs mois, je mesurais le "taux d'évaporation" des faits relatés, c'est à dire la durée de présence des titres à la "une" de ces journaux.
La décantation ne retenait que les évènements dont la mention à la "une" durait le plus longtemps. Le temps agissait comme un filtre. Seuls les évènements qui ne s'étaient pas dilués étaient, à priori, éligibles à l'attention des futurs historiens.
Le fait que d'infimes fragments du travail journalistique soient dignes d'entrer dans l'élaboration de l'Histoire est une cure d'humilité pour le journaliste lucide.
C'est aussi une puissante raison de se montrer exigeant dans la hiérarchisation des évènements, donc dans le discernement.

2) Pour bon nombre de journaleux décérébrés - Desproges dixit - la notion d'empathie se confond avec la notion de sympathie.

3) Ce qui est dans cette affaire accessoire, secondaire, par ordre croissant de ridicule:

A - ceux qui béatifient le "martyr" de Wikileaks dans une amusante croisade de dévots où se découvre une religiosité saint-sulpicienne. Ce comportement de membres d'une secte illuminée forme un délicieux contraste entre la croyance médiévale et "l'esprit hacker". (Il faut rappeler à ces jeunes et vieux bigots que leur martyr a été bien puéril en défiant les Etats-Unis sans se souvenir que l'hyperpuissance flingue pour moins que çà... Mais le "martyr" au comportement "cucul la praline" (= prétentieux et immature) de rock star narcissique n'est pas tenu d'avoir une culture historique et géopolitique. Une culture et un simple bon sens qui lui permettraient de connaître, et surtout de pratiquer, une stratégie avisée des rapports de forces.
Quoi qu'il en soit et compte tenu des élans mystiques qui ont mis la webosphère hexagonale en transes lors de la reddition du "martyr", il ne serait guère étonnant que les dévots de la transparence et du hacking journalism se mettent en tête de présenter un(e) candidat(e) du mouvement Open Data à la prochaine élection présidentielle.(J'en connais une, qui a plus de talent que Martine Aubry et Ségolène Royal superposées, mais elle a vraiment trop de travail)

B - ceux qui prétendent que les documents diplomatiques n'apportent rien alors qu'ils fournissent un éclairage intérieur des plus précieux à des évènements ou à des déclarations qui, eux, étaient connus; ceux-là n'ont vraiment pas le sens de l'actualité comme "l'histoire en train de se faire" car ils n ai'ment pas la texture, la consistance de l'Histoire.

C - les dérisoires imposteurs franchouillards qui s'érigent en acteurs du dévoilement planétaire avec du databases journalism en Wordpress à peine amélioré et de la datavisualisation sans data.

D - les pitoyables journalistes conventionnels traumatisés, à juste titre, par des dévoilements qui les montrent tels qu'ils ont toujours été: de piètres prépondérants asservis de manière obscène aux dominants.
Cette élite grotesque du "journalisme à la française" n'a aucune culture, même pas une petite culture journalistique. Elle ignore comment Alex Virot a obtenu le "scoop" de l'Anschluss, comment la vénérable Geneviève Tabouis faisait du Wikileaks avant l'heure en révélant, chaque semaine, les confidences récoltées dans les milieux diplomatiques. Ce sont les mêmes élites incultes qui, en avril 83, glosaient sans retenue sur les "carnet secrets d'Adolf Hitler".
Ce qui rend fascinants, somme toute, ces adeptes (parfois stipendiés) de la connivence, c'est leur manière de ramper: ils se salissent eux-mêmes rien qu'en se vautrant dans l'ignominie professionnelle.

4) "Rythmes, pouvoir, mondialisation" Pascal Michon (PUF); "Accélération. Une critique sociale du temps", Hartmut Rosa (La Découverte)

5) Un "factoïde" est un pseudo-fait: il ne se passe rien mais les médias en parlent tellement que le "rien" prend l'apparente consistance d'une réalité.
Le "débat sur la nationalité" est le "factoïde" récent le plus honteux pour le "journalisme à la française". Tous les journalistes qui se sont prêtés à cette grossière manipulation ont été, délibérément ou inconsciemment, abaissés au niveau d'instruments du pouvoir. (Depuis cette séquence ignoble d'asservissement idéologique, je me suis séparé de ma carte N° 20748 de journaliste professionnel)

lundi 7 juin 2010

Journalisme de données: approche et réflexions de deux pionniers

Une des visualisations de données les plus intéressantes dans le contexte français a été réalisée pour LeMonde.fr par David Castello-Lopes, journaliste et Pierre Bance, développeur.
Il s’agit d’une cartographie interactive qui raconte et explique l’évolution du chômage, département par département, région par région depuis 1982.
Outre sa valeur intrinsèque, ce travail porte témoignage d’une action de pionniers tout en abordant trois problématiques sensibles liées à l’émergence du ''data journalism'' :

1 – Un journaliste-programmeur ou un journaliste et un programmeur

David Castello-Lopes a découvert l’exploitation journalistique et graphique des bases de données en 2008 à la faveur d’un séjour comme "journaliste invité" à l’université de Berkeley : ''C’était une carte de l’immigration par nationalités, état par état, comté par comté depuis 1880.
La fameuse carte de la criminalité proposée par le New York Times a achevé de convaincre le jeune journaliste.
Durée de la vidéo: 1'28"


David n’a, dans l’univers du langage Flash, que des connaissances, disons une compétence. Il ne possède pas l'expertise nécessaire pour se lancer, seul, dans une œuvre d’infovisualisation.
Il se souvient alors des longues conversations qu’il a eues, naguère, sur les bases de données avec un copain de lycée, Pierre Bance, qui, lui, s’est lancé dans la programmation.



David Costello-Lopes, à gauche et Pierre Bance.

Reprise de contacts, échanges de courriels. Pierre connaît bien l’outil d’animation vectorielle qu’il pratique depuis Flash 4 (1999).
Aujourd'hui, avec l'émergence du HTML5 et de Silver Light notamment, le flashmaster est au coeur d'une polémique sur le recours aux langages propriétaires dans le développement d'applications pour les tablettes électroniques; schématiquement, Apple contre Adobe pour des problèmes liés à la consommation d'énergie des terminaux nomades.
Mais la question des savoir-faire pratiques comme ceux de Pierre Bance est, aussi et surtout, au centre d'une réflexion sur la formation des futurs journalistes. Certaines universités américaines leur enseignent la programmation. Les "professionnels de la profession" objectent que les cours de programmation s'instaurent nécessairement au détriment d'autres qualifications sur le traitement des contenus.
Le point de vue de Pierre Bance sur cette question (Vidéo: 1'30"):

Commentaire 1 : à la question de savoir si les écoles de journalistes doivent enseigner la programmation, la réponse de Pierre Bance corrobore les principes de la polyvalence exposés dans mon ouvrage « Communiquer en rich media »: seule l'expertise peut être tenue pour responsable de la bonne réalisation d'un projet; l'idéal est que les détenteurs de l'expertise dans un domaine précis soient entourés de quelques journalistes ayant des compétences dans ce même domaine - capables, par exemple, de coder des choses simples - et surtout des connaissances suffisantes en programmation pour savoir ce qui peut être demandé à l'expert.

2 – Collecter et trier les données pertinentes

Juillet 2009. Les deux jeunes gens réfléchissent au mode de fonctionnement d'un binôme "développeur-journaliste multimédia". Ayant mis au point une manière de travailler ensemble, chacun avec ses expertises et ses compétences, ils se lancent fin novembre 2009 dans la création d’une carte de France du chômage. Projet accepté le 15 décembre suivant par Boris Razon, rédacteur en chef du Monde.fr. Le département est choisi comme critère central des données à sélectionner et, donc, à solliciter auprès de l’INSEE.

L’Institut est non seulement un prodigieux gisement d’informations en puissance - voir le classeur Excel en annexe à la fin de ce billet - mais aussi un outil didactique qui guide les novices en extraction dans les arcanes des formats de fichiers et des variables qui peuvent fausser les comparaisons, établir de fausses relations entre les données.

Carte_chomage_INSEE_caracteristiques_des_fichiers.jpg

L’INSEE a également fourni aux deux jeunes pionniers une assistance plus que précieuse avec les conseils de l'un de ses responsables nationaux, Etienne Debauche, et avec les analyses qualitatives fournies, département par département, par tous les responsables régionaux.Carte_chomage_wiretap.png Il a fallu, en effet, éclairer la masse de chiffres départementaux par une description contextuelle au niveau des régions. D’où la nécessité de procéder à 22 entretiens téléphoniques à l’aide de Skype et de l’enregistreur Wiretap.

Avec, évidemment, l’obligation de vérifier la cohérence entre les données départementales et les données régionales.

L’INSEE offrant la matière première, il ne restait plus qu’à lisser les chiffres trimestriels de chaque département pour les faire entrer dans la carte vectorielle de l’Hexagone en respectant les principes de navigation les plus intuitifs.

Carte_chomage_premiere_maquette_presentee_a_Boris_Razor.png
La première maquette de la carte du chômage, telle qu'elle a été présentée au rédacteur en chef du Monde.fr

Ce qui conduit, entre autres tâches, à l’élaboration de 96 calques différents, un par département ; à la définition de 29 classes pour la représentation visuelle.
Au total, une application interactive qui "pèse" 3089 lignes de codes.

Commentaire 2 : l’engouement pour le data journalism inspire, ces temps-ci et sans doute temporairement, des exercices de style qui s’éloignent de l’information utile aux audiences, ou tout simplement de l'information intéressante. Les travers qui ont marqué l’infographie et la typographie – surenchères de chefs d’œuvre abscons pour initiés – présentent l’inconvénient d’éloigner le data journalism de son axe de développement : l’investigation.

3 – Création unique ou ustensile réutilisable

A ce stade, David et Pierre rencontrent une problématique que les rédactions ne peuvent éluder: construire des infovisualisations interactives uniques, une par thème d’investigation, ou (faire) réaliser des outils réutilisables pour d’autres données, sur d'autres thèmes…

Carte_chomage_Le_generateur_de_cartes.jpg
Un générateur de cartes, application réutilisables par les rédactions qui peuvent y injecter successivement des données de natures différentes.

Pierre Bance: "Un générateur automatique s’exécute rapidement mais il s’adapte moins bien aux différents types de données. Pour obtenir une parfaite adaptation de la visualisation aux données, il faut du temps.»

Sur ce sujet, extrait d'une discussion entre David Castello-Lopes et Pierre Bance (2 minutes 15")

Commentaire 3 : La solution au dilemme des créations uniques ou des templates dépend du niveau d’engagement des rédactions dans la migration numérique des contenus. Ou bien les rédactions se dotent d’une équipe de programmation suffisamment étoffée pour créer des produits uniques en liaison avec la rédaction. Ou bien des journalistes s’impliquent dans l’exploitation de générateurs de cartes pré-formatées. Ou bien la création de graphiques interactifs est externalisée auprès d'experts extérieurs comme Pierre Bance.

Carte_chomage_Structure_humaine_du_San_Jose_Mercury_News.jpgPour avoir réalisé une superbe présentation sur « L’excellence dans le journalisme multimédia » - qui comporte, notamment, une analyse inédite de l’organisation du travail au San Jose Mercury News – David Castello-Lopes va enseigner le journalisme multimédia au Studec.

Pierre Bance continue à explorer les langages vectoriels.

lundi 19 avril 2010

Si les patrons de presse français étaient des entrepreneurs avisés

Le retard français dans l'exploitation des outils de traitement de l'information se mesure dans la comparaison entre ce que les sites des journaux américains proposent pour aider leurs audiences à comprendre l'affaire Goldman Sachs et ce que leurs homologues hexagonaux ne font pas pour aider leurs audiences à comprendre le dossier des retraites.

Deux sujets intéressants, complexes et durables, donc parfaits pour une approche en ''rich media'' journalistique, et plus précisément pour un travail de ''datajournalism''débouchant sur de l'infovisualisation.

L'alchimie des subprimes selon le Wall Street Journal

Pour faire comprendre à ses internautes - à priori plutôt avertis - ce que la SEC (police financière) reproche à la plus prestigieuse des banques américaines, le site du Wall Street Journal déploie une infographie interactive sur le recyclage d'actifs douteux dans des placements apparemment sains.
Excellent exemple de médiation journalistique entre l'opacité d'une industrie de la spéculation et la transparence due à l'opinion publique.

WSJ_Goldman_Sachs_3.jpg
Cliquer sur ce lien pour voir un diaporama d'une trentaine de secondes sur l'analyse du diaporama interactif: illustrations.swf

Cliquer sur ce lien pour utiliser l'infographie originale du Wall Street Journal: The making of a mortgage CDO

Le traitement suranné de la très actuelle réforme des retraites

Pour faire comprendre à leurs internautes les enjeux complexes de la nouvelle réforme des retraites, les sites des journaux français n'ont proposé qu'un traitement désuet à base de graphiques plats et de fades développement linéaires alourdis par de grosses masses textuelles grisâtres.

Offre consternante car ce dossier réclame, au contraire, une approche modulaire en raison de ses nombreuses composantes: démographie, recettes, dépenses, durées de cotisations, comparaisons avec les solutions adoptées à l'étranger, simulations.
En fait - et voilà qui donne la mesure du retard français et de l'ennui que génère la presse de ce pays - ce qui a été mis en ligne par les sites hexagonaux sur ce dossier intéressant, complexe et pérenne aurait pu être proposé au milieu du siècle dernier.
Deux explications à ce gâchis:
1 - Le traitement linéaire d'un problème complexe coûte moins cher qu'une approche en rich media.
2 - Cette platitude entretient la paresse journalistique, laquelle préfère "donner la parole" aux politiciens, aux syndicalistes et aux experts dans une morne litanie de phraséologie creuse.

Et pourtant, les talents bourgeonnent

Les patrons de presse n'ont aucune excuse pour la fuite des lecteurs qu'ils organisent.

D'abord parce que les talents journalistiques sont là.
Un exemple avec la carte interactive du chômage réalisée par un journaliste qui a des compétences en Flash, David Castello-Lopes et un développeur, Pierre Bance.

WSJ_Cartes_interactive_du_chomage.jpg
Cliquer sur un département produit le chiffre du chômage dans ce département à une date choisie sur la ligne temporelle du haut tandis qu'un texte, en bas à droite propose quelques critères pour mieux comprendre les chiffres.

Lien vers la carte interactive sur le site du journal "Le Monde":

Le fait que ce travail remarquable - auquel je consacrerai un billet prochainement - ait été accepté par Boris Razon, rédacteur en chef du "Monde" électronique prouve que les blocages qui accentuent le retard français ne viennent pas forcément de l'encadrement journalistique.

Autre signe d'inventivité, le dossier multimédia de Laurent Jeanneau sur la crise de l'euro pour "Alternatives économiques".

WSJ_Alternatives_economiques.jpg

Si l'application Prezi a été utilisée en donnant un peu trop d'importance au texte et au développement linéaire, comme dans une présentation PowerPoint, ce choix respecte le rythme d'assimilation de l'internaute ainsi que la qualité des contenus journalistiques. Il témoigne, en tous cas, d'un réel effort journalistique pour faciliter la compréhension des phénomènes complexes qui caractérisent notre époque.

Ce souci de maîtriser les moyens d'expression actuels apparaît dans la licence de journalisme multimédia que délivre l'Université Paul Verlaine de Metz. Elle se concrétisera prochainement par une initiative importante qui associera des universitaires et des journalistes dans une réflexion pragmatique, quasiment utilitariste, sur l'innovation et ses usages au service de l'information.

Sans attendre cet évènement, la mise en ligne par Caroline Goulard et Benoît Vidal du site ActuVisu montre que la toute jeune génération des gens de presse préfère la lucidité et la volonté aux cloisonnements corporatistes et aux jérémiades stériles qui conduisent de l'incompétence à la mendicité.

WSJ_Actu_Visu.jpg

Enfin, une plateforme française dédiée au journalisme de bases de données! Le journalisme de bases de données est une activité d'avenir. Pas du tout, comme le croient les indigents cérébraux, une mode de et pour geeks. C'est un travail rigoureux, dur et peu gratifiant dans lequel peuvent s'investir tous les métiers traditionnels de la presse en synchronisation avec les métiers du web.
La voilà, la vraie convergence: les expertises humaines se rassemblent pour se mettre au service des contenus et des audiences, sans se préoccuper de ce qui serait "intello" ou de ce qui serait "techno", de celui qui a une carte de presse et de celui qui ne l'a pas. Journaliste, documentaliste-veilleur, architecte de l'information travaille en essaims pour produire plus de sens, du sens agréablement accessible.

Une fondation et un think tank

Mais les patrons de presse français ont ignoré la numérisation massive des contenus, négligé le web, se sont peu intéressés aux innovations qui leur serviraient pourtant, préférant vociférer en 2008 contre le Google qu'ils auraient dû construire au milieu des années quatre-vingt dix.
Exploiteurs de jeunes journalistes et quémandeurs de subventions, ils se sont, pendant des années, gobergés en silence de revenus publicitaires dont ils extrayaient peu d'investissements d'avenir.
Leur industrie fonctionne sur un modèle économique qui date des années 1830, c'est à dire des débuts du chemin de fer. (Leurs demandes d'aides étatiques sont aussi grotesques que celles qui auraient été formulées par des propriétaires de diligences hippomobiles pour résister au déploiement des réseaux ferroviaires.)

Si les patrons de presse étaient de vrais entrepreneurs, ils créeraient une fondation financée par les groupes de médias, par d'autres entreprises et par des philanthropes intéressés aussi bien par l'information que par des avantages fiscaux.
Cette fondation aurait trois vocations:
1 - Aider les jeunes journalistes innovants - webreportages, datajournalism - en sélectionnant, en finançant et en publiant leurs travaux les plus inventifs.
2 - Financer un think tank qui aurait pour vocation de faire de la prospective en évaluant les innovations technologiques utile à la presse, d'étudier sociologiquement les usages liés à l'innovation, forger de nouveaux modèles économiques, proposer des modes d'organisation du travail dans les entreprises de presse. Ce think tank devrait rassembler des technologues, des spécialistes de la veille, des sociologues, des spécialistes des sciences cognitives, des économistes, des experts en management, des journalistes.
3 - Contribuer à la pérennisation d'une information gratuite de qualité. Ce qui n'empêcherait pas des entreprises de presse de proposer de leur côté des contenus payants à forte valeur ajoutée ou sur des segment spécialisés de l'offre éditoriale.

A lire et à méditer de toute urgence: l'article de Cécile Dehesdin sur l'organisation du traitement de l'actualité en rich media au New York Times. Accablant pour les journaux français.

jeudi 21 janvier 2010

La presse hexagonale regarde passer l' innovation technologique

Les dirigeants de "la presse en crise" devraient tressaillir de joie en apprenant que Steve Jobs, patron d'Apple, se propose de "reconfigurer le modèle économique de l'édition, de l'information et de la vidéo" (Source: Wall Street Journal du 21 janvier)

Steve Jobs fait allusion à la mise au point et à la présentation imminente d'une tablette électronique susceptible d'accueillir toutes sortes de contenus numériques, à usage familial et scolaire, principalement mais pas uniquement.

L'objet entre en compétition frontale avec le lecteur électronique Kindle d'Amazon. Amazon a noué des partenariats avec des éditeurs de livres. Apple est en négociation avec d'autres éditeurs et avec de grands groupes de presse, dont celui de Ruppert Murdoch - le magnat qui veut en finir avec le "tout est gratuit" sur le web - et celui du New York Times. Amazon vient d'annoncer- ce jeudi soir heure française - que son Kindle va être rapidement amélioré afin de s'ouvrir à une plus grande diversité de contenus,, réponse directe à l'annonce de Steve Jobs.

La bagarre technologique sera âpre, comme le furent les affrontements sur les protocoles, les normes, les formats, les standards liés à chaque grande innovation technologique. Puis les surenchères s'atténueront. Les innovations se stabiliseront. Les usagers désigneront les meilleurs produits, les meilleurs services.

S'agissant des tablettes et des lecteurs, il y en aura peut-être deux types de produits, correspondant à des usages différents.

En attendant l'issue de la confrontation entre Amazon et Apple, les lecteurs électroniques se vendent plutôt bien aux Etats-Unis. Ils suscitent en France le même scepticisme que celui d'un premier ministre, devenu blogueur par la suite et qui avait décrété, en 1997, que le web n'était qu'une mode américaine passagère. Face aux lecteurs et tablettes électroniques, "Gadgets !", gloussent les sceptiques de ce côté-ci de l'Atlantique.

Vision et agilité

Mais, justement, Apple ne fait pas dans le gadget. Son patron, Steve Jobs, est un monsieur qui a transformé une firme moribonde en premier distributeur mondial de musique et en acteur décisif de la téléphonie mobile, tout en continuant à concevoir des ordinateurs très performants.
Agilité industrielle par compréhension de ce que les usagers attendent.
Steve Jobs, c'est surtout quelqu'un qui a ce qui manque le plus aux managers produits par la consanguinité du capitalisme franchouillard: une vision stratégique.
Il positionne la créativité de son entreprise entre les producteurs de contenus à forte valeur ajoutée et les usagers prêts à payer cette valeur ajoutée, pourvu que ce ne soit pas trop cher et simple, "convenient".
Ce positionnement, c'est exactement ce qui manque à "la presse en crise" pour sortir du marasme où elle s'est enfoncée toute seule.

Comme des bovins près d'une voie ferrée

Depuis les débuts de la numérisation massive, les industries françaises de contenus - musique, presse, édition, vidéo - regardent passer les innovations en ruminant de l'anti-américanisme primaire et en gémissant sur l'indifférence que les audiences - le peuple, en somme - osent manifester à l'égard de leur offre fade et monotone.
Elles ont contribué au torpillage du réseau français Cyclades qui, en 1978, intéressait énormément les pionniers américains d'internet (1).
Elles n'ont pas vu arriver le CD audio, donc le DVD, preuves palpables que tout est numérisable.
Elles n'ont pas vu arriver l'ADSL.
Elles n'ont pas vu arriver le MP3.
Elles n'ont rien compris à Napster.
Elles n'ont pas vu arriver Google.
Elles n'ont pas vu arriver Youtube.
Elles ne voient pas ce qu'auraient pu leur apporter les lecteurs et tablettes électroniques.

Le_paradis_des_medias.jpg

Et pendant que des journalistes twitteurs twittent leurs insignifiances rabougries (2), leurs patrons ineptes mendient des subventions au pouvoir politique en place.
Seuls les jeunes et futurs journalistes peuvent régénérer l'information franchouillarde en s'assurant la maîtrise des outils et des méthodes pour valoriser les contenus, donc leur travail.

Voir sur ce thème:
- La crise des quotidiens est parfaitement logique.
- Phénomènes émergents dans la consommation de l'information.

1) En 1978-79, une délégation représentant les pionniers américains d'internet est venue rencontrer en France Louis Pouzin qui avait mis au point le réseau "Cyclades" de communication par paquets, dispositif qui était en avance sur certaines technologies américaines de l'époque. Le but était d'avancer ensemble.
Je tiens de Vinton Cerf, un des cinq créateurs d'internet, une version de cette tentative de collaboration transatlantique pour accélérer l'émergence du réseau des réseaux.
Mais, durant cette période, le pouvoir politique incarné par Valéry Giscard d'Estaing, Raymond Barre et Norbert Segard, ministre des Postes et des Télécommunications, a décidé de saborder le réseau "Cyclades" pour ne pas permettre à un réseau décentralisé - c'est à dire peu contrôlable - de diffuser des contenus qui auraient pu porter préjudice à la presse écrite.
Je tiens cette explications de deux anciens cadres supérieurs de la DGT (Direction Générale des Télécommunications) qui m'ont précisé ceci: "Le pouvoir tenait à rester en bons termes avec la presse nationale et régionale entre les législatives de 1978 et l'élection présidentielle de 1981". Voilà pourquoi les Français se sont vus infliger le minitel, système insupportable mais centralisé, donc contrôlable.

2) J'attends le tweet de mon journaliste twitteur préféré: "ya séisme en Haïti Oh lalalala" (Voir le billet du 6 janvier)

mercredi 6 janvier 2010

Twitter et la valeur ajoutée de l'information en ligne

Etudiant à l'Ecole de journalisme de Grenoble, Sina Mirabdolbaghi me questionne sur les usages journalistiques de Twitter pour l'Observatoire du Journalisme sur Internet.

Journalisme_info_bandeau.jpg

L'entretien vient d'être mis en ligne à cette adresse.

Une étudiante de l'IFP de Paris m'interroge sur le modèle économique de la presse en ligne et sur les évolutions possibles du métier de journaliste.

Valeur ajoutée et modèle économique

C'est l'occasion d'amorcer une réflexion sur certains comportements journalistiques face aux défis que doit relever l'industrie de l'information.

  • Parmi ces défis, l'adaptation du modèle économique des organes de presse suppose que certains contenus soient payants. Sauf, évidemment, à mendier des subsides au pouvoir politique en place.

  • Pour que des contenus soient payants (et payés, c'est à dire achetés) ils doivent comporter une valeur ajoutée (1) qui justifie le prix à acquitter pour les consulter.

  • Dans le frénétique engouement d'une partie de la profession journalistique pour Twitter, les gourous prosélytes de la twittosphère médiatique vont bien au-delà de l'affirmation ridicule du "Monde" selon laquelle "Twitter est une agence de presse".


Twitter_agence_de_presse.jpg

C'est, brâment-ils, le médium incontournable et définitif de notre temps, l'horizon indépassable des professionnels de l'information.
Et de proposer par exemple, à propos d'un match de football, le "contenu" journalistique que voici::

Twitter_match.jpg
Questions: quelle est la valeur ajoutée de ce contenu journalistique ? Qui est prêt à payer pour lire cela ? Le même journaliste qui a publié cela vivra-t-il des subsides que lui octroie le pouvoir politique en place ?

Le culte suicidaire de la futilité twitterisée

Une autre manière de dévaloriser l'information en ligne consiste à ne retenir du web en général et de Twitter en particulier que les futilités, les insignifiances.Bruit_du_net_logo.jpg
C'est à quoi s'adonne méthodiquement "Le bruit du net" sur France Info.
Il n' y est question que de "buzz", de "people", de blagues bien grasses et de factoïdes insipides, le tout énoncé - le matin notamment - avec la fatuité du blaireau "qui en sait beaucoup plus mais qui ne veut pas tout dire maintenant".

Cette posture journalistique a une origine idéologique et une conséquence corporatiste:

- L'origine idéologique: Le web est un gisement de données, d'informations et de documentation que ne peuvent contrôler ni les intellectuels "chiens de garde" de l'ordre établi ni surtout les hiérarques et leurs minables chefaillons chargés de veiller sur la conformité, c'est à dire le conformisme, de l'information (= surtout, être dans le ton général ). La caporalisation des "petits soldats de l'actu" et le formatage des contenus journalistiques supposent que le web soit écarté des sources qui échappent à une hiérarchie aussi vieille que veule.

Ben Laden ou Britney Spears

En 1998, quand j'ai créé le "Journal du web" sur LCI, j'y ai systématiquement diffusé des informations internationales ou économiques qui n'étaient pas encore dans l'AFP. Par exemple, les premières tentatives d'attentats de masse aux Etats-Unis, pendant la nuit de la Saint-Sylvestre 1999-2000, à Times Square et à Las Vegas, puis les premières photos de Ben Laden recherché par le FBI après cette opération manquée. Le directeur de l'information de l'époque (l'inoubliable Jean-Claude Dassier) m'a ordonné de ne plus extraire des informations sérieuses du web, seulement des anecdotes drôles sur les personnalités connues. Par exemple, a-t-il aboyé, pourquoi n'as-tu pas parlé du site qui vend aux enchères une petite culotte de Britney Spears ?
C'est, douze ans plus tard, la ligne éditoriale de l'émission de France Info qui se pâme, entre autres débilités qu'elle met en valeur, sur le fait qu'une présentatrice de télévision aurait montré son genou (çà, c'est le factuel de l'info, coco), afin (attention, voici l'analyse de l'évènement) "de défier ses jeunes concurrentes"...
France Info a déjà pas mal donné dans le futile. "Le bruit du net" l'y enfonce avec une délectation masochiste.

- La conséquence corporatiste: Selon l'idéologie journalistique du "web insignifiant" - idéologie qui est fondamentalement technophobe sous une apparence "geek" - "le web est un truc d'adolescents ou de jeunes adultes immatures". Et, de toutes façons, "le grand public est con par définition; donc il faut lui balancer des conneries." (Sentence entendue des centaines de fois dans les conférences de rédactions).

Prendre les lecteurs, les auditeurs, les téléspectateurs, les internautes pour des imbéciles parce qu'ils sont vus comme une "masse" est une des causes profondes de la "crise de la presse", laquelle a commencé bien avant internet.
A force de mépriser les gens auxquels on s'adresse, ils s'en vont.
Exploiter le web comme la source privilégiée des futilités pour auditeurs crétins , c'est dévaluer une profession déjà discréditée: on n'a pas besoin de journalistes pour parler du "buzz" et des "people".

Au fait... Il n'est plus beaucoup question de journalistes-citoyens. Perdus de vue ? Plus à la mode ? Déjà ?

1) La valeur ajoutée d'une information résulte de son caractère non substituable (on ne la trouve pas ailleurs que dans l'organe qui la propose) et elle fait l'objet d'un traitement élaboré en rich media sur le web, dans une approche textuelle et graphique exigeante comme celle du trimestriel XXI, dans des réalisations radiophoniques somptueuses comme celles de certains magazines de France Culture, par un gros travail de préparation, un style, un ton de questionnements singuliers comme chez Philippe Vandel sur France Info).

mercredi 23 septembre 2009

Joffrinades et woltonneries enrichissent la franchouillardise

Une joffrinade est une idée émise par Laurent Joffrin à propos des rapports entre l'information et le web.
Exemple de joffrinade: Il faut taxer les fournisseurs d'accès pour financer la presse quotidienne imprimée sur du papier. Au XIX ème siècle il aurait fallu taxer les convois ferroviaires pour financer les propriétaires de diligences.

Une woltonnerie est une idée émise par Dominique Wolton sur le journalisme.
Exemple de woltonnerie: la diffusion d'une réflexion raciste proférée par le ministre de l'intérieur relève du journalisme poubelle. Selon l'étonnant sociologue, le fait de publier des propos publics tenus par un personnage public dans un lieu public et enregistrés par un journaliste de Public Sénat est un comportement ordurier.

Dans "Le Nouvel Observateur" du 24 septembre 2009, Denis Olivennes regrette d'avoir déclaré qu'internet est "le tout-à-l'égout de la démocratie". Il n'a toujours rien compris mais ça m'évite d'avoir à le "néologismer" en olivennardise.

Nous sommes bien en France, en 2009, avec ses intellectuels qui pensent très fort.

Actualisation le 20 octobre 2009: Ces trois "cerveaux" hexagonalement formatés rejoignent donc, dans la grotesquerie nationale, un consternant déchet biologique nommé Jacques Séguéla.

Parmi un ramassis télévisuel de blaireaux bouffis de fatuité, le clown pathétique a eu à propos du web des mots d'une délicate lucidité: "saloperie", "ordure"...

Concepts lacaniens généralement mobilisés pour aider les déficients neuronaux à masquer leur incompétence. Le vieux monsieur crachotte sur ce qu'il ne maîtrise pas et qu'il ne peut pas comprendre: çà l'énerve, il trépigne et glaviotte.

Le fait que l'improbable Séguéla - un des rares résidus des fausses valeurs médiatiques bricolées par le siècle précédent - le fait que ce débris soit encore un peu en vie (sauf sur le plan cérébral) tend à prouver qu'en France, le ridicule ne tue pas vraiment.

Wolton, Joffrin et Olivennes sont en bonne compagnie. .

vendredi 19 juin 2009

"Le Monde" pas très au courant

Après avoir élevé Twitter au rang d'agence de presse, "Le Monde" daté du 20 juin 2009 présente comme une pratique journalistique sans précédent le fait que deux journalistes de "La Nouvelle République" aient pu raconter un procès en temps réel sur le site web du quotidien régional.

Le_Monde_beotien.jpg

Il va falloir que les salariés du morne quotidien vespéral se réveillent ou, mieux, que la sentencieuse institution du journalisme à la française se dote d'une cellule de veille. Juste pour regarder ce qui se passe autour d'elle dans l'univers de l'information.

Le compte rendu en direct sur internet de procès criminels depuis la salle d'audience se pratique en effet dans le Kansas et ailleurs depuis 2007. Et, en l'occurrence, avec beaucoup plus d'ingéniosité que l'expérience "inédite" de "La Nouvelle République." A lui seul, Ron Sylvester, du "Wichita Eagle" , avait réalisé un reportage beaucoup plus riche que la production textuelle des deux journalistes français.

France 3 Toulouse fait ça depuis mars

France_3_le_premier_jour.JPGEn plus, comme le signale Pascal Menigoz ( voir son commentaire), la rédaction de France 3 Toulouse a commencé dès le mois de mars à raconter le procès AZF, minute par minute, en direct depuis la salle d'audience.

La pleine page que "Le Monde" consacre au travail des journalistes de "La Nouvelle République" célèbre une "première" hexagonale qui n'en n'est pas une.
Toulouse, c'est sans doute trop loin pour deux journalistes parisiens. Et puis France 3 n'est pas, comme "Le Monde" et "La Nouvelle République", un organe de presse écrite.

Quoi qu'il en soit, les ébahissements successifs de la rédaction du "Monde" confrontée aux usages des technologies de réseaux peuvent refléter l'obsolescence culturelle (culture= comprendre le monde dans lequel on vit) de cette rédaction, ou s'interpréter comme un symptôme parmi d'autres du retard français. Les deux sans doute.

mercredi 27 mai 2009

Journaliste et entrepreneur: une passionnante conférence au CELSA

Celsa_logo_sorbonne.jpgA l'initiative de Valérie Jeanne-Perrier, enseignante-chercheuse, le CELSA organisait ce mercredi matin une table ronde sur le thème peu abordé mais décisif des journaliste qui produisent leurs contenus en dehors des structures industrielles de l'information.

Casting bien ajusté avec Eric Scherrer, de l' indispensable AFP Mediawatch comme modérateur et questionneur, Sandeep Junnarkar, journaliste enseignant américain et auteur du blog Lives in focus , Marc Laimé, journaliste expert, spécialiste notamment des problèmes de l'eau, enjeux sur lesquels il s'exprime dans le blog Eaux glacées et Tristan Mendès-France, responsable de blogtrotters.

AFP_media_watch.jpg
Pas question de déflorer, même partiellement, le compte-rendu filmé qui sera mis en ligne sur le site du CELSA. Juste quelques points particulièrement intéressants pour nourrir la réflexion.

"Les médias traditionnels ne sont plus en capacité de produire de l'information à la hauteur des enjeux de société." Le verdict de Marc Laimé s'appuie sur de nombreux exemples tirés de son expérience d'enquêteur qui connaît son sujet à fond. Entre autres dossiers étouffés par le conformisme médiatique: celui des cinq millions de foyers qui risquent d'être victimes de l'ANC pour le plus grand profit de groupes privés en charge de l'assainissement. L'affaire concerne plus de dix millions de personnes et devrait faire l'objet, en période électorale, d'un débat démocratique ouvert puisqu'il s'agit de la mise en oeuvre d'une directive européenne.

Celsa_eaux_glacees.jpg
Tristan Mendès-France développe avec blogtrottersCelsa_blogtrotters.jpg une double expérimentation. La première porte sur les contenus et en particulier sur les nouvelles formes de narration, avec des séquences vidéo en direct et les interventions des internautes, ce que l'un de ses reporters appelle des "happenings journalistiques", expression heureuse car pleine de créativité. L'autre expérimentation concerne les dispositifs technologiques qui permettent ces nouvelles narrations, avec des succès et des échecs assumés.

Le travail de Sandeep Junnarkar se situe à mi-chemin entre le documentaire engagé et le témoignage d'une ONG humanitaire. Il témoigne lui aussi d'une grande liberté dans le choix des sujets et dans le mode de traitement. Cette liberté "produit" de la valeur ajoutée quand de grands médias traditionnels s'intéressent aux contenus de Lives in Focus.

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A partir de ces trois expériences s'impose la conclusion que le journaliste entrepreneur est soit un expert, soit un innovateur et, si possible, les deux à la fois.

Expert comme Marc Laimé qui martèle à l'intention des étudiants du CELSA "Spé-cia-li-sez-vous !"... Plus facile à faire à un certain âge que quand on débute dans le métier.

Innovateur technophile et inventeur de nouvelles formes de récits, comme Tristan Mendès-France.

Journaliste concerné mais utilitariste à l'instar de Sandeep Junnarkar quand il brandit un caméscope de poche, comme ceux que j'ai présenté récemment.

Tous les journalistes ne peuvent pas être entrepreneurs. Ceux qui se sont exprimés au CELSA sont des éclaireurs qui inventent certaines des pratiques professionnelles de demain.

jeudi 1 janvier 2009

Un journalisme suicidaire

 A la mi-décembre de l'année 2008, France Info a ouvert pratiquement toutes ses sessions d'information de la journée avec l'histoire d'une dame qui avait glissé sur une frite.
"Ouvrir sur une info" signifie que la rédaction considère le fait relaté comme le plus important du moment.
Les historiens de l'an 2108 qui fouilleront dans la mémoire médiatique numérisée du 16 décembre 2008 risquent de trouver une frite.

Quelques semaines plus tôt, fin novembre, un journaliste travaillant pour le groupe Figaro déclarait qu'il avait professionnellement suivi les évènements de Bombay sur Twitter.

Journalisme_Bombay_Twitter.jpg
Compte tenu du fait qu'aucune information originale n'a été diffusée par Twitter pendant ces évènements, force est de constater que ce journaliste a "couvert" les attentats de Bombay en lisant les réactions de gens qui regardaient la télévision.

Ces deux anecdotes sont le symptôme d'un journalisme suicidaire.

Une profession qui place une frite à la "une" renonce à l'un des piliers de sa légitimité: le discernement qui, seul, permet de hiérarchiser les évènements selon leur portée. Evaluer la portée d'un évènement, c'est lui attribuer une valeur. Renoncer à hiérarchiser les évènements selon leur portée, c'est dévaloriser l'information et ceux qui la font.

Une profession qui rend compte d'un évènement à partir des émotions de téléspectateurs inconnus renonce à l'autre pilier de sa légitimité: la fiabilité qui, seule, garantit un lien de confiance entre le journaliste et ses audiences. Les audiences n'ont aucune raison d'accorder leur confiance à un journaliste qui s'en remet aux audiences des chaînes de télévision pour relater des évènements cruciaux comme les attentats de Bombay. Le degré zéro du journalisme est atteint dans la mesure où nul n'a besoin d'un journaliste pour lire, directement, les gazouillis de Twitter.

Journalisme_bateau_qui_s_echoue.jpg

"Renoncement" est peut-être le maître mot de ce qui apparaît de plus en plus comme un suicide corporatiste. Doivent être incluses dans le terme générique de renoncement les notions d'acceptation, de résignation, de soumission, de veulerie, et de servilité. (Voir aussi, au sujet des aveuglements, résignations et renoncements collectifs, mon billet sur certaines origines décisives mais peu invoquées de la "crise de la presse)."

La dévalorisation de l'information a commencé avant le web

Le plus pathétique de ces renoncements est celui par lequel la presse écrite se soumet aux médias audiovisuels. Cette soumission comporte deux aspects: la dévalorisation de l'information par le pillage et la subordination aux impératifs de l'industrie audiovisuelle.

La presse écrite aurait pu, juridiquement, limiter le pillage Journalisme_la_camera_lit_un_jounal.jpg de ses contenus par la radio et la télévision parce que ce pillage relève moins du droit de citation que du plagiat et du vol d'idées. Il faut savoir, en effet, que toute conférence de rédaction au sein d'une station de radio ou d'une chaîne de télévision consiste essentiellement à chercher dans les journaux imprimés ce qui peut être transposé en sons ou en images. Bien sûr, il y a l'AFP, agence de presse encore respectable. Mais les dépêches de l'AFP ne sont pas diffusables telles quelles. C'est du brut. Les articles de la presse écrite ont prédigéré cette matière brute et préparé, en synthétisant un évènement complexe et en scénarisant un récit, la mise en forme dont l'audiovisuel a besoin.

La créativité journalistique - trouver des sujets diversifiés, trouver des angles variés, trouver des modes innovants et pertinents de narration - représente en moyenne probablement moins de 10% de la production d'informations par la radio et par la télévision. Selon les circonstances - actualité riche ou pauvre, spectaculaire ou abstraite - on peut raisonnablement estimer à 90% en moyenne la part des informations que l'audiovisuel diffuse après l'avoir importé de la presse écrite.

La radio et la télévision pillent la presse écrite beaucoup plus que le web ne pourra jamais le faire.

Ce pillage s'apparente à celui des pays colonisés par les colonisateurs: exploitation d'une matière première et du labeur d'autrui à des coûts très bas. Si la collecte et le pré-traitement de l'information sont assurés par des journalistes nombreux dont certains très compétents dans la presse écrite, l'audiovisuel n'a pas besoin d'investir dans des rédactions pléthoriques et dans des journalistes experts aux salaires élevés. Cependant comme l'audiovisuel fait mine d'offrir l'information (1), celle-ci perd immédiatement la valeur produite par le travail journalistique.

Ce n'est pas le web qui a dévalorisé l'information, c'est l'audiovisuel. Avec le consentement de la presse écrite.

La presse écrite se soumet aux normes de l'audiovisuel

Le consentement à son propre pillage constitue un aspect crucial de l'esprit de soumission qui condamne une grande partie de la presse écrite.
Croire, comme ce fut sans doute le cas à la création d'Europe N°1 dans les années cinquante et de France Info à la fin des années quatre-vingt, que l'apparition de nouveaux canaux de diffusion allait accroître et améliorer l'offre d'informations, donc stimuler dans la population le désir d'être plus et mieux informée, a été la marque d'une étonnante naïveté au sein de la profession.

Journalisme_micro_tasse_cafe.jpgSi quelques mémorables reportages sonores, sur les journées des barricades à Alger ou pendant les évènements de mai 68 par exemple, ont joué le même rôle de légitimation du journalisme radiophonique que "Cinq colonnes à la une" pour la télévision, ces prouesses historiques (au sens où elles servent l'Histoire) ont surtout été un alibi au déploiement d'une industrie du plagiat qui prospère quotidiennement jusqu'à aujourd'hui au détriment de la presse écrite.

Et, de même que le colonisateur a réussi à imposer ses normes au colonisé, l'audiovisuel a fini par faire adopter par la presse écrite son tempo, la volatilité de ses contenus et sa propension a cultiver l'émotivité des audiences.

A quelques exceptions françaises près, comme "Le Monde" ou "Les Echos", les quotidiens s'essoufflent à courir derrière la radio et la télévision qui les pillent. Le suivisme empressé, fébrile, de la presse écrite accélère jusqu'à l'emballement hystérique la fameuse "circularité de l'information": une nouvelle publiée le matin par un quotidien est amplifiée tout au long de la journée par les radios et gonflée le soir par les télévisions, obligeant la presse écrite à rebondir sur les "enflures" audiovisuelles, lesquelles reprennent de plus belle jusqu'à la saturation.

Journalisme_circularite.jpg
Souvent la même information rabâchée à outrance pendant plusieurs jours est subitement délaissée sans avoir été clarifiée. Les audiences sont d'autant plus frustrées que le recyclage médiatique brasse plus de plagiat que d'éléments nouveaux. C'est, du matin au soir, la même "info" répétée avec les mêmes angles, les mêmes mots puisés dans un vocabulaire minimaliste, tandis que les commentaires et les éditoriaux ressassent les mêmes idées convenues sur les mêmes thèmes avec de pauvres métaphores desséchées.

Telle qu'elle fonctionne, la presse ne mérite pas le pluralisme qu'elle revendique.

Les articles réducteurs tuent le plaisir de lire

En renonçant à son propre tempo, en voulant tout "couvrir" , même et surtout le futile pourvu qu'il soit émotionnel, la presse écrite quotidienne renonce surtout au recul, à l'approfondissement.
Les spécificités de la mise en page et de la typographie lui permettent encore de proposer une hiérarchisation des évènements.
Certains quotidiens, comme "Le Monde", perpétuent le récit consistant sans se résigner au réductionnisme que l'audiovisuel impose à l'écrit.
Globalement cependant, la presse écrite quotidienne sacrifie la densité factuelle et la qualité du récit. Elle s'enlève la légitimité de faire payer le plaisir de lire.

Impossible de détecter dans ce journalisme rétréci un talent émergent dont on pourrait se dire qu'il sera probablement un écrivain, voire un historien.
Au contraire, le journal du soir de référence, dont quelques signatures faisaient naguère autorité dans différents secteurs de la sphère publique, demande à Martin Wolf, du Financial Times, et aux esprits libres de Breakingviews d'apporter à ses lecteurs des éclairages originaux sur les dysfonctionnements de l'économie.


Ce qui arrive au Monde, la disparition des grandes signatures internes (2), résume une autre démission, celle des journalistes politiques de la presse écrite dont le travail d'élucidation est assumé depuis une vingtaine d'années par les directeurs d'études des instituts de sondages.
Le renoncement à une certaine idée du journalisme, Journalisme_TV_moi.jpgcelle de John Gunther par exemple (3), s'explique - en partie, pas chez tout le monde, il est vrai - par des motivations balzaciennes: un journaliste de presse écrite ambitionne naturellement de passer par la radio, puis "faire" de la télévision.
Moins pour éprouver les modalités de son métier par ces moyens d'expression, que pour accéder au statut emblématique de présentateur-"vedette."

Mais le renoncement de la presse écrite à ce qui fait sa valeur - recul, sélectivité, approfondissement, hiérarchisation, qualité du récit écrit et de la photographie - cette résignation à n'être plus que le terne reflet palpable de l'audiovisuel vient aussi d'un marketing fallacieux: les gens de l'imprimé ont cru que la futilité, l'actualité envahie par l'insignifiance des faits et dits des "people", allaient leur ramener une partie des audiences accaparées par la radio et par la télévision. Or ce qui peut séduire certains téléspectateurs ne plaît pas forcément aux lecteurs. L'art difficile de l'entretien, par exemple, a été abandonné au profit de versions fades et chétives des talk shows. Exercice généralement sans autre intérêt radiophonique et télévisuel que de produire des émissions à moindre coût en obligeant la presse écrite à "faire de la reprise", comme disent cyniquement les gens de le l'audiovisuel (4).


La conséquence du renoncement à traiter l'actualité comme l'Histoire en train de se faire s'observe au fil des années par la dévalorisation accélérée de l'information et la dévaluation de ceux qui la font. Ils ne valent guère plus que la frite écrasée par le talon aiguille d'une dame dans un restaurant Quick de Reims.

Logo_RSR.jpg8 janvier 2009: entretien avec Alain Maillard, responsable de l'émission "Médialogues" diffusée par la Radio Suisse Romande. Questions bien ajustées, spontanéité et intonations des locuteurs : ce sont quelques uns des éléments qui font la valeur ajoutée de la radio par rapport au style nécessairement retenu de l'expression écrite. Et surtout, l'honnêteté du montage d'Alain Maillard qui ne s'est pas contenté de lire le billet.

A suivre: Quelques éléments modulaires d'une possible régénération

1) L'information gratuite n'existe pas. Financé par la publicité, son coût est dilué dans le prix de revient des produits de grande consommation et il est donc supporté par les consommateurs.

2) Outre Pierre Viansson-Ponté, André Laurens, Gilbert Mathieu, Jacques Decornoy, Philippe Decraene et autres journalistes experts de haute volée ( de même niveau que ceux qui assurent aujourd'hui le prestige de The Economist), "Le Monde" disposait d'une pléiade de reporters aux talents immenses et diversifiés. Le récit, par Jean-Yves Lhommeau, d'une journée de François Mitterrand, président de la République en exercice, sirotant incognito du champagne dans une barque sur un lac de montagne où il partage fromage et saucisson avec de rudes Auvergnats aura été l'une des dernières manifestations de ce journalisme qui se hissait au niveau de la littérature sans recourir à la fiction.

3) Auteur, notamment, de "Inside USA" (qui suscita ma vocation à la fin des années cinquante) John Gunther est un archétype du journaliste. Sans se prendre pour un sociologue ou un historien, il hisse sa conception de l'actualité et de son traitement aussi près que possible des approches réservées aux sociologues et aux historiens. De Gunther, je garde l'idée d'un journaliste qui doit aspirer à travailler comme l'auxiliaire des futurs sociologues et historiens. Par ailleurs, John Gunther a a soigneusement séparé ses observations et recherches journalistiques de ses créations romanesques. Enfin, sa manière d'écrire élégante mais précise fait de lui une référence suprême aussi bien dans le journalisme que dans la fiction puisque certaines de ses oeuvres romanesques ont été adaptées pour la télévision et pour la scène.

4) Il faut savoir que la plupart des invités des "talk shows" audiovisuels - anglicisme bizarre mais symptomatique pour une station de radio - sont choisis en fonction de leur capacité à prendre des postures spectaculaires, à émettre des jugements et des "petites phrases" qui seront "reprises" le lendemain par la presse écrite. Laquelle après avoir été pillée assure en plus la promotion des pillards.

mercredi 17 décembre 2008

La crise des quotidiens est parfaitement logique

Jeff Jarvis glousse en découvrant que L'Americain Society of Newspaper Editors va supprimer en avril prochain le mot "paper" de sa dénomination. Il était considéré comme un révolutionnaire pour avoir prophétisé la fin du journal papier.

Actualisation le 19 décembre: les réflexions de Jeff Jarvis sont tellement dérangeantes qu'elles ne trouvent aucun éditeur en France. (Merci à FPM)

Le papier ne disparaîtra pas complètement comme support d'informations. Cependant, il ne se passe pas de jour sans qu'un quotidien anglo-saxon annonce qu'il va réduire sa production d'informations imprimées, ou qu'à l'instar du vénérable Christian Science Monitor, une migration totale sur le web est envisagée.

Ce qui arrive à la presse écrite quotidienne est parfaitement logique pour une industrie de contenus qui n'a pas innové en un siècle. A quelques détails près, comme la photographie en couleurs, les quotidiens de 2008 ne sont pas très différents de leurs ancêtres de 1908.

Crise_de_la_presse_Le_petit_journal.jpg

Pire: en France, les journaux imprimés - qui avaient tout fait, naguère, pour empêcher la radio naissante de diffuser des informations (1) - continuent dans leur grande majorité à traiter l'actualité comme si leurs lecteurs n'avaient pas déjà eu connaissance de cette actualité la veille au soir par la télévision et le matin par la radio. Il n'y a aucune raison pour qu'un individu paie une information qu'il a déjà eu gratuitement. Ce n'est pas Google qui a inventé l'information "gratuite" (2) mais bien la radio et la télévision qui pillent, autant que Google sinon plus, les contenus originaux produits par la presse écrite (3), laquelle se met à la remorque de l'audiovisuel.
Cette presse écrite persiste à vouloir vendre des contenus qui ne contiennent plus de véritable valeur ajoutée.

L'aveuglement "radical et persistant" des années quatre-vingt dix

Il faut, pour identifier les causes profondes de l'effondrement en cours, recourir à la rétroprospective. Pratiqué dans les écoles de guerre (4), cet exercice intellectuel s'apparente à l'examen des "boîtes noires" après une catastrophe aérienne: en fonction des données enregistrées se reconstitue au moins partiellement la logique des décisions qui ont été, ou n'ont pas été, prises aux moments cruciaux. C'est en appliquant la rétroprospective à plusieurs évènements, dont l'explosion de la navette "Challenger", que Christian Morel esquisse une très stimulante sociologie des erreurs radicales et persistantes (5).

Pour la presse écrite d'informations générales, le défi est essentiellement de nature technologique. Il s'amorce en 1982, quand le CD audio ouvre une ère nouvelle de numérisation massive de tous les contenus de grande consommation. Si la 9ème symphonie de Beethoven dans une version lente de Karajan peut être numérisée, tous les signes analogiques exigeant jusqu'alors des supports et des vecteurs matériels - ceux de l'écriture et ceux des images - peuvent être, eux aussi, transformés en micro-impulsions électriques codées et changer de supports et de vecteurs.

A ce stade, la presse quotidienne n'a aucune raison objective de s'inquiéter. Elle aurait quand même pu s'intéresser de près au phénomène du changement de supports. Résumé dans ce graphique, l'empilement accéléré et massif des innovations technologiques touchant aux contenus aurait dû l'alerter dès 1997.

Historique_des_innovations.jpg
La mise au point, en 1995, du format de compression MP3 signifie en effet que les contenus sont allégés sans perte de sens (5). Les contenus allégés voyagent mieux à travers les réseaux depuis qu'ils sont découpés en paquets électroniques qui obéissent à des protocoles de routage.
Deux ans plus tard, le débridage des fils de cuivre téléphoniques confère à l'ADSL la possibilité de multiplier par dix, au moins, la capacité de transport des réseaux.
Contenus allégés + débits amplifiés = explosion des échanges de contenus, forcément. C'est à ce moment-là, entre 1995 et 1998, que la presse écrite aurait dû investir (dans) ces technologies émergentes. Pour mémoire: premier journal électronique, le "San Jose Mercury News" a été mis en ligne en 1993.

Numérisation massive (émergence) + allègement des contenus numérisés (singularité 1) + accroissement des débits numériques (singularité 2): les conditions étaient réunies pour une transformation majeure et irréversible de l'industrie des contenus. Les industries de la photo et de la vidéo ont, non seulement, vu arriver cette révolution mais l'ont soigneusement préparée. L'industrie musicale ne l'a pas vue venir. L'industrie de l'information n'a pas compris que ce qui était en train de ravager l'industrie musicale allait fatalement concerner la presse écrite.

Google joue le même rôle que Napster

Crise_de_la_presse_logo_Napster.jpgEt d'ailleurs, le dispositif Napster d'échange de fichiers musicaux dans la configuration de réseau P2P (=Peer to Peer ) a plongé les responsables de l'industrie discographique dans la même rage impuissante que les "représentants" de la presse écrite qui vociféraient récemment contre les animateurs de Google venus les rencontrer à Paris.
Rage doublement impuissante car si Napster et Google ont été légitimés par des centaines de millions d'internautes, c'est d'abord parce que les industries de contenus n'ont pas su tirer parti de l'accumulation des innovations technologiques; c'est ensuite et surtout parce que ces mêmes industries ne savent pas quoi faire. Sauf mendier des aides à la puissance publique. Exactement comme l'industrie automobile américaine qui continue à fabriquer des engins consommant 25 litres au 100 km alors que les ressources en énergies fossiles s'épuisent et que les préoccupations environnementales imprègnent massivement les esprits.
L'épouvantail Google remplace donc le "pirate" Napster comme alibi à l'incompétence des "capitaines" d'industrie.


L'incompétence des dirigeants de la presse écrite se décompose en inculture technologique, en incapacité à explorer le présent et l'avenir, en absence totale de créativité.
L'inculture technologique (7) des élites hexagonales conduit les chercheurs les plus inventifs à péricliter ou à émigrer quand ils n'opèrent pas dans des secteurs rapidement rentables comme l'armement ou certains domaines pharmaceutiques.
Un Français oublié avait envisagé l'informatique personnelle pratiquement en même temps que Steve Jobs: il a été littéralement écrasé par les ingénieurs d'une firme qui s'est toujours trompée dans ses choix technologiques.
 Un mathématicien du CNET avait conçu un protocole de transmission par paquets qui intéressait beaucoup les précurseurs américains du web: son projet a été torpillé par la DGT, ancêtre de France Telecom, et par le pouvoir politique de l'époque (Giscard-Barre-Segard) qui craignait que des contenus voyageant sur de puissants réseaux décentralisés portent préjudice à l'audiovisuel centralisé et à la presse régionale.
Bien vu.
Reste que le retard français date de cette époque, quand l'élite du pays a tenté de verrouiller les contenus, obsession rouillée du jacobinisme et des oligarchies de la presse.
L'incapacité à explorer le présent malgré une floraison de jeunes sociologues perspicaces se vérifie dans le fait que personne, au sein des entreprises de presse écrite, ne s'est intéressé aux usages induits par les technologies de la communication. (Parce qu'il comporte une fort contingent de compétences dotées d'une forte culture technologique et adeptes de la veille méthodique, le groupe TF1 a décelé, et testé, très tôt les potentialités de l'ADSL.) Quant à l'avenir, il est opaque pour la presse papier. Contrairement à la Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, la France ne dispose d'aucun véritable think tank capable d'éclairer la profession en se concentrant sur concentrant sur les dimensions technologiques, sociologiques, culturelles et économiques de l'avenir des médias.

Brouillard.jpg

La créativité, enfin, est totalement absente des décisions stratégiques prises par les propriétaires et dirigeants de la presse écrite. Copier, mal parce que sans véritable motivation et sans grand moyens, ce qui se fait aux Etats-Unis n'est pas une preuve d'inventivité, c'est du suivisme bête.
A part "L'emmerdeur international", magazine de consommation vendu uniquement par abonnement et le superbe trimestriel "XXIème siècle", il ne s'est rien passé dans la presse écrite depuis des dizaines d'années.
Une industrie qui ne crée rien est une industrie qui se condamne au dépérissement. Elle le sait et mendie une rallonge aux 280 millions que l'Etat alloue à la presse.
Mais le fait important est que les dirigeants de cette industrie ne savent pas où la conduire.


A suivre: "Un journalisme suicidaire"__

1) Le comportement de la presse écrite aujourd'hui vis à vis de Google est exactement le même que celui des propriétaires des journaux vis à vis de la radio dans les années vingt du siècle dernier. Même réflexe de crispation monopolistique face à l'émergence d'un nouveau moyen de communication. Aucune volonté de s'adapter en relevant le défi de l'innovation.

2) Le mot "gratuit" est placé entre guillemets parce qu'en réalité, à la radio, à la télévision ou par le truchement de Google, le consommateur paie, dans le prix des produits qu'il achète, une partie des investissements publicitaires qui financent l'information.

3) Daniel carton, ancien journaliste au "Monde": "le principe est tout bête. On pompe dans la presse écrite. On pompe dans les radios. On pompe à la télé. Le système est bien huilé. La presse française est devenue une grande surface où chacun vient se ravitailler sans vergogne le matin aux rayons de Libé et, depuis quelques années, du Parisien et le soir aux rayons du Monde. Pendant des décennies, le grand journal du soir, comme on ne l'appelle plus, fut le fournisseur exclusif. C'était « le » journal de référence... et pour cause. Il l'est resté pour les journaux radios d'après 18 heures et les grands «20 heures» des télés, ce qui n'est pas rien." "Bien entendu, c'est off Ce que les journalistes politiques ne racontent jamais", pages 76-77, Albin Michel 2003.

4) Les batailles d'Austerlitz et de Waterloo, notamment, sont analysées, y compris sur le terrain, et virtuellement "refaites et corrigées" par des prétendants de tous pays européens à de hauts commandements militaires.

5) "Les décisions absurdes"', Folio Essais, 2004.

6) La compression audio supprime des fréquences dans le spectre audible mais la signification de la 9ème de Beethoven ou d'un article n'est pas fondamentalement altérée par ce petit arrangement neuro-acoustique avec les facultés cognitives du cerveau humain.

7) J'ai du mal à comprendre pourquoi la passionnante histoire des technologies de la communication n'est pas enseignée dès le secondaire.

jeudi 11 décembre 2008

Les défis stimulants du journalisme alternatif

Journalisme_alternatif_couverture_bis.jpgChris Atton, de l'Université Napier à Edimbourg et James F. Hamilton, de l'Université de Georgie publient aux éditions SAGE une étude sur le journalisme alternatif.

Richement documenté, chargé de références à de profonds savoirs, ce travail universitaire n'est disponible qu'en anglais et n'a guère de chances d'être traduit en français. Mais il arrive au bon moment.
Il s'impose d'emblée comme un outil de discernement parmi d'autres dans la fumeuse controverse sur le "journalisme" citoyen et sa déclinaison démagogique du "tous journalistes".

Les auteurs établissent en effet , et de manière irréfutable, une distinction historique, politique, sociologique et culturelle entre le journalisme établi et le journalisme dissident.

Le prétendue rationalité du journalisme établi

Le journalisme établi est un des instruments de la bourgeoisie comme classe dominante (les auteurs ne sont pas des archéomarxistes mais ils ne craignent pas d'utiliser le vocabulaire le plus pertinent, débarrassé de ses connotations polémiques). La puissance du journalisme établi vient de ce que la bourgeoisie qui a fondé le capitalisme a su lui donner une assise commerciale en rapport avec des contenus populaires tout en lui permettant de se doter de règles et de procédures qui ont l'apparence de la rationalité: culte du factuel, confrontations de plusieurs sources, reportage (1), investigation, invocation d'une objectivité empruntée à la science.

La subjectivité assumée du journalisme dissident

Au moment où le journalisme bourgeois prenait un essor décisif surgissait, pour le contester, un autre mode d'expression publique issu des pamphlets et libelles pré-révolutionnaires. Organe des socialistes américains, "L'appel à la Raison" défie en 1903 les organes d'information du capitalisme triomphant. Au même moment, "Le droit de vote des femmes" interpelle la classe dirigeante britannique.

Se succèdent ensuite les journaux du syndicalisme révolutionnaire, les feuilles clandestines de la Résistance, la presse underground des années soixante, les samizdats de l'ère soviétique finissante, les dazibaos du maoïsme dressé contre l'appareil du PC chinois, les fanzines des grass roots, les polycopiés soixanthuitards, les pages personnelles contestataires, les webzines, les blogs....
Toutes ces formes de publication ont en commun d'être en dissidence. Contre l'ordre établi et contre les valeurs du journalisme bourgeois, en particulier contre sa prétention à produire de l'objectivité. Le journalisme dissident est engagé, donc fondamentalement subjectif, y compris quand il s'adonne au genre établi du reportage.

Apports professionnels du journalisme alternatif

Pratiqué par des militants souvent radicaux, voire extrémistes, le journalisme dissident a posé - et continue à poser - plusieurs problèmes au journalisme établi.

D'abord, les militants journalistes ont accès à des situations humaines, à des phénomènes émergents que les journalistes bourgeois ne peuvent, ou ne veulent pas toujours détecter et décrire. Il est très difficile à un représentant patenté de la presse bourgeoise de rendre compte de ce qui se passe dans les mouvances autonomes ou anarchistes qui sont cependant susceptibles de "faire" l'actualité. A plus forte raison quand ils s'agit de groupuscules.

Ensuite, le fait de rejeter les valeurs, procédures et pratiques du journalisme établi a conduit le journalisme alternatif à créer de nouveaux modes de narration, des styles plus en rapport avec les phénomènes générationels, donnant ainsi un méchant coup de vieux aux contenus de la presse bourgeoise. L'apport culturel et esthétique de ce mode d'expression publique est considérable. Il a donné lieu au "Nouveau Journalisme" des années soixante dont sont issus des écrivains majeurs (2) et à des approches renouvelées du reportage télévisé (3).

Inanité du slogan "tous journalistes"

Les journalistes établis ont donc tout intérêt à prendre au sérieux ceux qui les contestent au nom d'un engagement militant. Ces dissidents de la profession sont au contact de réalités difficiles à appréhender et certains sont capables de créer de nouvelles formes journalistiques.

Rien à voir avec le soi-disant "journalisme citoyen" qui répète et souvent plagie ce que produit le journalisme établi sans le contester - et pour cause: les citoyens qui se prennent pour des journalistes rêvent au fond d'une notoriété terriblement bourgeoise - et, donc, sans créer la moindre alternative au conformisme dominant. Ces incorrigibles polygraphes ne représentent pas plus de danger pour le journaliste établi qu'un peintre amateur pour Garouste ou qu'un bassiste amateur pour Victor Wooten.

A suivre, donc: le mouvement lycéen sur le web...

Une actualisation intéressante du journalisme alternatif aura peut-être l'occasion de se déployer à la faveur du mouvement de contestation lycéen.
Sur le web, forcément.

1) Les auteurs affirment que les origines lointaines du reportage se situent dans le "choses vues" aux XVI et XVIIème siècles par les ambassadeurs qui décrivaient dans des rapports ce qu'ils observaient à l'étranger.

2) En poussant à l'extrême la logique de la subjectivité, le "Nouveau Journalisme" a permis à ses adeptes de mélanger de la fiction à la description de la réalité sociale, ce qui a institutionnalisé le bidonnage et engendré de gros scandales dans les annales du prestigieux prix Pulitzer. Tom Wolfe est un des romanciers américains les plus fréquemment associés au "Nouveau Journalisme" de la fin des années soixante.

3) En France, les débuts de démocratisation de la vidéo légère ont permis à des militants reporters de filmer de l'intérieur - occupations de lycées et de facultés - le mouvement étudiant de 1988 contre la loi Devaquet. Ce journalisme alternatif a donné lieu à un superbe documentaire "Devaquet, si tu savais" réalisé à partir de rushes en provenance de toute la France et que jamais aucun journal télévisé n'a pu diffuser à l'époque. Le film est d'autant plus intéressant que les étudiants qui filmaient leur mouvement de l'intérieur n'étaient pas tout à fait des amateurs: ils étaient soutenus et conseillés par des documentaristes engagés et expérimentés.

lundi 24 novembre 2008

Webreportage astucieux en Haïti: un modèle de journalisme actuel

Deux jeunes journalistes, Jean Abbiateci et Julien Tack, suivent du 25 novembre au 14 décembre la route des paysans haïtiens qui renoncent au travail de la terre pour venir s’entasser dans les 350 bidonvilles de Port au Prince.

Haiti_1_le_sujet.jpgLe thème de l’exode rural dans un des pays les plus pauvres du monde est intéressant. Mais ce qui l’est encore plus, c’est la manière d’entreprendre ce webreportage en vue d’un déploiement ultérieur en rich media.

Haiti_itineraire.JPG

Haiti_2_live.jpgDans l’immédiat, il s’agit d’un carnet de route. Le vecteur pour cette forme de narration sporadique est une plate-forme de micro blogging qui accueille du texte, des liens, des sons, des photos, de la vidéo envoyés par un ordinateur ou par un téléphone mobile.

Haiti_5_mobile.jpgCette plate-forme est structurée à la fois pour une répartition des contenus en rich media et pour un dispositif multicanal.

Haiti_3_Picasa.jpgRelèvent de la répartition rich media les espaces dédiés aux textes,- dont un conteneur dédié aux sources et ressources du reportage -, aux photos et à la cartographie actualisée.

Haiti_4_twitter.jpgLe dispositif multicanal comporte des flux RSS, un fil twitter et une plate-forme multimedia accessible aux téléphones mobiles.

Entreprenants, astucieux, créatifs et libres

Les intentions de Jean Abbiateci et Julien Tack sont développées sur le réseau professionnel Media Chroniques. La réalisation dépendra beaucoup des circonstances locales et notamment de l’état des infrastructures haïtiennes de télécommunications.

D’ores et déjà, six remarques:
1 - Jean et Julien ont préparé leur webreportage comme une véritable entreprise ou, comme on dit dans certains milieux, « en mode projet ». Cette conception du journalisme est porteuse d’avenir

2 - Sans renier les fondamentaux du métier – documentation préalable, travail sur le terrain, immersion, observation, témoignage – le journaliste adapte ses méthodes de travail aux moyens de collecte, de traitement et de diffusion d’aujourd’hui.

3 - A la différence de la plupart de leurs confrères technophobes, Jean Abbiateci et Julien Tack s’intéressent suffisamment aux outils actuels pour dénicher les solutions les mieux adaptées à leur projet. Et les moins coûteuses.
(Voir, à ce sujet, leur remarquable reportage sur le recyclage des vieux ordinateurs en Chine.
Voir aussi les interventions de Jean Abbiateci sur un de mes billets consacré au rich media).

4 - Les choix technologiques de Jean et Lucien sont parfaitement ajustés à leurs ambitions éditoriales. Ils ont déniché les outils qu’il leur fallait pour dire ce qu’ils auront à dire et ils ont combiné ces outils selon les meilleurs critères de productivité. (Rien que pour cela, ils ont déjà le profil de concepteurs-organisateurs dans le journalisme à venir.)

5 - Maîtres de leur sujet et de leurs outils, les deux jeunes journalistes sont autonomes par rapport aux contraintes économiques et aux conformismes corporatistes. Ils sont libres.

6 - Le fait que les outils gratuits leur donnent la possibilité de travailler en toute liberté ne les dispense pas d’exercer leur discernement. Leur carnet de route est une ébauche de rich media journalistique; cette ébauche sera prolongée par un traitement en rich media plus complet.

(Petit rappel aux technophobes qui continuent à radoter sur le thème " avec le web, il n'y a plus de recul, mon bon monsieur": un traitement journalistique en rich media se déploie dans le temps, se vérifie avec des outils extrêmement rapides, se corrige et s'améliore graduellement.)

Un rédacteur en chef avisé devrait suivre le travail des deux webreporters. Ils sont en train de montrer, en direct, ce que le journalisme sera demain.

LEUR OUTILS:

Micro-blogging multimedia: Tumblr

Micro-blogging textuel: Twitter

Folksonomies: Delicious

Photos: Picasa

Web mobile: Mippin

Diffusion en rich media: VuVox Collage, outil fantastique. Il permet des narrations sophistiquées qui mélangent la photo, la vidéo (et même la vidéo dans la photo), le texte et le son.

jeudi 30 octobre 2008

Les journalistes français bloguent moins que leurs confrères

Le passionnant Online Journalism Blog de Paul Bradshaw a interrogé 200 journalistes dans 30 pays sur leurs pratiques de blogging.

Avant de résumer certaines réponses, les auteurs du questionnaire rappellent que 85% des organes de presse britanniques et 70% des journaux américains mettent des plateformes de blogs à la disposition de leurs journalistes.
Si la moyenne dans le reste de l'Europe tombe à 44%, c’est en grande partie parce que les journalistes français ignorent ou dédaignent cet aspect de leur métier.

Selon une étude publiée en juin dernier par Oriella PR Network et signalée par l'European Journalism Center, l'offre française de blogs journalistiques par les organes de presse (1) est en dernière position (18%), derrière l'offre allemande(31%).

Blogs_de_journaliste_France_en_rouge.jpg

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la moitié des confrères qui ont répondu au questionnaire de l’OJB travaillent aux Etats-Unis, au Canada et en Grande-Bretagne. Leurs réponses éclairent, par contraste, deux des nombreuses failles du journalisme à la française :

Moins de conformisme, moins d'arrogance

1 - Le blogging permet aux journalistes qui s'y livrent de diversifier les sources d’information afin de ne pas être trop tributaires des sources institutionnelles, d’échapper au moins en partie au traitement formaté de l’actualité.

Mon commentaire: à contrario, les journalistes français, qui bloguent peu, produisent globalement une information conformiste et ennuyeuse dont les thèmes sont fixés de manière bureaucratique; c’est, selon moi, une des causes de la fameuse « crise de la presse ».

2 - Le blogging permet aux journalistes qui le pratiquent d’entretenir des relations qualitatives inédites avec leurs audiences. Ils considèrent les lecteurs de leurs blogs comme des co-créateurs de contenus, et non comme des destinataires passifs. Ils les associent parfois à leurs recherches et répondent à leurs perplexités en vérifiant des rumeurs. Ils estiment surtout devoir rendre des comptes aux lecteurs de leurs blogs, plus qu’aux pouvoirs établis.

Mon commentaire: contrairement à leurs confrères anglo-saxons qui bloguent beaucoup et s’en trouvent mieux sur le plan professionnel, les journalistes français qui bloguent peu perpétuent à l’égard de leurs audiences une arrogance qui rappelle celle des intellectuels à l’égard des masses; à cette différence près que, victime de sa technophobie et de sonarrogance, la sous-culture journalistique est assez largement méprisée par les audiences qui s'en détournent. Ce qui réduit la caste journalistique à aller mendier l’aide du pouvoir politique par le truchement d'indécentes bouffonneries baptisées "états généraux".

Les résultats du questionnaire sont tellement riches qu’ils ont fait l’objet de sept billets successifs. Voici les liens qui y conduisent:

Note 1
Note 2
Note 3
Note 4
Note 5
Note 6
Note 7

En plus de ses analyses, Paul Bradshaw fournit énormément de ressources en profondeur sur les nouvelles pratiques professionnelles.

1) L'étude est bienveillante pour les journalistes français car elle prend en compte les plateformes de blogging dans lesquelles les journalistes se contentent de faire copier par leurs secrétaires - car ils ne touchent pas au clavier - les éditoriaux qu'ils destinent aux versions imprimées sur papier. Pour un grand nombre de journalistes français, bloguer c'est faire faxer leurs oeuvres.

mercredi 3 septembre 2008

Culture Web, une somme sur l'écosystème de l'information

 "Culture web" est un très gros livre (890 pages) qui coûte très cher (50 euros), mais qu’on ne peut pas ignorer. Pour décrire la « manufacture mondialisée des produits de contenu », les éditions Dalloz ont demandé à Xavier Greffe et à Nathalie Sonnac, spécialistes de l’économie de la culture et des médias, de mobiliser 58 auteurs et de solliciter 14 points de vue. Le résultat en 49 chapitres est impressionnant et, par certains côtés, déroutant.

Impossible de résumer le sommaire dont on trouve un aperçu très condensé sur le site de l’éditeur. Par ailleurs, le site de l'émission de France Culture "Place de la Toile" a mis en ligne l'enregistrement d'un long entretien avec Xavier Greffe et l'un des contributeurs.

Il est question, dans cette somme, de la création artistique, du marketing, du commerce électronique, des blogs, des publics et de leurs pratiques; bref, de l'écosystème électronique au sens le plus large et le plus détaillé.

Phénomène sans précédent, donc singularité, donc émergence

D'emblée, dès la deuxième page de l'introduction générale, l'ouvrage fait un constat crucial. Partout en Europe, mais surtout en France, les internautes délaissent la télévision et la presse écrite: "(...) c'est la première fois dans l'histoire des médias de masse que la consommation de l'un se fait au détriment de(s) l'autre(s)."
Au siècle dernier en effet, l'apparition de la radio n'avait pas soustrait de lecteurs aux journaux et l'hégémonie progressive de la télévision n'avait pas enlevé d'auditeurs à la radio.
Le fait qu'internet capte des audiences au détriment de la presse écrite, de la radio et de la télévision constitue une singularité dans les évolutions à longue portée.
Or, dans la logique de la complexité qui fait partie des outils intellectuels de la veille stratégique, une singularité "annonce" en général une émergence, c'est à dire une transformation profonde et durable d'un système.

C'est le système informationnel qui est en cours de transformation. Allons directement au chapitre 5, qui traite du journalisme.

Accélération et maîtrise

Dans « Les métamorphoses de l’information » (1), Rémy Rieffel , sociologue des médias et directeur du master professionnel à l'IFP, dresse l’inventaire des défis auxquels la profession est confrontée : industrialisation, concentration, internationalisation, risques d'uniformisation, accélération de la diffusion.

Sur ce dernier point, je suis en désaccord avec l’évocation du catastrophisme lancinant de Paul Virilio pour qui la vitesse interdit la réflexion. A mon avis, seuls les journalistes qui ne veulent pas, ou ne savent pas, utiliser les méthodes et les outils actuels sont en danger.
Appliqué à l’automobile, le raisonnement de Virilio - prophète patenté des malheurs technologiques - revient à prétendre que les voitures d’aujourd’hui sont plus dangereuses que celles des années cinquante parce qu’elles roulent plus vite; c’est faux: les pneumatiques, la tenue de route, le freinage, la conception générale des véhicules ont progressé plus rapidement que la motorisation; les journalistes menacés par l’accélération de l’information peuvent se comparer à des conducteurs qui foncent au volant de puissantes berlines sans savoir où est le frein.
Les moteurs de recherche, les logiciels d’analyse et les méthodes de vérification sont au journalisme d’aujourd’hui ce que le frein à disque, l’ABS, les dispositifs anti-dérapages et la correction de trajectoire sont aux voitures actuelles.

Quand le web corrige les dérives

Oublions le sinistre Virilio et revenons aux conditions pratiques de l’exercice du métier d’informer.
Rémy Rieffel désigne plusieurs risques réels, tous antérieurs au web, mais que le web peut amplifier : « journalisme de communication », « information spectacle », « prévalence de l’émotion ». On touche ici à l’un des aspects les plus déroutants du livre. Ces dérives sont historiquement imputables à la presse écrite, à la radio et surtout à la télévision; elles ne devraient donc pas figurer comme de nouveaux risques dans un ouvrage consacré au web. Lequel, en de nombreuses circonstances, permet de corriger les errements des médias traditionnels. Dans l’affaire dite « Kerviel », ce sont les blogs d’experts (des traders ) qui ont permis d’équilibrer la stratégie de communication de la Société Générale.

Culture de l’information

Le plus intéressant, dans ce chapitre, porte sur les nouvelles formes de consommation de l’information: fragmentation de l’offre de contenus, morcellement du cadre commun de l’information, méfiance du public à l’égard des médias et progression de la compétence de ce public en matière d’information. « L’attitude des consommateurs est ambivalente puisqu’elle oscille entre submersion et sélection, entre conformisme et distanciation, entre ignorance et méfiance. Les moins instruits et les moins aguerris risquent de se noyer dans le flot continu d’informations dont l’une chasse l’autre; les plus instruits et les plus vigilants vont au contraire tirer leur épingle du jeu en sélectionnant à bon escient l’information qui les intéresse. »
Cette "culture de l’information" existait avant le web (il y a toujours eu des lecteurs avertis et d’autres, qui se contentent de « torchons ») mais le web stimule et enrichit la culture des infonautes: « Internet est une œuvre ouverte au sein de laquelle chaque internaute, dans l’enchevêtrement des options possibles, bâtit un parcours singulier en fonction de ses centres d’intérêt et de sa curiosité. »
Un des défis que le journalisme devrait s'attacher à relever consiste à se donner les moyens de résorber la "fracture informationnelle" qui se superpose à la "fracture numérique", c'est à dire à intéresser à la fois les moins instruits et les plus aguerris des internautes.

D’où ces deux conclusions positives:

1 – la valeur ajoutée du journalisme réside, plus que jamais, dans la capacité de sélectionner, vérifier et hiérarchiser l’information.

2 – les relations entre journalistes et citoyens sont en train de se remodeler autour d'une l'interactivité qui va beaucoup plus loin, grâce au web en général et aux blogs en particulier, que les traditionnel et passablement hypocrites "courrier des lecteurs" et autres "point de vue du médiateur".

Ces deux bonnes nouvelles s’adressent à ceux des "professionnels de la profession" qui ont compris que leur survie dépend de leur volonté de s’approprier les outils et les méthodes actuels de production et de diffusion de l’information.

1) Le copinage, la complaisance et le narcissisme étant étrangers à mon comportement, ce n'est pas parce qu'une phrase de mon livre est citée que je fais état de "Culture web" mais bien parce qu'en dépit de réserves sur certains points - dont le transfert systématique vers le web de problèmes propres aux médias traditionnels - ce travail considérable est un inépuisable gisement de réflexion (s).

dimanche 29 juin 2008

Chine, émeutes et blogs: journalistes et citoyens témoins

Chine_carte.jpgLes émeutes qui ont éclaté samedi et dimanche dans le sud-ouest de la Chine constituent un cas d'étude sur la nature, la propagation et le traitement des nouvelles à l'ère des réseaux électroniques.

Sur la nature des nouvelles: dimanche matin, France Info évoquait des "rumeurs" en provenance de blogs chinois. On était dans le cas, assez classique, de la rumeur au sens clinique du mot, phénomène qui peut précéder ou dissimuler une information. Mais il est probable que, dans l'esprit des journalistes de cette station, les blogs ne peuvent produire que des rumeurs au sens péjoratif de "ragots".
Quoi qu'il en soit et c'est le plus symptomatique, les "rumeurs" propagées par les blogs et les forums ne sont devenues une information qu'après avoir été validées par l'agence Chine nouvelle. Vieux réflexe de journalistes hexagonaux: "si ce n'est pas dans l'AFP, ce n'est pas une information." Il aurait mieux valu se référer à "plusieurs témoignages concordants" et prendre le temps d'étudier ces témoignages sans se soumettre à l'imprimatur d'un organe officiel.

Témoignages bruts

Chine_liste_videos_shjduao.jpgParmi les témoignages, on peut examiner sur Youtube cinq vidéos de mauvaise qualité émanant d'une source unique, Sjhduao, dont on sait seulement qu'il ou elle est âgé(e) de 38 ans. Ces images ne peuvent pas avoir été "bidonnées". Le caractère aléatoire des cadrages, les phénomènes de surexposition qui provoquent de la saturation, la fébrilité des mouvements de capteurs, la présence d'enfants dans le champ et surtout le fait que plusieurs émeutiers sont parfaitement identifiables par la police ne peuvent pas avoir été "fabriqués" dans un but de propagande. Le moment des prises de vue - probablement dans l'après-midi de samedi - et le comportement de la foule sont les principaux éléments d'information: pas de forces de l'ordre, beaucoup plus de badauds que d'émeutiers.

Chine_emeutes_enfant.jpg

Les documents en provenance du Guizhou ont cependant la vertu paradoxale de relativiser la notion de "journaliste-citoyen". Ces documents bruts ne sont rien d'autres que des témoignages de citoyens. Leurs auteurs publient des éléments que seuls des journalistes peuvent transformer en une information. Les témoignages ne prennent de la valeur que dans la mesure où il n'y avait pas de journalistes sur les lieux. Si les journalistes locaux se sont autocensurés, les témoignages émanant de citoyens prennent une valeur, salutaire mais secondaire (1), de dénonciation de l'autocensure.

Valeur ajoutée journalistique

La valeur ajoutée qu'un travail journalistique devrait apporter à ces témoignages pour en faire de l'information complète sur la Chine concerne la mise en perspective et le contexte.
S'agissant de la mise en perspective, il est indispensable de rappeler que les émeutes sont des phénomènes courants en Chine. En octobre 2004, près de dix mille manifestants avaient affronté la police dans la province du Wanzhou après une dispute entre un "pauvre homme et un homme riche", situation d'injustice qui ressemble beaucoup au drame de Wengan. Le contrôle autoritaire des naissances donne également lieu à des manifestations sporadiques de colère populaire.
A l'échelle de la Chine, les émeutes de Guizhou constituent une actualité locale, voire hyperlocale. Elle n'est devenue nationale puis mondiale que dans la mesure où des images ont validé ce qui s'écrivait sur les blogs et dans les forums et parce que cette validation s'est produite sur le web.
Si ces événements locaux ont été transformés en actualité de politique internationale, c'est parce qu'ils ont été insérés dans un contexte fabriqué par les médias occidentaux. Rien n'indique que les émeutiers de Wengan luttaient pour les droits de l'homme en Chine mais, conditionnés par le "syndrôme Robert Ménard", les médias français on traité cette tragédie dans cette optique (2).

Contrairement à ce que suggéraient d'emblée les médias français le contexte de ces émeutes fréquentes est moins celui de la récente répression au Tibet et des prochains jeux olympiques que celui des tensions sociales, ethniques et morales qui travaillent ce pays en profondeur. Trop profond, sans doute, pour des médias paresseux et conformistes.

1) "Secondaire" parce que le fait que des journalistes chinois pratiquent l'autocensure ne constitue pas une révélation.

2) En 1973, le contexte idéologique français était favorable au maoïsme, malgré les révélations de Simon Leys. Lors du voyage de Georges Pompidou en Chine, m'étant écarté de l'agenda protocolaire, j'ai été témoin, à Shanghaï, du lynchage d'un dissident qui était venu brandir des slogans anticommunistes devant mon véhicule. Pour avoir raconté cette scène dans mon journal, j'ai été injurié et menacé physiquement. A l'époque, ce que j'ai vu était inconcevable pour les Français qui adulaient Mao Tse Toung. Aujourd'hui, il est inconcevable qu'une émeute en Chine ne soit pas dirigée contre le pouvoir communiste. Même conformisme.

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