Une des visualisations de données les plus intéressantes dans le contexte
français a été réalisée pour LeMonde.fr par David Castello-Lopes, journaliste
et Pierre Bance, développeur.
Il s’agit d’une
cartographie interactive qui raconte et explique l’évolution du chômage,
département par département, région par région depuis 1982.
Outre sa valeur intrinsèque, ce travail porte témoignage d’une action de
pionniers tout en abordant trois problématiques sensibles liées à
l’émergence du ''data
journalism'' :
1 – Un journaliste-programmeur ou un journaliste et un
programmeur
David Castello-Lopes a découvert l’exploitation journalistique et graphique
des bases de données en 2008 à la faveur d’un séjour comme "journaliste invité"
à l’université de Berkeley : ''C’était
une carte de l’immigration par nationalités, état par état, comté
par comté depuis 1880.
La fameuse
carte de la criminalité proposée par le New York Times a achevé de
convaincre le jeune journaliste.
Durée de la vidéo: 1'28"
David n’a, dans l’univers du langage Flash, que des connaissances,
disons une compétence. Il ne possède pas l'expertise nécessaire pour se lancer,
seul, dans une œuvre d’infovisualisation.
Il se souvient alors des longues conversations qu’il a eues, naguère, sur les
bases de données avec un copain de lycée, Pierre Bance, qui, lui, s’est lancé
dans la programmation.

David Costello-Lopes, à gauche et Pierre Bance.
Reprise de contacts, échanges de courriels. Pierre connaît bien l’outil
d’animation vectorielle qu’il pratique depuis Flash 4 (1999).
Aujourd'hui, avec l'émergence du
HTML5 et de Silver Light notamment, le
flashmaster est au coeur d'une polémique sur le recours aux langages
propriétaires dans le développement d'applications pour les tablettes
électroniques; schématiquement, Apple contre Adobe pour des problèmes liés à la
consommation d'énergie des terminaux nomades.
Mais la question des savoir-faire pratiques comme ceux de Pierre Bance est,
aussi et surtout, au centre d'une réflexion sur la formation des futurs
journalistes. Certaines universités américaines leur enseignent la
programmation. Les "professionnels de la profession" objectent que les cours de
programmation s'instaurent nécessairement au détriment d'autres qualifications
sur le traitement des contenus.
Le point de vue de Pierre Bance sur cette question (Vidéo:
1'30"):
Commentaire 1 : à la question de savoir
si les écoles de journalistes doivent enseigner la programmation, la réponse de
Pierre Bance corrobore les principes de la polyvalence exposés dans mon
ouvrage
« Communiquer en rich media »: seule l'expertise peut être
tenue pour responsable de la bonne réalisation d'un projet; l'idéal est que les
détenteurs de l'expertise dans un domaine précis soient entourés de quelques
journalistes ayant des compétences dans ce même domaine - capables, par
exemple, de coder des choses simples - et surtout des connaissances suffisantes
en programmation pour savoir ce qui peut être demandé à
l'expert.
2 – Collecter et trier les données pertinentes
Juillet 2009. Les deux jeunes gens réfléchissent au mode de fonctionnement d'un
binôme "développeur-journaliste multimédia". Ayant mis au point une manière de
travailler ensemble, chacun avec ses expertises et ses compétences, ils se
lancent fin novembre 2009 dans la création d’une carte de France du chômage.
Projet accepté le 15 décembre suivant par Boris Razon, rédacteur en chef du
Monde.fr. Le département est choisi comme critère central des données à
sélectionner et, donc, à solliciter auprès de l’INSEE.
L’Institut est non seulement un prodigieux gisement d’informations en puissance
- voir le classeur Excel en annexe à la fin de ce billet -
mais aussi un outil didactique qui guide les novices en extraction dans les
arcanes des formats de fichiers et des variables qui peuvent fausser les
comparaisons, établir de fausses relations entre les données.

L’INSEE a également fourni aux deux jeunes pionniers une assistance plus que
précieuse avec les conseils de l'un de ses responsables nationaux, Etienne
Debauche, et avec les analyses qualitatives fournies, département par
département, par tous les responsables régionaux.
Il a fallu, en effet, éclairer la
masse de chiffres départementaux par une description contextuelle au niveau des
régions. D’où la nécessité de procéder à 22 entretiens téléphoniques à l’aide
de Skype et
de l’enregistreur Wiretap.
Avec, évidemment, l’obligation de vérifier la cohérence entre les données
départementales et les données régionales.
L’INSEE offrant la matière première, il ne restait plus qu’à lisser les
chiffres trimestriels de chaque département pour les faire entrer dans la carte
vectorielle de l’Hexagone en respectant les principes de navigation les plus
intuitifs.

La première maquette de la carte du chômage, telle qu'elle a été
présentée au rédacteur en chef du Monde.fr
Ce qui conduit, entre autres tâches, à l’élaboration de 96 calques différents,
un par département ; à la définition de 29 classes pour la représentation
visuelle.
Au total, une application interactive qui "pèse" 3089 lignes de codes.
Commentaire 2 : l’engouement pour le
data journalism inspire, ces temps-ci et sans doute temporairement,
des exercices de style qui s’éloignent de l’information utile aux audiences, ou
tout simplement de l'information intéressante. Les travers qui ont marqué
l’infographie et la typographie – surenchères de chefs d’œuvre abscons pour
initiés – présentent l’inconvénient d’éloigner le data journalism de
son axe de développement : l’investigation.
3 – Création unique ou ustensile réutilisable
A ce stade, David et Pierre rencontrent une problématique que les rédactions ne
peuvent éluder: construire des infovisualisations interactives uniques, une par
thème d’investigation, ou (faire) réaliser des outils réutilisables pour
d’autres données, sur d'autres thèmes…

Un générateur de cartes, application réutilisables par les rédactions
qui peuvent y injecter successivement des données de natures
différentes.
Pierre Bance: "Un générateur automatique s’exécute rapidement mais il
s’adapte moins bien aux différents types de données. Pour obtenir une parfaite
adaptation de la visualisation aux données, il faut du temps.»
Sur ce sujet, extrait d'une discussion entre David Castello-Lopes et
Pierre Bance (2 minutes 15")
Commentaire 3 : La solution au dilemme des créations
uniques ou des templates dépend du niveau d’engagement des rédactions
dans la migration numérique des contenus. Ou bien les rédactions se dotent
d’une équipe de programmation suffisamment étoffée pour créer des produits
uniques en liaison avec la rédaction. Ou bien des journalistes s’impliquent
dans l’exploitation de générateurs de cartes pré-formatées. Ou bien la création
de graphiques interactifs est externalisée auprès d'experts extérieurs comme
Pierre Bance.
Pour
avoir réalisé une superbe présentation sur « L’excellence dans le
journalisme multimédia » - qui comporte, notamment, une analyse
inédite de l’organisation du travail au San Jose Mercury News – David
Castello-Lopes va enseigner le journalisme multimédia au Studec.
Pierre Bance continue à explorer les langages vectoriels.










L'auteur du petit livre
dont voici la couverture a trois qualités et un défaut:
Mais il est
également habile. Trop. Pas question pour lui de contrarier les prophètes
américains - visionnaires, comme il se doit - leurs émules franchouillards
transformés en gourous et surtout les adeptes innombrables d'une des plus
émouvantes mythologies du "web 2.0".
"Peintre amateur", "
A l'initiative de Valérie Jeanne-Perrier,
enseignante-chercheuse, 

une double expérimentation. La première porte sur les contenus et en
particulier sur les nouvelles formes de narration, avec des séquences vidéo en
direct et les interventions des internautes, ce que l'un de ses reporters
appelle des "happenings journalistiques", expression heureuse car pleine de
créativité. L'autre expérimentation concerne les dispositifs technologiques qui
permettent ces nouvelles narrations, avec des succès et des échecs
assumés.
A la mi-décembre de
l'année 2008, France Info a ouvert pratiquement toutes ses sessions
d'information de la journée avec l'histoire d'une dame qui avait glissé sur une
frite.

de ses contenus par la
radio et la télévision parce que ce pillage relève moins du droit de citation
que du plagiat et du vol d'idées. Il faut savoir, en effet, que toute
conférence de rédaction au sein d'une station de radio ou d'une chaîne de
télévision consiste essentiellement à chercher dans les journaux imprimés ce
qui peut être transposé en sons ou en images. Bien sûr, il y a l'AFP, agence de
presse encore respectable. Mais les dépêches de l'AFP ne sont pas diffusables
telles quelles. C'est du brut. Les articles de la presse écrite ont prédigéré
cette matière brute et préparé, en synthétisant un évènement complexe et en
scénarisant un récit, la mise en forme dont l'audiovisuel a besoin.
Si quelques mémorables
reportages sonores, sur les journées des barricades à Alger ou pendant les
évènements de mai 68 par exemple, ont joué le même rôle de légitimation du
journalisme radiophonique que "Cinq colonnes à la une" pour la télévision, ces
prouesses historiques (au sens où elles servent l'Histoire) ont surtout été un
alibi au déploiement d'une industrie du plagiat qui prospère quotidiennement
jusqu'à aujourd'hui au détriment de la presse écrite.

celle de John Gunther par exemple (3),
s'explique - en partie, pas chez tout le monde, il est vrai - par des
motivations balzaciennes: un journaliste de presse écrite ambitionne
naturellement de passer par la radio, puis "faire" de la télévision.
8
janvier 2009: 

Et d'ailleurs, le
dispositif Napster d'échange de fichiers musicaux dans la configuration de
réseau P2P (=Peer to Peer ) a plongé les responsables de l'industrie
discographique dans la même rage impuissante que les "représentants" de la
presse écrite qui vociféraient récemment contre les animateurs de Google venus
les rencontrer à Paris.
Un mathématicien du
CNET avait conçu un protocole de transmission par paquets qui intéressait
beaucoup les précurseurs américains du web: son projet a été torpillé par la
DGT, ancêtre de France Telecom, et par le pouvoir politique de l'époque
(Giscard-Barre-Segard) qui craignait que des contenus voyageant sur de
puissants réseaux décentralisés portent préjudice à l'audiovisuel centralisé et
à la presse régionale.

Chris Atton, de
Le
thème de l’exode rural dans un des pays les plus pauvres du monde est
intéressant. Mais ce qui l’est encore plus, c’est la manière d’entreprendre ce
webreportage en vue d’un déploiement ultérieur en rich media.
Dans
l’immédiat, il s’agit d’
Cette
plate-forme est structurée à la fois pour une répartition des contenus en rich
media et pour un dispositif multicanal.
Relèvent de la répartition rich media les
espaces dédiés aux textes,- dont
Le
dispositif multicanal comporte des flux RSS, 
"Culture web" est un
très gros livre (890 pages) qui coûte très cher (50 euros), mais qu’on ne peut
pas ignorer. Pour décrire la « manufacture mondialisée des produits de
contenu », les éditions Dalloz ont demandé à Xavier Greffe et à Nathalie
Sonnac, spécialistes de l’économie de la culture et des médias, de mobiliser 58
auteurs et de solliciter 14 points de vue. Le résultat en 49 chapitres est
impressionnant et, par certains côtés, déroutant.
Les émeutes qui ont éclaté
Parmi les témoignages, on peut examiner
sur Youtube cinq vidéos de mauvaise qualité émanant d'une source unique,

1 = photos; 2 = cartes; 3 =
schémas; 4 = parole; 5 = ambiances;





… et par une exploitation pertinente des
canaux de diffusion : de l’information la plus urgente et la plus légère
affectée prioritairement aux réseaux sans fil jusqu’ aux dossiers les plus
lourds et les plus profonds qui peuvent être réservés aux sites web ou aux
DVD.
Le
traitement ainsi adapté au nouveau système technique qui régit le
fonctionnement de l’industrie de l’information exige une certaine polyvalence
des journalistes, notamment au niveau de la collecte. Il requiert également la
mise en place de
Les
rédactions sont des dispositifs issus de systèmes techniques. Si les
dispositifs ne changent pas en même temps que les systèmes techniques, ils
créent des problèmes structurels.
A ce
même professionnel sera confiée la responsabilité d’assurer en permanence une
Enfin,
toute enquête jugée sensible par la rédaction devra être soumise à ce
vérificateur. Il devra être en mesure de corriger les éventuelles erreurs
factuelles, d’émettre un doute sur certaines assertions, de suggérer des
éléments susceptibles d’enrichir l’article. Selon les rédactions, l’autorité de
ce chercheur-vérificateur pourra relever de la simple légitimité de compétence,
si ses expertises sont spontanément reconnues, ou d’une position hiérarchique
qui le situe au rang de rédacteur en chef adjoint.
Ce
nouveau métier apporterait aux organes de presse – pas seulement sur le web –
des gains de productivité au niveau de l'élaboration et de l'enrichissement des
contenus ainsi qu’une valeur ajoutée inestimable en ces temps de faux SMS, de
décès prématurément annoncés et d'excuses cauteleuses pour des "confidentiels"
inventés. Le premier site d’information qui pourra se prévaloir d’un tel
spécialiste bénéficiera, dans le contexte actuel plutôt délètère, d’un avantage
concurrentiel. Productivité et différenciation justifient en cette période de
basculement technologique un investissement humain, ce qui suppose un salaire
décent.
La
formation à ce nouveau métier devra englober certains aspects de la
linguistique et de la sémiologie, de la programmation, la connaissance des
réseaux ainsi que de solides bases journalistiques et une vaste culture
générale.

