Journalistiques

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jeudi 21 janvier 2010

La presse hexagonale regarde passer l' innovation technologique

Les dirigeants de "la presse en crise" devraient tressaillir de joie en apprenant que Steve Jobs, patron d'Apple, se propose de "reconfigurer le modèle économique de l'édition, de l'information et de la vidéo" (Source: Wall Street Journal du 21 janvier)

Steve Jobs fait allusion à la mise au point et à la présentation imminente d'une tablette électronique susceptible d'accueillir toutes sortes de contenus numériques, à usage familial et scolaire, principalement mais pas uniquement.

L'objet entre en compétition frontale avec le lecteur électronique Kindle d'Amazon. Amazon a noué des partenariats avec des éditeurs de livres. Apple est en négociation avec d'autres éditeurs et avec de grands groupes de presse, dont celui de Ruppert Murdoch - le magnat qui veut en finir avec le "tout est gratuit" sur le web - et celui du New York Times. Amazon vient d'annoncer- ce jeudi soir heure française - que son Kindle va être rapidement amélioré afin de s'ouvrir à une plus grande diversité de contenus,, réponse directe à l'annonce de Steve Jobs.

La bagarre technologique sera âpre, comme le furent les affrontements sur les protocoles, les normes, les formats, les standards liés à chaque grande innovation technologique. Puis les surenchères s'atténueront. Les innovations se stabiliseront. Les usagers désigneront les meilleurs produits, les meilleurs services.

S'agissant des tablettes et des lecteurs, il y en aura peut-être deux types de produits, correspondant à des usages différents.

En attendant l'issue de la confrontation entre Amazon et Apple, les lecteurs électroniques se vendent plutôt bien aux Etats-Unis. Ils suscitent en France le même scepticisme que celui d'un premier ministre, devenu blogueur par la suite et qui avait décrété, en 1997, que le web n'était qu'une mode américaine passagère. Face aux lecteurs et tablettes électroniques, "Gadgets !", gloussent les sceptiques de ce côté-ci de l'Atlantique.

Vision et agilité

Mais, justement, Apple ne fait pas dans le gadget. Son patron, Steve Jobs, est un monsieur qui a transformé une firme moribonde en premier distributeur mondial de musique et en acteur décisif de la téléphonie mobile, tout en continuant à concevoir des ordinateurs très performants.
Agilité industrielle par compréhension de ce que les usagers attendent.
Steve Jobs, c'est surtout quelqu'un qui a ce qui manque le plus aux managers produits par la consanguinité du capitalisme franchouillard: une vision stratégique.
Il positionne la créativité de son entreprise entre les producteurs de contenus à forte valeur ajoutée et les usagers prêts à payer cette valeur ajoutée, pourvu que ce ne soit pas trop cher et simple, "convenient".
Ce positionnement, c'est exactement ce qui manque à "la presse en crise" pour sortir du marasme où elle s'est enfoncée toute seule.

Comme des bovins près d'une voie ferrée

Depuis les débuts de la numérisation massive, les industries françaises de contenus - musique, presse, édition, vidéo - regardent passer les innovations en ruminant de l'anti-américanisme primaire et en gémissant sur l'indifférence que les audiences - le peuple, en somme - osent manifester à l'égard de leur offre fade et monotone.
Elles ont contribué au torpillage du réseau français Cyclades qui, en 1978, intéressait énormément les pionniers américains d'internet (1).
Elles n'ont pas vu arriver le CD audio, donc le DVD, preuves palpables que tout est numérisable.
Elles n'ont pas vu arriver l'ADSL.
Elles n'ont pas vu arriver le MP3.
Elles n'ont rien compris à Napster.
Elles n'ont pas vu arriver Google.
Elles n'ont pas vu arriver Youtube.
Elles ne voient pas ce qu'auraient pu leur apporter les lecteurs et tablettes électroniques.

Le_paradis_des_medias.jpg

Et pendant que des journalistes twitteurs twittent leurs insignifiances rabougries (2), leurs patrons ineptes mendient des subventions au pouvoir politique en place.
Seuls les jeunes et futurs journalistes peuvent régénérer l'information franchouillarde en s'assurant la maîtrise des outils et des méthodes pour valoriser les contenus, donc leur travail.

Voir sur ce thème:
- La crise des quotidiens est parfaitement logique.
- Phénomènes émergents dans la consommation de l'information.

1) En 1978-79, une délégation représentant les pionniers américains d'internet est venue rencontrer en France Louis Pouzin qui avait mis au point le réseau "Cyclades" de communication par paquets, dispositif qui était en avance sur certaines technologies américaines de l'époque. Le but était d'avancer ensemble.
Je tiens de Vinton Cerf, un des cinq créateurs d'internet, une version de cette tentative de collaboration transatlantique pour accélérer l'émergence du réseau des réseaux.
Mais, durant cette période, le pouvoir politique incarné par Valéry Giscard d'Estaing, Raymond Barre et Norbert Segard, ministre des Postes et des Télécommunications, a décidé de saborder le réseau "Cyclades" pour ne pas permettre à un réseau décentralisé - c'est à dire peu contrôlable - de diffuser des contenus qui auraient pu porter préjudice à la presse écrite.
Je tiens cette explications de deux anciens cadres supérieurs de la DGT (Direction Générale des Télécommunications) qui m'ont précisé ceci: "Le pouvoir tenait à rester en bons termes avec la presse nationale et régionale entre les législatives de 1978 et l'élection présidentielle de 1981". Voilà pourquoi les Français se sont vus infliger le minitel, système insupportable mais centralisé, donc contrôlable.

2) J'attends le tweet de mon journaliste twitteur préféré: "ya séisme en Haïti Oh lalalala" (Voir le billet du 6 janvier)

mercredi 6 janvier 2010

Twitter et la valeur ajoutée de l'information en ligne

Etudiant à l'Ecole de journalisme de Grenoble, Sina Mirabdolbaghi me questionne sur les usages journalistiques de Twitter pour l'Observatoire du Journalisme sur Internet.

Journalisme_info_bandeau.jpg

L'entretien vient d'être mis en ligne à cette adresse.

Une étudiante de l'IFP de Paris m'interroge sur le modèle économique de la presse en ligne et sur les évolutions possibles du métier de journaliste.

Valeur ajoutée et modèle économique

C'est l'occasion d'amorcer une réflexion sur certains comportements journalistiques face aux défis que doit relever l'industrie de l'information.

  • Parmi ces défis, l'adaptation du modèle économique des organes de presse suppose que certains contenus soient payants. Sauf, évidemment, à mendier des subsides au pouvoir politique en place.

  • Pour que des contenus soient payants (et payés, c'est à dire achetés) ils doivent comporter une valeur ajoutée (1) qui justifie le prix à acquitter pour les consulter.

  • Dans le frénétique engouement d'une partie de la profession journalistique pour Twitter, les gourous prosélytes de la twittosphère médiatique vont bien au-delà de l'affirmation ridicule du "Monde" selon laquelle "Twitter est une agence de presse".


Twitter_agence_de_presse.jpg

C'est, brâment-ils, le médium incontournable et définitif de notre temps, l'horizon indépassable des professionnels de l'information.
Et de proposer par exemple, à propos d'un match de football, le "contenu" journalistique que voici::

Twitter_match.jpg
Questions: quelle est la valeur ajoutée de ce contenu journalistique ? Qui est prêt à payer pour lire cela ? Le même journaliste qui a publié cela vivra-t-il des subsides que lui octroie le pouvoir politique en place ?

Le culte suicidaire de la futilité twitterisée

Une autre manière de dévaloriser l'information en ligne consiste à ne retenir du web en général et de Twitter en particulier que les futilités, les insignifiances.Bruit_du_net_logo.jpg
C'est à quoi s'adonne méthodiquement "Le bruit du net" sur France Info.
Il n' y est question que de "buzz", de "people", de blagues bien grasses et de factoïdes insipides, le tout énoncé - le matin notamment - avec la fatuité du blaireau "qui en sait beaucoup plus mais qui ne veut pas tout dire maintenant".

Cette posture journalistique a une origine idéologique et une conséquence corporatiste:

- L'origine idéologique: Le web est un gisement de données, d'informations et de documentation que ne peuvent contrôler ni les intellectuels "chiens de garde" de l'ordre établi ni surtout les hiérarques et leurs minables chefaillons chargés de veiller sur la conformité, c'est à dire le conformisme, de l'information (= surtout, être dans le ton général ). La caporalisation des "petits soldats de l'actu" et le formatage des contenus journalistiques supposent que le web soit écarté des sources qui échappent à une hiérarchie aussi vieille que veule.

Ben Laden ou Britney Spears

En 1998, quand j'ai créé le "Journal du web" sur LCI, j'y ai systématiquement diffusé des informations internationales ou économiques qui n'étaient pas encore dans l'AFP. Par exemple, les premières tentatives d'attentats de masse aux Etats-Unis, pendant la nuit de la Saint-Sylvestre 1999-2000, à Times Square et à Las Vegas, puis les premières photos de Ben Laden recherché par le FBI après cette opération manquée. Le directeur de l'information de l'époque (l'inoubliable Jean-Claude Dassier) m'a ordonné de ne plus extraire des informations sérieuses du web, seulement des anecdotes drôles sur les personnalités connues. Par exemple, a-t-il aboyé, pourquoi n'as-tu pas parlé du site qui vend aux enchères une petite culotte de Britney Spears ?
C'est, douze ans plus tard, la ligne éditoriale de l'émission de France Info qui se pâme, entre autres débilités qu'elle met en valeur, sur le fait qu'une présentatrice de télévision aurait montré son genou (çà, c'est le factuel de l'info, coco), afin (attention, voici l'analyse de l'évènement) "de défier ses jeunes concurrentes"...
France Info a déjà pas mal donné dans le futile. "Le bruit du net" l'y enfonce avec une délectation masochiste.

- La conséquence corporatiste: Selon l'idéologie journalistique du "web insignifiant" - idéologie qui est fondamentalement technophobe sous une apparence "geek" - "le web est un truc d'adolescents ou de jeunes adultes immatures". Et, de toutes façons, "le grand public est con par définition; donc il faut lui balancer des conneries." (Sentence entendue des centaines de fois dans les conférences de rédactions).

Prendre les lecteurs, les auditeurs, les téléspectateurs, les internautes pour des imbéciles parce qu'ils sont vus comme une "masse" est une des causes profondes de la "crise de la presse", laquelle a commencé bien avant internet.
A force de mépriser les gens auxquels on s'adresse, ils s'en vont.
Exploiter le web comme la source privilégiée des futilités pour auditeurs crétins , c'est dévaluer une profession déjà discréditée: on n'a pas besoin de journalistes pour parler du "buzz" et des "people".

Au fait... Il n'est plus beaucoup question de journalistes-citoyens. Perdus de vue ? Plus à la mode ? Déjà ?

1) La valeur ajoutée d'une information résulte de son caractère non substituable (on ne la trouve pas ailleurs que dans l'organe qui la propose) et elle fait l'objet d'un traitement élaboré en rich media sur le web, dans une approche textuelle et graphique exigeante comme celle du trimestriel XXI, dans des réalisations radiophoniques somptueuses comme celles de certains magazines de France Culture, par un gros travail de préparation, un style, un ton de questionnements singuliers comme chez Philippe Vandel sur France Info).

mercredi 23 septembre 2009

Joffrinades et woltonneries enrichissent la franchouillardise

Une joffrinade est une idée émise par Laurent Joffrin à propos des rapports entre l'information et le web.
Exemple de joffrinade: Il faut taxer les fournisseurs d'accès pour financer la presse quotidienne imprimée sur du papier. Au XIX ème siècle il aurait fallu taxer les convois ferroviaires pour financer les propriétaires de diligences.

Une woltonnerie est une idée émise par Dominique Wolton sur le journalisme.
Exemple de woltonnerie: la diffusion d'une réflexion raciste proférée par le ministre de l'intérieur relève du journalisme poubelle. Selon l'étonnant sociologue, le fait de publier des propos publics tenus par un personnage public dans un lieu public et enregistrés par un journaliste de Public Sénat est un comportement ordurier.

Dans "Le Nouvel Observateur" du 24 septembre 2009, Denis Olivennes regrette d'avoir déclaré qu'internet est "le tout-à-l'égout de la démocratie". Il n'a toujours rien compris mais ça m'évite d'avoir à le "néologismer" en olivennardise.

Nous sommes bien en France, en 2009, avec ses intellectuels qui pensent très fort.

Actualisation le 20 octobre 2009: Ces trois "cerveaux" hexagonalement formatés rejoignent donc, dans la grotesquerie nationale, un consternant déchet biologique nommé Jacques Séguéla.

Parmi un ramassis télévisuel de blaireaux bouffis de fatuité, le clown pathétique a eu à propos du web des mots d'une délicate lucidité: "saloperie", "ordure"...

Concepts lacaniens généralement mobilisés pour aider les déficients neuronaux à masquer leur incompétence. Le vieux monsieur crachotte sur ce qu'il ne maîtrise pas et qu'il ne peut pas comprendre: çà l'énerve, il trépigne et glaviotte.

Le fait que l'improbable Séguéla - un des rares résidus des fausses valeurs médiatiques bricolées par le siècle précédent - le fait que ce débris soit encore un peu en vie (sauf sur le plan cérébral) tend à prouver qu'en France, le ridicule ne tue pas vraiment.

Wolton, Joffrin et Olivennes sont en bonne compagnie. .

vendredi 19 juin 2009

"Le Monde" pas très au courant

Après avoir élevé Twitter au rang d'agence de presse, "Le Monde" daté du 20 juin 2009 présente comme une pratique journalistique sans précédent le fait que deux journalistes de "La Nouvelle République" aient pu raconter un procès en temps réel sur le site web du quotidien régional.

Le_Monde_beotien.jpg

Il va falloir que les salariés du morne quotidien vespéral se réveillent ou, mieux, que la sentencieuse institution du journalisme à la française se dote d'une cellule de veille. Juste pour regarder ce qui se passe autour d'elle dans l'univers de l'information.

Le compte rendu en direct sur internet de procès criminels depuis la salle d'audience se pratique en effet dans le Kansas et ailleurs depuis 2007. Et, en l'occurrence, avec beaucoup plus d'ingéniosité que l'expérience "inédite" de "La Nouvelle République." A lui seul, Ron Sylvester, du "Wichita Eagle" , avait réalisé un reportage beaucoup plus riche que la production textuelle des deux journalistes français.

France 3 Toulouse fait ça depuis mars

France_3_le_premier_jour.JPGEn plus, comme le signale Pascal Menigoz ( voir son commentaire), la rédaction de France 3 Toulouse a commencé dès le mois de mars à raconter le procès AZF, minute par minute, en direct depuis la salle d'audience.

La pleine page que "Le Monde" consacre au travail des journalistes de "La Nouvelle République" célèbre une "première" hexagonale qui n'en n'est pas une.
Toulouse, c'est sans doute trop loin pour deux journalistes parisiens. Et puis France 3 n'est pas, comme "Le Monde" et "La Nouvelle République", un organe de presse écrite.

Quoi qu'il en soit, les ébahissements successifs de la rédaction du "Monde" confrontée aux usages des technologies de réseaux peuvent refléter l'obsolescence culturelle (culture= comprendre le monde dans lequel on vit) de cette rédaction, ou s'interpréter comme un symptôme parmi d'autres du retard français. Les deux sans doute.

vendredi 5 juin 2009

Journalisme, web et information: le tout en une soixantaine de pages

Medias_internet_couverture.jpgL'auteur du petit livre dont voici la couverture a trois qualités et un défaut:

- Il a (presque) tout compris.

- Il explique bien.

- Il est concis.

- Il est (trop) habile.

Réussir à présenter les données et les enjeux d'un problème aussi complexe en une soixantaine de petites pages est une vraie performance. L'écriture étant de bonne facture, à la fois clinique et persuasive, l'éloge inconditionnel est sur le point de fuser.

Cependant, quelques détails imposent la retenue.

La distinction peu convaincante, par exemple, entre "information" et "opinion" qui tarauderait l'esprit du journaliste. Voici réveillée la vieille rengaine - d'origine politicienne - sur l'incompatibilité entre "le factuel" et "la réflexion". Comme si une analyse journalistique ne comportait pas, à la fois, des faits et un point de vue, les deux étant assumés par celui qui les produit. Curieux de la part de quelqu'un qui cite Bourdieu.

Il y a aussi cette incroyable naïveté sur la personnalité, l'environnement idéologique et le rôle de Matt Drudge dans l'affaire Lewinsky. Bizarre, un journaliste qui survole à ce point l'Histoire contemporaine.

Un syllogisme badin...

Pierre Polomé a pourtant un point de vue et il l'assume quand il reproche aux journalistes de ne pas suffisamment s'engager et de trop se lamenter:
Medias_internet_citations_peu_de_journalistes.jpg Mais il est également habile. Trop. Pas question pour lui de contrarier les prophètes américains - visionnaires, comme il se doit - leurs émules franchouillards transformés en gourous et surtout les adeptes innombrables d'une des plus émouvantes mythologies du "web 2.0".

Pierre Polomé a tellement peur de faire de la peine à ces braves gens, lecteurs potentiels au demeurant, qu'il prend le risque pour légitimer leur fantasme d'écrire ceci:
Medias_internet_citation_lecteur_journalistes.jpg

Quiconque va de temps à autres se délasser sur les plateformes dont les gestionnaires font de l'argent avec le travail gratuit des citoyens savourera l'élégante acidité de la litote "Plus ou moins réussis".

Mais l'essentiel est dans ce superbe syllogisme: "Les journalistes écrivent. J'écris. Donc je suis journaliste.""

... appelle une déclinaison sardonique

Que l'auteur me pardonne une déclinaison sardonique , bien que personnalisée, de son raisonnement badin: "Jaco Pastorius était bassiste. Je joue de la basse. Mais je suis un bassiste amateur."

Evidemment, le terme "amateur" n'est pas très valorisant. Medias_internet_mmmh.jpg"Peintre amateur", "photographe amateur", "acteur amateur", "sportif amateur", "journaliste amateur" c'est moins bien que "peintre citoyen", "photographe citoyen", "acteur citoyen", " sportif citoyen" et surtout car il en va de la démocratie, que "journaliste citoyen".

A part çà, le livre se lit très vite.

"Les médias sur internet", collection "Les essentiels", éditions Milan

mercredi 27 mai 2009

Journaliste et entrepreneur: une passionnante conférence au CELSA

Celsa_logo_sorbonne.jpgA l'initiative de Valérie Jeanne-Perrier, enseignante-chercheuse, le CELSA organisait ce mercredi matin une table ronde sur le thème peu abordé mais décisif des journaliste qui produisent leurs contenus en dehors des structures industrielles de l'information.

Casting bien ajusté avec Eric Scherrer, de l' indispensable AFP Mediawatch comme modérateur et questionneur, Sandeep Junnarkar, journaliste enseignant américain et auteur du blog Lives in focus , Marc Laimé, journaliste expert, spécialiste notamment des problèmes de l'eau, enjeux sur lesquels il s'exprime dans le blog Eaux glacées et Tristan Mendès-France, responsable de blogtrotters.

AFP_media_watch.jpg
Pas question de déflorer, même partiellement, le compte-rendu filmé qui sera mis en ligne sur le site du CELSA. Juste quelques points particulièrement intéressants pour nourrir la réflexion.

"Les médias traditionnels ne sont plus en capacité de produire de l'information à la hauteur des enjeux de société." Le verdict de Marc Laimé s'appuie sur de nombreux exemples tirés de son expérience d'enquêteur qui connaît son sujet à fond. Entre autres dossiers étouffés par le conformisme médiatique: celui des cinq millions de foyers qui risquent d'être victimes de l'ANC pour le plus grand profit de groupes privés en charge de l'assainissement. L'affaire concerne plus de dix millions de personnes et devrait faire l'objet, en période électorale, d'un débat démocratique ouvert puisqu'il s'agit de la mise en oeuvre d'une directive européenne.

Celsa_eaux_glacees.jpg
Tristan Mendès-France développe avec blogtrottersCelsa_blogtrotters.jpg une double expérimentation. La première porte sur les contenus et en particulier sur les nouvelles formes de narration, avec des séquences vidéo en direct et les interventions des internautes, ce que l'un de ses reporters appelle des "happenings journalistiques", expression heureuse car pleine de créativité. L'autre expérimentation concerne les dispositifs technologiques qui permettent ces nouvelles narrations, avec des succès et des échecs assumés.

Le travail de Sandeep Junnarkar se situe à mi-chemin entre le documentaire engagé et le témoignage d'une ONG humanitaire. Il témoigne lui aussi d'une grande liberté dans le choix des sujets et dans le mode de traitement. Cette liberté "produit" de la valeur ajoutée quand de grands médias traditionnels s'intéressent aux contenus de Lives in Focus.

Celsa_lives_in_focus.jpg
A partir de ces trois expériences s'impose la conclusion que le journaliste entrepreneur est soit un expert, soit un innovateur et, si possible, les deux à la fois.

Expert comme Marc Laimé qui martèle à l'intention des étudiants du CELSA "Spé-cia-li-sez-vous !"... Plus facile à faire à un certain âge que quand on débute dans le métier.

Innovateur technophile et inventeur de nouvelles formes de récits, comme Tristan Mendès-France.

Journaliste concerné mais utilitariste à l'instar de Sandeep Junnarkar quand il brandit un caméscope de poche, comme ceux que j'ai présenté récemment.

Tous les journalistes ne peuvent pas être entrepreneurs. Ceux qui se sont exprimés au CELSA sont des éclaireurs qui inventent certaines des pratiques professionnelles de demain.

jeudi 1 janvier 2009

Un journalisme suicidaire

 A la mi-décembre de l'année 2008, France Info a ouvert pratiquement toutes ses sessions d'information de la journée avec l'histoire d'une dame qui avait glissé sur une frite.
"Ouvrir sur une info" signifie que la rédaction considère le fait relaté comme le plus important du moment.
Les historiens de l'an 2108 qui fouilleront dans la mémoire médiatique numérisée du 16 décembre 2008 risquent de trouver une frite.

Quelques semaines plus tôt, fin novembre, un journaliste travaillant pour le groupe Figaro déclarait qu'il avait professionnellement suivi les évènements de Bombay sur Twitter.

Journalisme_Bombay_Twitter.jpg
Compte tenu du fait qu'aucune information originale n'a été diffusée par Twitter pendant ces évènements, force est de constater que ce journaliste a "couvert" les attentats de Bombay en lisant les réactions de gens qui regardaient la télévision.

Ces deux anecdotes sont le symptôme d'un journalisme suicidaire.

Une profession qui place une frite à la "une" renonce à l'un des piliers de sa légitimité: le discernement qui, seul, permet de hiérarchiser les évènements selon leur portée. Evaluer la portée d'un évènement, c'est lui attribuer une valeur. Renoncer à hiérarchiser les évènements selon leur portée, c'est dévaloriser l'information et ceux qui la font.

Une profession qui rend compte d'un évènement à partir des émotions de téléspectateurs inconnus renonce à l'autre pilier de sa légitimité: la fiabilité qui, seule, garantit un lien de confiance entre le journaliste et ses audiences. Les audiences n'ont aucune raison d'accorder leur confiance à un journaliste qui s'en remet aux audiences des chaînes de télévision pour relater des évènements cruciaux comme les attentats de Bombay. Le degré zéro du journalisme est atteint dans la mesure où nul n'a besoin d'un journaliste pour lire, directement, les gazouillis de Twitter.

Journalisme_bateau_qui_s_echoue.jpg

"Renoncement" est peut-être le maître mot de ce qui apparaît de plus en plus comme un suicide corporatiste. Doivent être incluses dans le terme générique de renoncement les notions d'acceptation, de résignation, de soumission, de veulerie, et de servilité. (Voir aussi, au sujet des aveuglements, résignations et renoncements collectifs, mon billet sur certaines origines décisives mais peu invoquées de la "crise de la presse)."

La dévalorisation de l'information a commencé avant le web

Le plus pathétique de ces renoncements est celui par lequel la presse écrite se soumet aux médias audiovisuels. Cette soumission comporte deux aspects: la dévalorisation de l'information par le pillage et la subordination aux impératifs de l'industrie audiovisuelle.

La presse écrite aurait pu, juridiquement, limiter le pillage Journalisme_la_camera_lit_un_jounal.jpg de ses contenus par la radio et la télévision parce que ce pillage relève moins du droit de citation que du plagiat et du vol d'idées. Il faut savoir, en effet, que toute conférence de rédaction au sein d'une station de radio ou d'une chaîne de télévision consiste essentiellement à chercher dans les journaux imprimés ce qui peut être transposé en sons ou en images. Bien sûr, il y a l'AFP, agence de presse encore respectable. Mais les dépêches de l'AFP ne sont pas diffusables telles quelles. C'est du brut. Les articles de la presse écrite ont prédigéré cette matière brute et préparé, en synthétisant un évènement complexe et en scénarisant un récit, la mise en forme dont l'audiovisuel a besoin.

La créativité journalistique - trouver des sujets diversifiés, trouver des angles variés, trouver des modes innovants et pertinents de narration - représente en moyenne probablement moins de 10% de la production d'informations par la radio et par la télévision. Selon les circonstances - actualité riche ou pauvre, spectaculaire ou abstraite - on peut raisonnablement estimer à 90% en moyenne la part des informations que l'audiovisuel diffuse après l'avoir importé de la presse écrite.

La radio et la télévision pillent la presse écrite beaucoup plus que le web ne pourra jamais le faire.

Ce pillage s'apparente à celui des pays colonisés par les colonisateurs: exploitation d'une matière première et du labeur d'autrui à des coûts très bas. Si la collecte et le pré-traitement de l'information sont assurés par des journalistes nombreux dont certains très compétents dans la presse écrite, l'audiovisuel n'a pas besoin d'investir dans des rédactions pléthoriques et dans des journalistes experts aux salaires élevés. Cependant comme l'audiovisuel fait mine d'offrir l'information (1), celle-ci perd immédiatement la valeur produite par le travail journalistique.

Ce n'est pas le web qui a dévalorisé l'information, c'est l'audiovisuel. Avec le consentement de la presse écrite.

La presse écrite se soumet aux normes de l'audiovisuel

Le consentement à son propre pillage constitue un aspect crucial de l'esprit de soumission qui condamne une grande partie de la presse écrite.
Croire, comme ce fut sans doute le cas à la création d'Europe N°1 dans les années cinquante et de France Info à la fin des années quatre-vingt, que l'apparition de nouveaux canaux de diffusion allait accroître et améliorer l'offre d'informations, donc stimuler dans la population le désir d'être plus et mieux informée, a été la marque d'une étonnante naïveté au sein de la profession.

Journalisme_micro_tasse_cafe.jpgSi quelques mémorables reportages sonores, sur les journées des barricades à Alger ou pendant les évènements de mai 68 par exemple, ont joué le même rôle de légitimation du journalisme radiophonique que "Cinq colonnes à la une" pour la télévision, ces prouesses historiques (au sens où elles servent l'Histoire) ont surtout été un alibi au déploiement d'une industrie du plagiat qui prospère quotidiennement jusqu'à aujourd'hui au détriment de la presse écrite.

Et, de même que le colonisateur a réussi à imposer ses normes au colonisé, l'audiovisuel a fini par faire adopter par la presse écrite son tempo, la volatilité de ses contenus et sa propension a cultiver l'émotivité des audiences.

A quelques exceptions françaises près, comme "Le Monde" ou "Les Echos", les quotidiens s'essoufflent à courir derrière la radio et la télévision qui les pillent. Le suivisme empressé, fébrile, de la presse écrite accélère jusqu'à l'emballement hystérique la fameuse "circularité de l'information": une nouvelle publiée le matin par un quotidien est amplifiée tout au long de la journée par les radios et gonflée le soir par les télévisions, obligeant la presse écrite à rebondir sur les "enflures" audiovisuelles, lesquelles reprennent de plus belle jusqu'à la saturation.

Journalisme_circularite.jpg
Souvent la même information rabâchée à outrance pendant plusieurs jours est subitement délaissée sans avoir été clarifiée. Les audiences sont d'autant plus frustrées que le recyclage médiatique brasse plus de plagiat que d'éléments nouveaux. C'est, du matin au soir, la même "info" répétée avec les mêmes angles, les mêmes mots puisés dans un vocabulaire minimaliste, tandis que les commentaires et les éditoriaux ressassent les mêmes idées convenues sur les mêmes thèmes avec de pauvres métaphores desséchées.

Telle qu'elle fonctionne, la presse ne mérite pas le pluralisme qu'elle revendique.

Les articles réducteurs tuent le plaisir de lire

En renonçant à son propre tempo, en voulant tout "couvrir" , même et surtout le futile pourvu qu'il soit émotionnel, la presse écrite quotidienne renonce surtout au recul, à l'approfondissement.
Les spécificités de la mise en page et de la typographie lui permettent encore de proposer une hiérarchisation des évènements.
Certains quotidiens, comme "Le Monde", perpétuent le récit consistant sans se résigner au réductionnisme que l'audiovisuel impose à l'écrit.
Globalement cependant, la presse écrite quotidienne sacrifie la densité factuelle et la qualité du récit. Elle s'enlève la légitimité de faire payer le plaisir de lire.

Impossible de détecter dans ce journalisme rétréci un talent émergent dont on pourrait se dire qu'il sera probablement un écrivain, voire un historien.
Au contraire, le journal du soir de référence, dont quelques signatures faisaient naguère autorité dans différents secteurs de la sphère publique, demande à Martin Wolf, du Financial Times, et aux esprits libres de Breakingviews d'apporter à ses lecteurs des éclairages originaux sur les dysfonctionnements de l'économie.


Ce qui arrive au Monde, la disparition des grandes signatures internes (2), résume une autre démission, celle des journalistes politiques de la presse écrite dont le travail d'élucidation est assumé depuis une vingtaine d'années par les directeurs d'études des instituts de sondages.
Le renoncement à une certaine idée du journalisme, Journalisme_TV_moi.jpgcelle de John Gunther par exemple (3), s'explique - en partie, pas chez tout le monde, il est vrai - par des motivations balzaciennes: un journaliste de presse écrite ambitionne naturellement de passer par la radio, puis "faire" de la télévision.
Moins pour éprouver les modalités de son métier par ces moyens d'expression, que pour accéder au statut emblématique de présentateur-"vedette."

Mais le renoncement de la presse écrite à ce qui fait sa valeur - recul, sélectivité, approfondissement, hiérarchisation, qualité du récit écrit et de la photographie - cette résignation à n'être plus que le terne reflet palpable de l'audiovisuel vient aussi d'un marketing fallacieux: les gens de l'imprimé ont cru que la futilité, l'actualité envahie par l'insignifiance des faits et dits des "people", allaient leur ramener une partie des audiences accaparées par la radio et par la télévision. Or ce qui peut séduire certains téléspectateurs ne plaît pas forcément aux lecteurs. L'art difficile de l'entretien, par exemple, a été abandonné au profit de versions fades et chétives des talk shows. Exercice généralement sans autre intérêt radiophonique et télévisuel que de produire des émissions à moindre coût en obligeant la presse écrite à "faire de la reprise", comme disent cyniquement les gens de le l'audiovisuel (4).


La conséquence du renoncement à traiter l'actualité comme l'Histoire en train de se faire s'observe au fil des années par la dévalorisation accélérée de l'information et la dévaluation de ceux qui la font. Ils ne valent guère plus que la frite écrasée par le talon aiguille d'une dame dans un restaurant Quick de Reims.

Logo_RSR.jpg8 janvier 2009: entretien avec Alain Maillard, responsable de l'émission "Médialogues" diffusée par la Radio Suisse Romande. Questions bien ajustées, spontanéité et intonations des locuteurs : ce sont quelques uns des éléments qui font la valeur ajoutée de la radio par rapport au style nécessairement retenu de l'expression écrite. Et surtout, l'honnêteté du montage d'Alain Maillard qui ne s'est pas contenté de lire le billet.

A suivre: Quelques éléments modulaires d'une possible régénération

1) L'information gratuite n'existe pas. Financé par la publicité, son coût est dilué dans le prix de revient des produits de grande consommation et il est donc supporté par les consommateurs.

2) Outre Pierre Viansson-Ponté, André Laurens, Gilbert Mathieu, Jacques Decornoy, Philippe Decraene et autres journalistes experts de haute volée ( de même niveau que ceux qui assurent aujourd'hui le prestige de The Economist), "Le Monde" disposait d'une pléiade de reporters aux talents immenses et diversifiés. Le récit, par Jean-Yves Lhommeau, d'une journée de François Mitterrand, président de la République en exercice, sirotant incognito du champagne dans une barque sur un lac de montagne où il partage fromage et saucisson avec de rudes Auvergnats aura été l'une des dernières manifestations de ce journalisme qui se hissait au niveau de la littérature sans recourir à la fiction.

3) Auteur, notamment, de "Inside USA" (qui suscita ma vocation à la fin des années cinquante) John Gunther est un archétype du journaliste. Sans se prendre pour un sociologue ou un historien, il hisse sa conception de l'actualité et de son traitement aussi près que possible des approches réservées aux sociologues et aux historiens. De Gunther, je garde l'idée d'un journaliste qui doit aspirer à travailler comme l'auxiliaire des futurs sociologues et historiens. Par ailleurs, John Gunther a a soigneusement séparé ses observations et recherches journalistiques de ses créations romanesques. Enfin, sa manière d'écrire élégante mais précise fait de lui une référence suprême aussi bien dans le journalisme que dans la fiction puisque certaines de ses oeuvres romanesques ont été adaptées pour la télévision et pour la scène.

4) Il faut savoir que la plupart des invités des "talk shows" audiovisuels - anglicisme bizarre mais symptomatique pour une station de radio - sont choisis en fonction de leur capacité à prendre des postures spectaculaires, à émettre des jugements et des "petites phrases" qui seront "reprises" le lendemain par la presse écrite. Laquelle après avoir été pillée assure en plus la promotion des pillards.

mercredi 17 décembre 2008

La crise des quotidiens est parfaitement logique

Jeff Jarvis glousse en découvrant que L'Americain Society of Newspaper Editors va supprimer en avril prochain le mot "paper" de sa dénomination. Il était considéré comme un révolutionnaire pour avoir prophétisé la fin du journal papier.

Actualisation le 19 décembre: les réflexions de Jeff Jarvis sont tellement dérangeantes qu'elles ne trouvent aucun éditeur en France. (Merci à FPM)

Le papier ne disparaîtra pas complètement comme support d'informations. Cependant, il ne se passe pas de jour sans qu'un quotidien anglo-saxon annonce qu'il va réduire sa production d'informations imprimées, ou qu'à l'instar du vénérable Christian Science Monitor, une migration totale sur le web est envisagée.

Ce qui arrive à la presse écrite quotidienne est parfaitement logique pour une industrie de contenus qui n'a pas innové en un siècle. A quelques détails près, comme la photographie en couleurs, les quotidiens de 2008 ne sont pas très différents de leurs ancêtres de 1908.

Crise_de_la_presse_Le_petit_journal.jpg

Pire: en France, les journaux imprimés - qui avaient tout fait, naguère, pour empêcher la radio naissante de diffuser des informations (1) - continuent dans leur grande majorité à traiter l'actualité comme si leurs lecteurs n'avaient pas déjà eu connaissance de cette actualité la veille au soir par la télévision et le matin par la radio. Il n'y a aucune raison pour qu'un individu paie une information qu'il a déjà eu gratuitement. Ce n'est pas Google qui a inventé l'information "gratuite" (2) mais bien la radio et la télévision qui pillent, autant que Google sinon plus, les contenus originaux produits par la presse écrite (3), laquelle se met à la remorque de l'audiovisuel.
Cette presse écrite persiste à vouloir vendre des contenus qui ne contiennent plus de véritable valeur ajoutée.

L'aveuglement "radical et persistant" des années quatre-vingt dix

Il faut, pour identifier les causes profondes de l'effondrement en cours, recourir à la rétroprospective. Pratiqué dans les écoles de guerre (4), cet exercice intellectuel s'apparente à l'examen des "boîtes noires" après une catastrophe aérienne: en fonction des données enregistrées se reconstitue au moins partiellement la logique des décisions qui ont été, ou n'ont pas été, prises aux moments cruciaux. C'est en appliquant la rétroprospective à plusieurs évènements, dont l'explosion de la navette "Challenger", que Christian Morel esquisse une très stimulante sociologie des erreurs radicales et persistantes (5).

Pour la presse écrite d'informations générales, le défi est essentiellement de nature technologique. Il s'amorce en 1982, quand le CD audio ouvre une ère nouvelle de numérisation massive de tous les contenus de grande consommation. Si la 9ème symphonie de Beethoven dans une version lente de Karajan peut être numérisée, tous les signes analogiques exigeant jusqu'alors des supports et des vecteurs matériels - ceux de l'écriture et ceux des images - peuvent être, eux aussi, transformés en micro-impulsions électriques codées et changer de supports et de vecteurs.

A ce stade, la presse quotidienne n'a aucune raison objective de s'inquiéter. Elle aurait quand même pu s'intéresser de près au phénomène du changement de supports. Résumé dans ce graphique, l'empilement accéléré et massif des innovations technologiques touchant aux contenus aurait dû l'alerter dès 1997.

Historique_des_innovations.jpg
La mise au point, en 1995, du format de compression MP3 signifie en effet que les contenus sont allégés sans perte de sens (5). Les contenus allégés voyagent mieux à travers les réseaux depuis qu'ils sont découpés en paquets électroniques qui obéissent à des protocoles de routage.
Deux ans plus tard, le débridage des fils de cuivre téléphoniques confère à l'ADSL la possibilité de multiplier par dix, au moins, la capacité de transport des réseaux.
Contenus allégés + débits amplifiés = explosion des échanges de contenus, forcément. C'est à ce moment-là, entre 1995 et 1998, que la presse écrite aurait dû investir (dans) ces technologies émergentes. Pour mémoire: premier journal électronique, le "San Jose Mercury News" a été mis en ligne en 1993.

Numérisation massive (émergence) + allègement des contenus numérisés (singularité 1) + accroissement des débits numériques (singularité 2): les conditions étaient réunies pour une transformation majeure et irréversible de l'industrie des contenus. Les industries de la photo et de la vidéo ont, non seulement, vu arriver cette révolution mais l'ont soigneusement préparée. L'industrie musicale ne l'a pas vue venir. L'industrie de l'information n'a pas compris que ce qui était en train de ravager l'industrie musicale allait fatalement concerner la presse écrite.

Google joue le même rôle que Napster

Crise_de_la_presse_logo_Napster.jpgEt d'ailleurs, le dispositif Napster d'échange de fichiers musicaux dans la configuration de réseau P2P (=Peer to Peer ) a plongé les responsables de l'industrie discographique dans la même rage impuissante que les "représentants" de la presse écrite qui vociféraient récemment contre les animateurs de Google venus les rencontrer à Paris.
Rage doublement impuissante car si Napster et Google ont été légitimés par des centaines de millions d'internautes, c'est d'abord parce que les industries de contenus n'ont pas su tirer parti de l'accumulation des innovations technologiques; c'est ensuite et surtout parce que ces mêmes industries ne savent pas quoi faire. Sauf mendier des aides à la puissance publique. Exactement comme l'industrie automobile américaine qui continue à fabriquer des engins consommant 25 litres au 100 km alors que les ressources en énergies fossiles s'épuisent et que les préoccupations environnementales imprègnent massivement les esprits.
L'épouvantail Google remplace donc le "pirate" Napster comme alibi à l'incompétence des "capitaines" d'industrie.


L'incompétence des dirigeants de la presse écrite se décompose en inculture technologique, en incapacité à explorer le présent et l'avenir, en absence totale de créativité.
L'inculture technologique (7) des élites hexagonales conduit les chercheurs les plus inventifs à péricliter ou à émigrer quand ils n'opèrent pas dans des secteurs rapidement rentables comme l'armement ou certains domaines pharmaceutiques.
Un Français oublié avait envisagé l'informatique personnelle pratiquement en même temps que Steve Jobs: il a été littéralement écrasé par les ingénieurs d'une firme qui s'est toujours trompée dans ses choix technologiques.
 Un mathématicien du CNET avait conçu un protocole de transmission par paquets qui intéressait beaucoup les précurseurs américains du web: son projet a été torpillé par la DGT, ancêtre de France Telecom, et par le pouvoir politique de l'époque (Giscard-Barre-Segard) qui craignait que des contenus voyageant sur de puissants réseaux décentralisés portent préjudice à l'audiovisuel centralisé et à la presse régionale.
Bien vu.
Reste que le retard français date de cette époque, quand l'élite du pays a tenté de verrouiller les contenus, obsession rouillée du jacobinisme et des oligarchies de la presse.
L'incapacité à explorer le présent malgré une floraison de jeunes sociologues perspicaces se vérifie dans le fait que personne, au sein des entreprises de presse écrite, ne s'est intéressé aux usages induits par les technologies de la communication. (Parce qu'il comporte une fort contingent de compétences dotées d'une forte culture technologique et adeptes de la veille méthodique, le groupe TF1 a décelé, et testé, très tôt les potentialités de l'ADSL.) Quant à l'avenir, il est opaque pour la presse papier. Contrairement à la Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, la France ne dispose d'aucun véritable think tank capable d'éclairer la profession en se concentrant sur concentrant sur les dimensions technologiques, sociologiques, culturelles et économiques de l'avenir des médias.

Brouillard.jpg

La créativité, enfin, est totalement absente des décisions stratégiques prises par les propriétaires et dirigeants de la presse écrite. Copier, mal parce que sans véritable motivation et sans grand moyens, ce qui se fait aux Etats-Unis n'est pas une preuve d'inventivité, c'est du suivisme bête.
A part "L'emmerdeur international", magazine de consommation vendu uniquement par abonnement et le superbe trimestriel "XXIème siècle", il ne s'est rien passé dans la presse écrite depuis des dizaines d'années.
Une industrie qui ne crée rien est une industrie qui se condamne au dépérissement. Elle le sait et mendie une rallonge aux 280 millions que l'Etat alloue à la presse.
Mais le fait important est que les dirigeants de cette industrie ne savent pas où la conduire.


A suivre: "Un journalisme suicidaire"__

1) Le comportement de la presse écrite aujourd'hui vis à vis de Google est exactement le même que celui des propriétaires des journaux vis à vis de la radio dans les années vingt du siècle dernier. Même réflexe de crispation monopolistique face à l'émergence d'un nouveau moyen de communication. Aucune volonté de s'adapter en relevant le défi de l'innovation.

2) Le mot "gratuit" est placé entre guillemets parce qu'en réalité, à la radio, à la télévision ou par le truchement de Google, le consommateur paie, dans le prix des produits qu'il achète, une partie des investissements publicitaires qui financent l'information.

3) Daniel carton, ancien journaliste au "Monde": "le principe est tout bête. On pompe dans la presse écrite. On pompe dans les radios. On pompe à la télé. Le système est bien huilé. La presse française est devenue une grande surface où chacun vient se ravitailler sans vergogne le matin aux rayons de Libé et, depuis quelques années, du Parisien et le soir aux rayons du Monde. Pendant des décennies, le grand journal du soir, comme on ne l'appelle plus, fut le fournisseur exclusif. C'était « le » journal de référence... et pour cause. Il l'est resté pour les journaux radios d'après 18 heures et les grands «20 heures» des télés, ce qui n'est pas rien." "Bien entendu, c'est off Ce que les journalistes politiques ne racontent jamais", pages 76-77, Albin Michel 2003.

4) Les batailles d'Austerlitz et de Waterloo, notamment, sont analysées, y compris sur le terrain, et virtuellement "refaites et corrigées" par des prétendants de tous pays européens à de hauts commandements militaires.

5) "Les décisions absurdes"', Folio Essais, 2004.

6) La compression audio supprime des fréquences dans le spectre audible mais la signification de la 9ème de Beethoven ou d'un article n'est pas fondamentalement altérée par ce petit arrangement neuro-acoustique avec les facultés cognitives du cerveau humain.

7) J'ai du mal à comprendre pourquoi la passionnante histoire des technologies de la communication n'est pas enseignée dès le secondaire.

jeudi 11 décembre 2008

Les défis stimulants du journalisme alternatif

Journalisme_alternatif_couverture_bis.jpgChris Atton, de l'Université Napier à Edimbourg et James F. Hamilton, de l'Université de Georgie publient aux éditions SAGE une étude sur le journalisme alternatif.

Richement documenté, chargé de références à de profonds savoirs, ce travail universitaire n'est disponible qu'en anglais et n'a guère de chances d'être traduit en français. Mais il arrive au bon moment.
Il s'impose d'emblée comme un outil de discernement parmi d'autres dans la fumeuse controverse sur le "journalisme" citoyen et sa déclinaison démagogique du "tous journalistes".

Les auteurs établissent en effet , et de manière irréfutable, une distinction historique, politique, sociologique et culturelle entre le journalisme établi et le journalisme dissident.

Le prétendue rationalité du journalisme établi

Le journalisme établi est un des instruments de la bourgeoisie comme classe dominante (les auteurs ne sont pas des archéomarxistes mais ils ne craignent pas d'utiliser le vocabulaire le plus pertinent, débarrassé de ses connotations polémiques). La puissance du journalisme établi vient de ce que la bourgeoisie qui a fondé le capitalisme a su lui donner une assise commerciale en rapport avec des contenus populaires tout en lui permettant de se doter de règles et de procédures qui ont l'apparence de la rationalité: culte du factuel, confrontations de plusieurs sources, reportage (1), investigation, invocation d'une objectivité empruntée à la science.

La subjectivité assumée du journalisme dissident

Au moment où le journalisme bourgeois prenait un essor décisif surgissait, pour le contester, un autre mode d'expression publique issu des pamphlets et libelles pré-révolutionnaires. Organe des socialistes américains, "L'appel à la Raison" défie en 1903 les organes d'information du capitalisme triomphant. Au même moment, "Le droit de vote des femmes" interpelle la classe dirigeante britannique.

Se succèdent ensuite les journaux du syndicalisme révolutionnaire, les feuilles clandestines de la Résistance, la presse underground des années soixante, les samizdats de l'ère soviétique finissante, les dazibaos du maoïsme dressé contre l'appareil du PC chinois, les fanzines des grass roots, les polycopiés soixanthuitards, les pages personnelles contestataires, les webzines, les blogs....
Toutes ces formes de publication ont en commun d'être en dissidence. Contre l'ordre établi et contre les valeurs du journalisme bourgeois, en particulier contre sa prétention à produire de l'objectivité. Le journalisme dissident est engagé, donc fondamentalement subjectif, y compris quand il s'adonne au genre établi du reportage.

Apports professionnels du journalisme alternatif

Pratiqué par des militants souvent radicaux, voire extrémistes, le journalisme dissident a posé - et continue à poser - plusieurs problèmes au journalisme établi.

D'abord, les militants journalistes ont accès à des situations humaines, à des phénomènes émergents que les journalistes bourgeois ne peuvent, ou ne veulent pas toujours détecter et décrire. Il est très difficile à un représentant patenté de la presse bourgeoise de rendre compte de ce qui se passe dans les mouvances autonomes ou anarchistes qui sont cependant susceptibles de "faire" l'actualité. A plus forte raison quand ils s'agit de groupuscules.

Ensuite, le fait de rejeter les valeurs, procédures et pratiques du journalisme établi a conduit le journalisme alternatif à créer de nouveaux modes de narration, des styles plus en rapport avec les phénomènes générationels, donnant ainsi un méchant coup de vieux aux contenus de la presse bourgeoise. L'apport culturel et esthétique de ce mode d'expression publique est considérable. Il a donné lieu au "Nouveau Journalisme" des années soixante dont sont issus des écrivains majeurs (2) et à des approches renouvelées du reportage télévisé (3).

Inanité du slogan "tous journalistes"

Les journalistes établis ont donc tout intérêt à prendre au sérieux ceux qui les contestent au nom d'un engagement militant. Ces dissidents de la profession sont au contact de réalités difficiles à appréhender et certains sont capables de créer de nouvelles formes journalistiques.

Rien à voir avec le soi-disant "journalisme citoyen" qui répète et souvent plagie ce que produit le journalisme établi sans le contester - et pour cause: les citoyens qui se prennent pour des journalistes rêvent au fond d'une notoriété terriblement bourgeoise - et, donc, sans créer la moindre alternative au conformisme dominant. Ces incorrigibles polygraphes ne représentent pas plus de danger pour le journaliste établi qu'un peintre amateur pour Garouste ou qu'un bassiste amateur pour Victor Wooten.

A suivre, donc: le mouvement lycéen sur le web...

Une actualisation intéressante du journalisme alternatif aura peut-être l'occasion de se déployer à la faveur du mouvement de contestation lycéen.
Sur le web, forcément.

1) Les auteurs affirment que les origines lointaines du reportage se situent dans le "choses vues" aux XVI et XVIIème siècles par les ambassadeurs qui décrivaient dans des rapports ce qu'ils observaient à l'étranger.

2) En poussant à l'extrême la logique de la subjectivité, le "Nouveau Journalisme" a permis à ses adeptes de mélanger de la fiction à la description de la réalité sociale, ce qui a institutionnalisé le bidonnage et engendré de gros scandales dans les annales du prestigieux prix Pulitzer. Tom Wolfe est un des romanciers américains les plus fréquemment associés au "Nouveau Journalisme" de la fin des années soixante.

3) En France, les débuts de démocratisation de la vidéo légère ont permis à des militants reporters de filmer de l'intérieur - occupations de lycées et de facultés - le mouvement étudiant de 1988 contre la loi Devaquet. Ce journalisme alternatif a donné lieu à un superbe documentaire "Devaquet, si tu savais" réalisé à partir de rushes en provenance de toute la France et que jamais aucun journal télévisé n'a pu diffuser à l'époque. Le film est d'autant plus intéressant que les étudiants qui filmaient leur mouvement de l'intérieur n'étaient pas tout à fait des amateurs: ils étaient soutenus et conseillés par des documentaristes engagés et expérimentés.

lundi 24 novembre 2008

Webreportage astucieux en Haïti: un modèle de journalisme actuel

Deux jeunes journalistes, Jean Abbiateci et Julien Tack, suivent du 25 novembre au 14 décembre la route des paysans haïtiens qui renoncent au travail de la terre pour venir s’entasser dans les 350 bidonvilles de Port au Prince.

Haiti_1_le_sujet.jpgLe thème de l’exode rural dans un des pays les plus pauvres du monde est intéressant. Mais ce qui l’est encore plus, c’est la manière d’entreprendre ce webreportage en vue d’un déploiement ultérieur en rich media.

Haiti_itineraire.JPG

Haiti_2_live.jpgDans l’immédiat, il s’agit d’un carnet de route. Le vecteur pour cette forme de narration sporadique est une plate-forme de micro blogging qui accueille du texte, des liens, des sons, des photos, de la vidéo envoyés par un ordinateur ou par un téléphone mobile.

Haiti_5_mobile.jpgCette plate-forme est structurée à la fois pour une répartition des contenus en rich media et pour un dispositif multicanal.

Haiti_3_Picasa.jpgRelèvent de la répartition rich media les espaces dédiés aux textes,- dont un conteneur dédié aux sources et ressources du reportage -, aux photos et à la cartographie actualisée.

Haiti_4_twitter.jpgLe dispositif multicanal comporte des flux RSS, un fil twitter et une plate-forme multimedia accessible aux téléphones mobiles.

Entreprenants, astucieux, créatifs et libres

Les intentions de Jean Abbiateci et Julien Tack sont développées sur le réseau professionnel Media Chroniques. La réalisation dépendra beaucoup des circonstances locales et notamment de l’état des infrastructures haïtiennes de télécommunications.

D’ores et déjà, six remarques:
1 - Jean et Julien ont préparé leur webreportage comme une véritable entreprise ou, comme on dit dans certains milieux, « en mode projet ». Cette conception du journalisme est porteuse d’avenir

2 - Sans renier les fondamentaux du métier – documentation préalable, travail sur le terrain, immersion, observation, témoignage – le journaliste adapte ses méthodes de travail aux moyens de collecte, de traitement et de diffusion d’aujourd’hui.

3 - A la différence de la plupart de leurs confrères technophobes, Jean Abbiateci et Julien Tack s’intéressent suffisamment aux outils actuels pour dénicher les solutions les mieux adaptées à leur projet. Et les moins coûteuses.
(Voir, à ce sujet, leur remarquable reportage sur le recyclage des vieux ordinateurs en Chine.
Voir aussi les interventions de Jean Abbiateci sur un de mes billets consacré au rich media).

4 - Les choix technologiques de Jean et Lucien sont parfaitement ajustés à leurs ambitions éditoriales. Ils ont déniché les outils qu’il leur fallait pour dire ce qu’ils auront à dire et ils ont combiné ces outils selon les meilleurs critères de productivité. (Rien que pour cela, ils ont déjà le profil de concepteurs-organisateurs dans le journalisme à venir.)

5 - Maîtres de leur sujet et de leurs outils, les deux jeunes journalistes sont autonomes par rapport aux contraintes économiques et aux conformismes corporatistes. Ils sont libres.

6 - Le fait que les outils gratuits leur donnent la possibilité de travailler en toute liberté ne les dispense pas d’exercer leur discernement. Leur carnet de route est une ébauche de rich media journalistique; cette ébauche sera prolongée par un traitement en rich media plus complet.

(Petit rappel aux technophobes qui continuent à radoter sur le thème " avec le web, il n'y a plus de recul, mon bon monsieur": un traitement journalistique en rich media se déploie dans le temps, se vérifie avec des outils extrêmement rapides, se corrige et s'améliore graduellement.)

Un rédacteur en chef avisé devrait suivre le travail des deux webreporters. Ils sont en train de montrer, en direct, ce que le journalisme sera demain.

LEUR OUTILS:

Micro-blogging multimedia: Tumblr

Micro-blogging textuel: Twitter

Folksonomies: Delicious

Photos: Picasa

Web mobile: Mippin

Diffusion en rich media: VuVox Collage, outil fantastique. Il permet des narrations sophistiquées qui mélangent la photo, la vidéo (et même la vidéo dans la photo), le texte et le son.

jeudi 30 octobre 2008

Les journalistes français bloguent moins que leurs confrères

Le passionnant Online Journalism Blog de Paul Bradshaw a interrogé 200 journalistes dans 30 pays sur leurs pratiques de blogging.

Avant de résumer certaines réponses, les auteurs du questionnaire rappellent que 85% des organes de presse britanniques et 70% des journaux américains mettent des plateformes de blogs à la disposition de leurs journalistes.
Si la moyenne dans le reste de l'Europe tombe à 44%, c’est en grande partie parce que les journalistes français ignorent ou dédaignent cet aspect de leur métier.

Selon une étude publiée en juin dernier par Oriella PR Network et signalée par l'European Journalism Center, l'offre française de blogs journalistiques par les organes de presse (1) est en dernière position (18%), derrière l'offre allemande(31%).

Blogs_de_journaliste_France_en_rouge.jpg

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la moitié des confrères qui ont répondu au questionnaire de l’OJB travaillent aux Etats-Unis, au Canada et en Grande-Bretagne. Leurs réponses éclairent, par contraste, deux des nombreuses failles du journalisme à la française :

Moins de conformisme, moins d'arrogance

1 - Le blogging permet aux journalistes qui s'y livrent de diversifier les sources d’information afin de ne pas être trop tributaires des sources institutionnelles, d’échapper au moins en partie au traitement formaté de l’actualité.

Mon commentaire: à contrario, les journalistes français, qui bloguent peu, produisent globalement une information conformiste et ennuyeuse dont les thèmes sont fixés de manière bureaucratique; c’est, selon moi, une des causes de la fameuse « crise de la presse ».

2 - Le blogging permet aux journalistes qui le pratiquent d’entretenir des relations qualitatives inédites avec leurs audiences. Ils considèrent les lecteurs de leurs blogs comme des co-créateurs de contenus, et non comme des destinataires passifs. Ils les associent parfois à leurs recherches et répondent à leurs perplexités en vérifiant des rumeurs. Ils estiment surtout devoir rendre des comptes aux lecteurs de leurs blogs, plus qu’aux pouvoirs établis.

Mon commentaire: contrairement à leurs confrères anglo-saxons qui bloguent beaucoup et s’en trouvent mieux sur le plan professionnel, les journalistes français qui bloguent peu perpétuent à l’égard de leurs audiences une arrogance qui rappelle celle des intellectuels à l’égard des masses; à cette différence près que, victime de sa technophobie et de sonarrogance, la sous-culture journalistique est assez largement méprisée par les audiences qui s'en détournent. Ce qui réduit la caste journalistique à aller mendier l’aide du pouvoir politique par le truchement d'indécentes bouffonneries baptisées "états généraux".

Les résultats du questionnaire sont tellement riches qu’ils ont fait l’objet de sept billets successifs. Voici les liens qui y conduisent:

Note 1
Note 2
Note 3
Note 4
Note 5
Note 6
Note 7

En plus de ses analyses, Paul Bradshaw fournit énormément de ressources en profondeur sur les nouvelles pratiques professionnelles.

1) L'étude est bienveillante pour les journalistes français car elle prend en compte les plateformes de blogging dans lesquelles les journalistes se contentent de faire copier par leurs secrétaires - car ils ne touchent pas au clavier - les éditoriaux qu'ils destinent aux versions imprimées sur papier. Pour un grand nombre de journalistes français, bloguer c'est faire faxer leurs oeuvres.

mercredi 3 septembre 2008

Culture Web, une somme sur l'écosystème de l'information

 "Culture web" est un très gros livre (890 pages) qui coûte très cher (50 euros), mais qu’on ne peut pas ignorer. Pour décrire la « manufacture mondialisée des produits de contenu », les éditions Dalloz ont demandé à Xavier Greffe et à Nathalie Sonnac, spécialistes de l’économie de la culture et des médias, de mobiliser 58 auteurs et de solliciter 14 points de vue. Le résultat en 49 chapitres est impressionnant et, par certains côtés, déroutant.

Impossible de résumer le sommaire dont on trouve un aperçu très condensé sur le site de l’éditeur. Par ailleurs, le site de l'émission de France Culture "Place de la Toile" a mis en ligne l'enregistrement d'un long entretien avec Xavier Greffe et l'un des contributeurs.

Il est question, dans cette somme, de la création artistique, du marketing, du commerce électronique, des blogs, des publics et de leurs pratiques; bref, de l'écosystème électronique au sens le plus large et le plus détaillé.

Phénomène sans précédent, donc singularité, donc émergence

D'emblée, dès la deuxième page de l'introduction générale, l'ouvrage fait un constat crucial. Partout en Europe, mais surtout en France, les internautes délaissent la télévision et la presse écrite: "(...) c'est la première fois dans l'histoire des médias de masse que la consommation de l'un se fait au détriment de(s) l'autre(s)."
Au siècle dernier en effet, l'apparition de la radio n'avait pas soustrait de lecteurs aux journaux et l'hégémonie progressive de la télévision n'avait pas enlevé d'auditeurs à la radio.
Le fait qu'internet capte des audiences au détriment de la presse écrite, de la radio et de la télévision constitue une singularité dans les évolutions à longue portée.
Or, dans la logique de la complexité qui fait partie des outils intellectuels de la veille stratégique, une singularité "annonce" en général une émergence, c'est à dire une transformation profonde et durable d'un système.

C'est le système informationnel qui est en cours de transformation. Allons directement au chapitre 5, qui traite du journalisme.

Accélération et maîtrise

Dans « Les métamorphoses de l’information » (1), Rémy Rieffel , sociologue des médias et directeur du master professionnel à l'IFP, dresse l’inventaire des défis auxquels la profession est confrontée : industrialisation, concentration, internationalisation, risques d'uniformisation, accélération de la diffusion.

Sur ce dernier point, je suis en désaccord avec l’évocation du catastrophisme lancinant de Paul Virilio pour qui la vitesse interdit la réflexion. A mon avis, seuls les journalistes qui ne veulent pas, ou ne savent pas, utiliser les méthodes et les outils actuels sont en danger.
Appliqué à l’automobile, le raisonnement de Virilio - prophète patenté des malheurs technologiques - revient à prétendre que les voitures d’aujourd’hui sont plus dangereuses que celles des années cinquante parce qu’elles roulent plus vite; c’est faux: les pneumatiques, la tenue de route, le freinage, la conception générale des véhicules ont progressé plus rapidement que la motorisation; les journalistes menacés par l’accélération de l’information peuvent se comparer à des conducteurs qui foncent au volant de puissantes berlines sans savoir où est le frein.
Les moteurs de recherche, les logiciels d’analyse et les méthodes de vérification sont au journalisme d’aujourd’hui ce que le frein à disque, l’ABS, les dispositifs anti-dérapages et la correction de trajectoire sont aux voitures actuelles.

Quand le web corrige les dérives

Oublions le sinistre Virilio et revenons aux conditions pratiques de l’exercice du métier d’informer.
Rémy Rieffel désigne plusieurs risques réels, tous antérieurs au web, mais que le web peut amplifier : « journalisme de communication », « information spectacle », « prévalence de l’émotion ». On touche ici à l’un des aspects les plus déroutants du livre. Ces dérives sont historiquement imputables à la presse écrite, à la radio et surtout à la télévision; elles ne devraient donc pas figurer comme de nouveaux risques dans un ouvrage consacré au web. Lequel, en de nombreuses circonstances, permet de corriger les errements des médias traditionnels. Dans l’affaire dite « Kerviel », ce sont les blogs d’experts (des traders ) qui ont permis d’équilibrer la stratégie de communication de la Société Générale.

Culture de l’information

Le plus intéressant, dans ce chapitre, porte sur les nouvelles formes de consommation de l’information: fragmentation de l’offre de contenus, morcellement du cadre commun de l’information, méfiance du public à l’égard des médias et progression de la compétence de ce public en matière d’information. « L’attitude des consommateurs est ambivalente puisqu’elle oscille entre submersion et sélection, entre conformisme et distanciation, entre ignorance et méfiance. Les moins instruits et les moins aguerris risquent de se noyer dans le flot continu d’informations dont l’une chasse l’autre; les plus instruits et les plus vigilants vont au contraire tirer leur épingle du jeu en sélectionnant à bon escient l’information qui les intéresse. »
Cette "culture de l’information" existait avant le web (il y a toujours eu des lecteurs avertis et d’autres, qui se contentent de « torchons ») mais le web stimule et enrichit la culture des infonautes: « Internet est une œuvre ouverte au sein de laquelle chaque internaute, dans l’enchevêtrement des options possibles, bâtit un parcours singulier en fonction de ses centres d’intérêt et de sa curiosité. »
Un des défis que le journalisme devrait s'attacher à relever consiste à se donner les moyens de résorber la "fracture informationnelle" qui se superpose à la "fracture numérique", c'est à dire à intéresser à la fois les moins instruits et les plus aguerris des internautes.

D’où ces deux conclusions positives:

1 – la valeur ajoutée du journalisme réside, plus que jamais, dans la capacité de sélectionner, vérifier et hiérarchiser l’information.

2 – les relations entre journalistes et citoyens sont en train de se remodeler autour d'une l'interactivité qui va beaucoup plus loin, grâce au web en général et aux blogs en particulier, que les traditionnel et passablement hypocrites "courrier des lecteurs" et autres "point de vue du médiateur".

Ces deux bonnes nouvelles s’adressent à ceux des "professionnels de la profession" qui ont compris que leur survie dépend de leur volonté de s’approprier les outils et les méthodes actuels de production et de diffusion de l’information.

1) Le copinage, la complaisance et le narcissisme étant étrangers à mon comportement, ce n'est pas parce qu'une phrase de mon livre est citée que je fais état de "Culture web" mais bien parce qu'en dépit de réserves sur certains points - dont le transfert systématique vers le web de problèmes propres aux médias traditionnels - ce travail considérable est un inépuisable gisement de réflexion (s).

dimanche 29 juin 2008

Chine, émeutes et blogs: journalistes et citoyens témoins

Chine_carte.jpgLes émeutes qui ont éclaté samedi et dimanche dans le sud-ouest de la Chine constituent un cas d'étude sur la nature, la propagation et le traitement des nouvelles à l'ère des réseaux électroniques.

Sur la nature des nouvelles: dimanche matin, France Info évoquait des "rumeurs" en provenance de blogs chinois. On était dans le cas, assez classique, de la rumeur au sens clinique du mot, phénomène qui peut précéder ou dissimuler une information. Mais il est probable que, dans l'esprit des journalistes de cette station, les blogs ne peuvent produire que des rumeurs au sens péjoratif de "ragots".
Quoi qu'il en soit et c'est le plus symptomatique, les "rumeurs" propagées par les blogs et les forums ne sont devenues une information qu'après avoir été validées par l'agence Chine nouvelle. Vieux réflexe de journalistes hexagonaux: "si ce n'est pas dans l'AFP, ce n'est pas une information." Il aurait mieux valu se référer à "plusieurs témoignages concordants" et prendre le temps d'étudier ces témoignages sans se soumettre à l'imprimatur d'un organe officiel.

Témoignages bruts

Chine_liste_videos_shjduao.jpgParmi les témoignages, on peut examiner sur Youtube cinq vidéos de mauvaise qualité émanant d'une source unique, Sjhduao, dont on sait seulement qu'il ou elle est âgé(e) de 38 ans. Ces images ne peuvent pas avoir été "bidonnées". Le caractère aléatoire des cadrages, les phénomènes de surexposition qui provoquent de la saturation, la fébrilité des mouvements de capteurs, la présence d'enfants dans le champ et surtout le fait que plusieurs émeutiers sont parfaitement identifiables par la police ne peuvent pas avoir été "fabriqués" dans un but de propagande. Le moment des prises de vue - probablement dans l'après-midi de samedi - et le comportement de la foule sont les principaux éléments d'information: pas de forces de l'ordre, beaucoup plus de badauds que d'émeutiers.

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Les documents en provenance du Guizhou ont cependant la vertu paradoxale de relativiser la notion de "journaliste-citoyen". Ces documents bruts ne sont rien d'autres que des témoignages de citoyens. Leurs auteurs publient des éléments que seuls des journalistes peuvent transformer en une information. Les témoignages ne prennent de la valeur que dans la mesure où il n'y avait pas de journalistes sur les lieux. Si les journalistes locaux se sont autocensurés, les témoignages émanant de citoyens prennent une valeur, salutaire mais secondaire (1), de dénonciation de l'autocensure.

Valeur ajoutée journalistique

La valeur ajoutée qu'un travail journalistique devrait apporter à ces témoignages pour en faire de l'information complète sur la Chine concerne la mise en perspective et le contexte.
S'agissant de la mise en perspective, il est indispensable de rappeler que les émeutes sont des phénomènes courants en Chine. En octobre 2004, près de dix mille manifestants avaient affronté la police dans la province du Wanzhou après une dispute entre un "pauvre homme et un homme riche", situation d'injustice qui ressemble beaucoup au drame de Wengan. Le contrôle autoritaire des naissances donne également lieu à des manifestations sporadiques de colère populaire.
A l'échelle de la Chine, les émeutes de Guizhou constituent une actualité locale, voire hyperlocale. Elle n'est devenue nationale puis mondiale que dans la mesure où des images ont validé ce qui s'écrivait sur les blogs et dans les forums et parce que cette validation s'est produite sur le web.
Si ces événements locaux ont été transformés en actualité de politique internationale, c'est parce qu'ils ont été insérés dans un contexte fabriqué par les médias occidentaux. Rien n'indique que les émeutiers de Wengan luttaient pour les droits de l'homme en Chine mais, conditionnés par le "syndrôme Robert Ménard", les médias français on traité cette tragédie dans cette optique (2).

Contrairement à ce que suggéraient d'emblée les médias français le contexte de ces émeutes fréquentes est moins celui de la récente répression au Tibet et des prochains jeux olympiques que celui des tensions sociales, ethniques et morales qui travaillent ce pays en profondeur. Trop profond, sans doute, pour des médias paresseux et conformistes.

1) "Secondaire" parce que le fait que des journalistes chinois pratiquent l'autocensure ne constitue pas une révélation.

2) En 1973, le contexte idéologique français était favorable au maoïsme, malgré les révélations de Simon Leys. Lors du voyage de Georges Pompidou en Chine, m'étant écarté de l'agenda protocolaire, j'ai été témoin, à Shanghaï, du lynchage d'un dissident qui était venu brandir des slogans anticommunistes devant mon véhicule. Pour avoir raconté cette scène dans mon journal, j'ai été injurié et menacé physiquement. A l'époque, ce que j'ai vu était inconcevable pour les Français qui adulaient Mao Tse Toung. Aujourd'hui, il est inconcevable qu'une émeute en Chine ne soit pas dirigée contre le pouvoir communiste. Même conformisme.

vendredi 27 juin 2008

Salutaires polyvalences

Le traitement de l’information en rich media n’est envisageable que si les journalistes maîtrisent un savoir-faire dans (au moins) trois modes d’expression différents. Aucune rédaction ne peut en effet disposer d’un spécialiste pour chacune des composantes de la palette rich media.

Cette palette se déploie dans la métaphore graphique de l’arbre TSIFIAL = Texte, Sons, Images Fixes, Images Animées, Liens.

Arbre_colore_et_contextualise_2.jpg 1 = photos; 2 = cartes; 3 = schémas; 4 = parole; 5 = ambiances;
6 = musique; 7 = diaporamas; 8 = vidéos; 9 = animations électroniques.

Ce que le numérique rend possible

Le niveau du savoir-faire nécessaire se situe entre les aptitudes moyennes de l’amateur et l’expertise du professionnel. Plus précisément: obtenir d’un outil de captation un matériau diffusable et pouvoir transformer ce matériau en un contenu porteur de sens, facile à assimiler. La panoplie numérique favorise l’acquisition de ces aptitudes pratiques. En photographie, savoir cadrer et connaître les fonctionnalités logicielles élémentaires. En audio, savoir positionner le microphone, vérifier le niveau acoustique au casque, être capable de réaliser un montage sommaire. En vidéo, savoir cadrer convenablement et pouvoir aligner quelques plans de manière cohérente.

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Si on considère que tout journaliste sait rédiger par le truchement d'un ordinateur, la maîtrise du texte et des liens va de soi. Selon les propensions et les expériences individuelles, il n’y a aucune difficulté à ajouter à l’écriture un savoir-faire en photographie et en son, donc en diaporamas, comme c’est le cas, ici, du personnage A. Le fait de pouvoir photographier avec un boîtier numérique compact suppose que l’on peut appuyer sur le déclencheur d’un caméscope après avoir choisi un cadrage simple. Si son confrère B dispose de connaissances opérationnelles dans les animations électroniques de type flash, il connaît le montage vidéo et il est, dans ce domaine, complémentaire de A. Porté sur le graphisme numérique, B est naturellement à l’aise dans les schémas et dans la cartographie. En outre, avec l’instrumentation numérique, les compétences s’échangent facilement : rien de plus facile, par exemple, que de récupérer du son à la sortie audio d’un caméscope.

Le fait que deux journalistes puissent s’exprimer dans tous les modes d’expression du rich media ne supprime pas les métiers de photographe, ingénieur du son et cameraman. Il faut, dans chaque rédaction au moins un expert de l’image enregfistrée, un autre du son et un infographiste de haut niveau pour assurer des réalisations de prestige, contrôler la qualité des contenus, dispenser une formation de base et dépanner éventuellement les non-experts (1).

Nécessité du protocole éditorial...

L’exploitation optimale des polyvalences journalistiques s’obtient par des choix éditoriaux rigoureux que complète une organisation flexible. Un protocole éditorial détermine d’abord les types d’évènements qui sont éligibles au traitement en rich media. Tout, dans l’actualité courante, ne mérite pas d’être formulé en onze modes d’expression. Les phénomènes complexes qui justifient, à priori, un déploiement en rich media, peuvent faire l’objet d’une première formulation en textes et photos, puis enrichis par des sons et des diaporamas, des vidéos, des animations électroniques. ..

Enrichissement_du_rich_media.jpg

Le discernement collectif opère dans le choix des évènements, dans leur analyse et dans la mise au point d’une stratégie rich media qui peut aller de l’article bien illustré au DVD en passant par l’enquête évolutive et le dossier. Ce discernement collectif est crucial pour la régénération des contenus journalistiques, c'est-à-dire pour le retour à la hiérarchisation de l’information et à son évaluation permanente.

... et d'un dispositif flexible

Cette dimension de l’approche rich media a des conséquences sur le fonctionnement des rédactions. Elles sont actuellement conçues sur le modèle rigide des organisations militaires. Pour s’adapter au nouveau système technique régenté par les écrans et les réseaux, les dispositifs humains de l’industrie de l’information doivent pouvoir se modifier constamment, passer très vite de la structure pyramidale traditionnelle à des configurations de type « combo de jazz » ou « essaim ». C’est la seule manière de bien utiliser la polyvalence.

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La rigidité verticale du modèle pyramidal d'organisation favorise le formatage de l'information par les chefs de services: nommés par les rédacteurs en chef et contrôlés par les rédacteurs en chef adjoints, ils orientent spontanément le travail des journalistes vers ce qui leur pose le moins de problèmes: le conformisme. Cette organisation de type militaire freine la réactivité et érode la créativité des journalistes. Le travail en essaim ou sur le modèle du combo de jazz n'exclut pas la responsabilité de la Rédaction en Chef mais elle privilégie l'affirmation des compétences au service d'un projet: enrichir l'information. Dans cette configuration, proposée parmi de nombreuses autres possibilités, les spécialistes (S) et les chercheurs-vérificateurs de faits (V) sont en relation intense avec les journalistes du web qui bénéficient des apports de leurs confrères experts en vidéo et en photographie (Ph) tandis que d'autres narrateurs textuels (T) travaillent à l'approfondissement du récit en cours de développement.

Réflexion individuelle sur l'acte d'informer

Au niveau individuel, la polyvalence oblige chaque journaliste à s’interroger sur la meilleure manière d’informer. S’il estime qu’un schéma lui permettra, sur un point précis, de mieux communiquer avec ses audiences, il doit renoncer à développer ce point précis avec des mots pour le confier à l’image fixe. Sachant que ce qui "passe" très bien en sons n’a pas besoin d’une redondance vidéo, il n’utilisera l’image animée que pour son apport spécifique à l’intelligibilité du contenu. Comme il n’est pas forcément un expert en graphisme numérique, il doit pouvoir faire appel, pour son travail, à plus compétent quand lui dans ce mode d’expression. C’est la configuration de travail en essaim. Elle n’abolit pas la responsabilité de l’auteur de l’article. Elle réhabilite le travail collaboratif principal facteur, avec la polyvalence, de l’enrichissement de l’information.

Ce travail collaboratif dans l’approche rich media nécessite des infrastructures et des procédures qui feront l’objet d’une prochaine note.

1) Pendant l'âge d'or de la presse quotidienne régionale, quand elle atteignait des taux de pénétration inimaginables aujourd'hui, une agence locale "couvrant" un secteur de plus de 200 000 habitants comportait quatre rédacteurs et un photographe. Chaque rédacteur, y compris le chef d'agence, réalisait avec un appareil au format 6X9 des photographies de la prise de vue au tirage en passant par le développement de la pellicule dans les bains chimiques qu'il devait pouvoir entretenir. Le rôle du photographe consistait à intervenir sur les évènements les plus importants - quand la réputation de l'agence et du journal était en jeu - et de traiter les photos des rédacteurs quand ceux-ci devaient donner la priorité à la recherche d'informations urgentes ou à la rédaction de leurs articles. Le photographe attitré traitait également les prises de vues des correspondants locaux, tous équipés d'appareils, et qui dans chaque localité de la zone géographique fonctionnaient comme des journalistes-citoyens dans le cadre d'un dispositif contrôlé par les journalistes professionnels.

mercredi 25 juin 2008

Reconfigurations rédactionnelles

Les difficultés que semblent éprouver de nombreux organes de presse à s’adapter aux nouvelles conditions de collecte, de traitement et de diffusion de l’information viennent manifestement d’une incapacité à concevoir une organisation pertinente.

C’est pourtant le moment de se montrer imaginatif car, comme l’écrit Yvon Pesqueux, chercheur au CNAM (1), « les périodes propices à l’innovation sont celles où le système technique existant commence à se heurter à des difficultés de fonctionnement qui mettent en évidence des problèmes structurels ». Nous y sommes.

Processus industriel inadapté à l'évolution technologique

Une réflexion sur les problèmes d’organisation dans l’industrie de l’information doit d'abord essayer de comprendre ce qui se passe dans son processus confronté à l'évolution du système technique:

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Dans le système technique qui régit encore le fonctionnement de l’industrie de l’information, la séquence de la collecte est la moins menacée car aucun dispositif ne peut se substituer à celui que constituent les agences de presse, les envoyés spéciaux permanents, les reporters, les rédactions, chaque entité disposant d'innombrables réseaux d’informateurs et respectant des procédures globalement fiables.
C’est le traitement du produit de la collecte qui commence à poser des problèmes en raison des modes de « consommation » de l’information par les infonautes (lecteurs-auditeurs-téléspectateurs-internautes). Quant à la diffusion de l’information, elle correspond de moins en moins aux modes de vie des audiences.

Ajuster les pratiques professionnelles aux usages des audiences

Pour que la séquence "Diffusion" du processus industriel passe au vert, elle doit devenir "multicanal". Pour que la diffusion- séquence cruciale puisqu'elle est censée toucher les audiences - devienne "multicanal", la séquence précédente, celle du traitement, doit adopter l'approche rich media. Pour que l'approche rich media soit efficace et productive, la séquence de la collecte doit ajouter à ses procédures éprouvées la polyvalence des journalistes. En procédant à ces transformations, le processus séquentiel de l'industrie de l'information se conforme tout simplement à l'évolution de son système technique et surtout aux usages que les audiences font, aujourd'hui, de ce système technique.

Redactions_solutions_disfonctionnements_systeme_technique.jpg

Si les entrepreneurs de presse et les journalistes veulent s’adapter aux comportements actuels et futurs de leurs audiences, ils doivent d’abord transformer radicalement leurs conceptions de la diffusion. Ce qui signifie, notamment, pour la presse écrite, que le site web d’un journal ne doit plus être la réplique statique de ce qui a été imprimé, que le site web d’une station de radio doit intégrer la photo et la vidéo, que le site web d’une chaîne de télévision doit être plus interactif et aller plus en profondeur dans le traitement de l’actualité.

Multicanal, donc rich media, donc polyvalence

La diffusion « multicanal » a pour conséquence, en amont, la mise en œuvre de contenus en rich media, pas seulement pour agrémenter un site mais pour réviser complètement les modes de traitement de l’actualité : décomposition d’une information en faits, décomposition des faits en unités de sens, affectation à chaque unité de sens du moyen d’expression le mieux adapté : texte, sons, images fixes ou animées. A l'occasion des récentes inondations le long du Mississipi, Poynter Online, un site américain de journalisme électronique, mais pas seulement, a fourni des sources de données qui correspondaient très exactement à cette approche en rich media telle qu'elle est proposée dans mon livre:

Information_faits_donnees_jpeg.jpg

En outre, l’approche rich media » ne se conçoit qu’en fonction d’une stratégie éditoriale qui passe par des modalités de diffusion…

Alerte_et_l_enquete_sur_l_echelle_de_diffusion.jpg … et par une exploitation pertinente des canaux de diffusion : de l’information la plus urgente et la plus légère affectée prioritairement aux réseaux sans fil jusqu’ aux dossiers les plus lourds et les plus profonds qui peuvent être réservés aux sites web ou aux DVD.

Dispositif_multicanal.jpg Le traitement ainsi adapté au nouveau système technique qui régit le fonctionnement de l’industrie de l’information exige une certaine polyvalence des journalistes, notamment au niveau de la collecte. Il requiert également la mise en place de nouveaux métiers de l’information comme celui de chercheur-vérificateur. Au fur et à mesure que s’accomplissent ces évolutions, une transformation organisationnelle s’impose.

Redaction_diagramme_global.jpg Les rédactions sont des dispositifs issus de systèmes techniques. Si les dispositifs ne changent pas en même temps que les systèmes techniques, ils créent des problèmes structurels.

1)Yvon Pesqueux, « Organisations : modèles et représentations », PUF.

samedi 7 juin 2008

Un métier à inventer: chercheur-vérificateur

Les basculements technologiques font surgir de nouveaux défis. Confrontée à l’expansion du web comme gisement et diffuseur de contenus, l’industrie de l’information doit relever les défis de l’instantanéité et de la fiabilité. Une des réponses possibles consiste à créer un métier de presse spécialisé dans la recherche et l’évaluation des sources et dans la vérification des faits.

Un professionnel en charge de la recherche journalistique ne peut évidemment pas se contenter de formuler une requête sur Google. Il doit se spécialiser dans les technologies du langage, inventorier les moteurs de recherche, étudier les algorithmes qui les singularisent et assurer une veille permanente dans cet univers en plein développement. Avec ce premier socle de compétences, il est en mesure de conseiller l’ensemble de la rédaction en recommandant certains moteurs, en élaborant et en améliorant des méthodes originales, en assumant les investigations en ligne dans les situations d’urgence. Il pourra également être amené à assurer une formation élémentaire au sein de la rédaction.
Nouveau_metier_figure_1.jpg A ce même professionnel sera confiée la responsabilité d’assurer en permanence une évaluation des sources – bases de données, portails, sites web, blogs, wikis – qui lui seront soumises par ses confrères de la rédaction. Cette évaluation devra porter d’abord sur la fiabilité, ensuite sur la productivité des gisements de données et d’informations. Concrètement, il devra être en mesure de dire que tel site est fiable mais qu’on y trouve pas grand-chose de pertinent ou que tel blog est à la fois riche et dynamique mais que sa fiabilité est douteuse. Ses trouvailles dans les technologies et méthodologies de la recherche ainsi que ses évaluations feront l’objet d’une communication hebdomadaire à l’ensemble de la rédaction.
Nouveau_metier_figure_2.jpg Enfin, toute enquête jugée sensible par la rédaction devra être soumise à ce vérificateur. Il devra être en mesure de corriger les éventuelles erreurs factuelles, d’émettre un doute sur certaines assertions, de suggérer des éléments susceptibles d’enrichir l’article. Selon les rédactions, l’autorité de ce chercheur-vérificateur pourra relever de la simple légitimité de compétence, si ses expertises sont spontanément reconnues, ou d’une position hiérarchique qui le situe au rang de rédacteur en chef adjoint.
Nouveau_metier_figure_3.jpg Ce nouveau métier apporterait aux organes de presse – pas seulement sur le web – des gains de productivité au niveau de l'élaboration et de l'enrichissement des contenus ainsi qu’une valeur ajoutée inestimable en ces temps de faux SMS, de décès prématurément annoncés et d'excuses cauteleuses pour des "confidentiels" inventés. Le premier site d’information qui pourra se prévaloir d’un tel spécialiste bénéficiera, dans le contexte actuel plutôt délètère, d’un avantage concurrentiel. Productivité et différenciation justifient en cette période de basculement technologique un investissement humain, ce qui suppose un salaire décent. Nouveau_metier_figure_4.jpg La formation à ce nouveau métier devra englober certains aspects de la linguistique et de la sémiologie, de la programmation, la connaissance des réseaux ainsi que de solides bases journalistiques et une vaste culture générale.

lundi 26 mai 2008

Blogueurs, journalistes et rich media

Aux récentes Rencontres Wallones de l'Internet Citoyen, à Charleroi, trois blogueurs de Roubaix m'ont amené à parler de deux sujets sensibles:

-les rapports entre journalistes et blogueurs

- le rich media

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Sur le premier point, je maintiens sans aucun esprit de corporatisme que la notion de "citizen journalist" est une imposture. En réponse à une question directe de Sophie, je développe en trois points l'apport crucial des blogueurs dans l'amélioration de la qualité de l'information, grâce au web.

Sur le second point, je résume une conviction profonde, concrètement vérifiée par les stagiaires du CAPJC de Tunis: non seulement le rich media est le moyen d'expression le mieux adapté à l'état actuel des moyens de communication mais il offre aussi l'opportunité de mieux analyser les évènements, ce qui est une forme de régénération du journalisme.

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Si mes réponses présentent un intérêt, c'est grâce à la qualité de mes interpellateurs.
Comme quoi, il n'est pas nécessaire d'être journaliste pour poser les bonnes questions.
Des blogueurs peuvent signer des interviews bien ajustées sans se prendre pour des journalistes.

mercredi 30 avril 2008

Comment le journalisme peut reconquérir une légitimité

Rédiger une note à partir d'une séquence vidéo dans laquelle je suis interviewé est un exercice délicat: je ne souffre pas de narcissisme et la notoriété m'intéresse moyennement car j'ai pu en observer les ravages dans la sphère médiatique. Mais, pas de fausse modestie: d'une part, le questionnement intelligent de François Guillot et Emmanuel Bruant du blog Internet et Opinion m'a obligé à improviser une argumentation féroce mais sincère qu'ils ont su synthétiser et, d'autre part, je reviens des huitièmes Rencontres Wallonnes de l'Internet Citoyen où j'ai été amené à parler de deux thèmes qui figurent, justement, dans la séquence vidéo enregistrée quelques jours plus tôt.

En outre l'actualité hexagonale - du soi-disant SMS élyséen qu'un "investigateur" patenté n'a pas vu, à une fausse information récemment lancée sur les ondes par un parangon de la servilité journalistique - fournit un arrière plan assez éloquent à la réflexion que voici sur la légitimité du journaliste.

Légitimité = valeurs reconnues

La légitimité d'un élu, d'une marque, d'une organisation, d'un individu repose sur la reconnaissance, par une communauté, des valeurs dont l'élu, la marque, l'organisation ou l'individu se réclament explicitement ou auxquelles ils se réfèrent implicitement.
Chaque mot compte dans cette définition volontairement détaillée. Cependant, s'il fallait n'en retenir que deux, ce serait: "valeurs" et "reconnaissance". En effet, n'importe qui peut afficher les plus belles valeurs - et dans le journalisme français, on ne lésine pas sur l'emphase - mais si elles ne sont pas reconnues, validées, il n'y a pas de légitimité.
Si un élu prétend incarner l'honnêteté et si, à la suite d'un scandale, les citoyens ne le reconduisent pas dans ses fonctions démocratiques, il perd la légitimité que confère le suffrage universel. Si un constructeur de véhicules automobiles érige la sécurité en valeur cardinale pour asseoir sa réputation et si ses voitures présentent des défauts qui mettent les occupants en péril, sa légitimité est atteinte. Si une organisation caritative détourne l'argent des donateurs à des fins autres que la cause qu'elle prétend défendre, elle perd sa légitimité. Si un journaliste se prétend crédible et s'il commet, non pas des erreurs, mais des fautes en contradiction avec ce que les audiences attendent d'un journaliste crédible, il perd sa légitimité. (Accessoirement car c'est son problème, quand il donne des leçons à l'ensemble de la profession, il se couvre de ridicule sans risquer sa vie puisque si le ridicule tuait la professions serait décimée.)

Trois valeurs pour une re-légitimation

Sans prétendre au rôle - très accaparé - d'arbitre des élégances journalistiques, il me semble que le journaliste de l'ère électronique peut régénérer une légitimité défaillante en affichant et en respectant dans la pratique quotidienne trois valeurs:

1 - fiabilité: degré de confiance que l'on peut accorder à une personne mais aussi probabilité de bon fonctionnement d'un système ou d'un dispositif, c'est à dire d'une rédaction voire d'un organe de presse.

2 - capacité : compétence, aptitude et habileté désignent des caractéristiques individuelles comme le discernement - qui permet par exemple d'évaluer une rumeur ou de vérifier si une personnalité médiatique est morte ou vivante - mais aussi le potentiel d'une rédaction, d'un organe de presse qui les rendent plus ou moins intéressants dans le collecte, le traitement et la diffusion de l'information.

3 - innovation : remettre en cause les méthodes professionnelles habituelles est tout simplement le minimum de respect que le journaliste doit à ses audiences (lecteurs, auditeurs, téléspectateurs, internautes) quand les modes de vie transforment radicalement les modalités de réception et d'assimilation de l'information. Refuser le web en le qualifiant de "moulin à rumeurs" qu'il faudrait "civiliser", c'est afficher le plus grand mépris pour les gens qui ont choisi de s'informer sur le Réseau. C'est aussi la marque d'une profonde stupidité, attitude largement répandue dans le journalisme franchouillard dont les générations descendantes souffrent de technophobie aigüe; les générations montantes de journalistes sont moins inhibées face aux technologies.

Le journaliste et les blogueurs

Avec cette légitimité reposant sur trois valeurs indissociables, le journaliste se distingue du blogueur démagogiquement qualifié de"journaliste citoyen".

Un blogueur peut produire une information, un "scoop", parce qu'il a été le témoin privilégié ou exclusif d'un fait ou d'un phénomène.

Un blogueur peut savoir, dans tel ou tel domaine, beaucoup plus de choses qu'un journaliste. Il peut avoir sur tous les problèmes d'actualité une opinion plus originale que celles des journalistes. (En France, étant donnés le conformisme et les connivences qui régissent la profession, ce n'est pas très difficile).

Un blogueur peut écrire ou s'exprimer oralement beaucoup mieux qu'un journaliste. (Ce n'est pas très difficile non plus.)

Malgré les trois caractéristiques qui peuvent être séparément attribuées aux blogueurs, aucun d'entre eux ne peut se prévaloir des trois valeurs indissociables qui constituent la légitimité du journaliste.

S'il a vu quelque chose qu'un journaliste ne peut pas voir, s'il sait quelque chose qu'un journaliste ne peut pas savoir, le blogueur est un témoin ou un "initié" (insider).

S'il a des opinions aussi originales que judicieuses sur certains aspects de l'actualité, le blogueur est un citoyen dont le point de vue est respectable et - parfois - précieux.

Le blogueur peut savoir des choses passionnantes, avoir des réflexions éblouissantes et les exprimer de manière remarquable, il n'est pas journaliste au prétexte que le blog lui permet de diffuser. (Si c'était le cas, tous ceux qui ont édité des livres à compte d'auteur seraient des écrivains; il se trouvent que parmi tous ceux qui publient des livres, certains sont plus légitimes que d'autres en tant qu'auteurs. Quant à la légitimité d'écrivain, elle repose sur des valeurs que le marketing des maisons d'éditions ne parviennent pas à éroder.)

Si un blogueur peut se prévaloir des trois valeurs qui fondent la légitimité du journaliste, alors il est journaliste. Ou journaliste blogueur.

jeudi 3 avril 2008

Une dépêche de l'AFP projette la technophobie française sur un site américain de "journalistes en colère"

Signalée par Jean-Luc Raymond, formateur hors pair et veilleur avisé (1), une dépêche AFP reprise par Yahoo évoque le site américain des journalistes en colère. Ce site aurait pu ouvrir des pistes de réflexions à longue portée. Il ne fait que montrer le désarroi, parfois rageur en effet mais souvent naïf, de salariés soumis comme beaucoup d'autres salariés, aux exigences des actionnaires qui possèdent les entreprises. C'est banal. Les journalistes ne sont pas les seuls salariés à travailler dans un secteur en difficulté.

Cependant, une présentation fallacieuse du contenu de ce site tente d'imputer le malaise des journalistes à ...internet.

Voici, en flagrant délit, un exemple de biais journalistique, qui consciemment ou inconsciemment, produit un compte rendu fallacieux.

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Le biais est celui que provoque la technophobie des journalistes français. Il se manifeste dès le titre d'une dépêche de l'Agence France Presse reprise par le portail Yahoo France. Je ne sais pas si l'auteur de l'article, signé Laurent Thomet, a rédigé ce titre ou si sa dépêche en a été affublée par quelqu'un d'autre à l'AFP ou au sein de Yahoo France.

Quoi qu'il en soit, ce titre est faux.

D'abord parce que le "tout internet" n'existe pas dans le journalisme actuel, sauf pour quelques tentatives aussi balbutiantes que minoritaires. L'information "tout internet" est un phantasme, une phobie et, en l'occurrence, un mensonge.

Ensuite et surtout parce que ni dans le contenu du site des "journalistes en colère", ni dans l'étude universitaire qui en a été l'élément déclencheur (2), il n'est question d'internet comme cause principale de la "maladie" du journalisme et de la colère de ceux qui le pratiquent.

QUATRE CAUSES DE DEMISSIONS

Ancien journaliste, Scott Reinardy, est professeur à la Ball State University, près de Muncie, dans l'Indiana. Il a mené sur 770 journalistes en activité une enquête à propos du malaise qu'il a cru déceler au sein de sa précédente profession.
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Dans les conclusions résumées de son travail, "gagner plus" est la première cause (36%) de démissions envisagées; la seconde (27%) concerne les horaires de travail (ce qui est LE problème de ce métier depuis qu'il existe); la troisième (19%) englobe le stress et le surmenage (qui sont des plus anciens inconvénients de ce métier); la quatrième (13%) est le désir de mener une vie de famille plus équilibrée.

Internet n'est jamais mentionné comme source de malaise professionnel dans les conclusions résumées de l'enquête.

J'ai pris la peine de copier et de sauvegarder 756 feuillets Word qui contiennent les 3322 contributions au site de "journalistes en colère" entre sa création le 10 février dernier et aujourd"hui, 3 avril. Soumis à une radiographie rapide de Themereader, cet énorme corpus ne fait jamais apparaître le web parmi les sujets dominants.

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Il est surtout question d'argent et de business. Je n'ai pas encore affiné la totalité des interventions pour en faire une analyse sémantique approfondie. Mais, refusant de laisser à un logiciel la responsabilité d'évaluer, seul, une matière aussi sensible, j'ai lu à ce jour une centaine de feuillets.

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Il y est parfois - pas souvent - question d'internet sous trois aspects: agacement à l'égard de certains blogueurs, mauvaise synchronisation et inégalités de salaires entre les rédactions traditionnelles et les rédactions web, manque de vision d'avenir chez les managers des organes de presse.

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UN DEFOULOIR ASSEZ VULGAIRE

Ces réflexions sont ultra-minoritaires par rapport aux revendications salariales, aux récriminations contre les petits chefs ineptes et contre les hiérarchies médiocres, les dénonciation de patrons et d'actionnaires qui veulent une information au rabais afin de réaliser le maximum de profits.

Autrement dit, il n'est jamais question de "tout internet". Les problèmes liés à l'influence du web dans les pratiques professionnelles sont évoqués en quantités infinitésimales.

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Car l'essentiel du site relève du défouloir, assez vulgaire et pauvre en arguments pertinents. Le site des "journalistes en colère" accepte énormément de contributions émanant de... non-journalistes, dont certains publient de longs poèmes. Il publie sans filtrage les aigreurs de lecteurs conservateurs qui, dans le contexte de la campagne pour l'élection présidentielle de novembre, accusent les journalistes américains d'être "de gauche".

Du coup, la question intéressante est de savoir pourquoi, surmontée d'un titre mensonger, la dépêche de l'AFP déforme à ce point le contenu du site ainsi que l'étude universitaire.
Une première réponse possible est que le journaliste de l'AFP n'a retenu que ce qui le perturbe, lui.

Deuxième explication, plus convaincante: reflet du journalisme à la française, qui est viscéralement technophobique, l'auteur de l'article s'adresse, en fait, à ses collègues franchouillards avec un titre et un contenu qui sont faux mais qui devraient les "interpeller" dans leur vécu, voire dans leur ressenti frissonnant de frayeurs corporatistes.

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Au-delà des médiocrités hexagonales, le site angryjournalist.com aurait pu être une bonne idée si tous les contributeurs avaient le courage d'élever le débat. Trop de vétilles. Si, faute de pouvoir se faire connaître pour éviter le licenciement, ils étaient au moins validés par l'animateur du site. Si enfin, les problèmes soulevés étaient classés en quelques catégories pertinentes.

On devine de réels sujets de préoccupations dans ce magma assez vulgaire de déceptions, plaintes, frustrations, craintes diffuses, gémissements et autres courroux plus ou moins recevables.

Il se confirme notamment que les patrons de presse ont bien, pour la plupart, l'intention d'exploiter les technologies électroniques afin de faire baisser les coûts au détriment de la qualité de l'information et des journalistes.
Mais, si les journalistes voulaient bien s'emparer, eux, de ces outils pour gérer eux-même les transformations de leur métier... C'est parce qu'ils refusent majoritairement de le faire, notamment en France, que les patrons ont le champ libre.

VRAI SUJET, FAUSSE INFORMATION, SITE STERILE

Il est évident que le malaise des journalistes américains est celui d'une période de transition qui cumule tous les inconvénients: contrainte du temps réel avec internet mais nécessité de l'approfondissement pour les articles imprimés.
Là encore, si les journalistes voulaient bien se prendre en mains et réorganiser eux-mêmes leur manière de travailler, y compris en exigeant le co-pilotage de la mise en place des rédactions intégrées, la double contrainte de la période transitoire serait plus supportable.

Questions décisives. Dommage qu'une dépêche malhonnête renvoie à un site exutoire qui n'apportera jamais de réponses.

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1) Le blog de Jean-Luc Raymond

2) Conclusions résumées de l'étude du professeur Scott Reinardy.

LIEN PERMANENT

dimanche 30 mars 2008

Brèches en vue dans la protection des sources

Le projet de loi sur la protection des sources comporte des exceptions qui permettront à la puissance publique de transgresser le secret officiellement accordé aux journalistes:

- « la nature et la particulière gravité d’un crime ou d’un délit »

- « les nécessités des investigations judiciaires.»

Il s’agit dans les deux cas de notions tellement élastiques qu’elles recouvrent toutes les subjectivités et annulent, en fait, toutes les autres dispositions. En outre, comme l’ont fait remarquer Hervé Chabalier et Me William Bourdon dans une tribune libre du « Monde » daté du 26 mars 2008, rien n’est dit sur la possibilité d’identifier directement les informateurs sans rien demander aux journalistes. Or si les informateurs sont identifiés à l'insu de leur contact, la protection des sources devient purement formelle.

Compte tenu des notions subjectives et de la possibilité d’identifier directement les informateurs, la violation légale du secret des sources journalistiques sera facilitée par un nouveau dispositif de surveillance électronique.

Il s’agit d’une puissante centrale d’écoute qui sera installée au ministère de la Justice et qui sera capable de traiter, "à un rythme industriel", tout ce qui passe dans les réseaux: conversations téléphoniques, SMS, courriels, fichiers de sons et d’images. Le cahier des charges précise que les rapports d’interception devront comporter la date, l’heure ainsi que la géolocalisation des émetteurs de messages. La gestation de cette plateforme a été confiée au groupe Solucom.

Le fait que l’entrée en vigueur d’une loi de protection pleine de brèches coïncide avec le lancement d’un dispositif extrêmement puissant ne signifie pas que les pouvoirs publics ont l’intention explicite d’espionner les journalistes. Cette « coïncidence » signifie que, grâce à une loi ambiguë exploitée par un système d'écoutes perfectionné, le secret des sources sera plus accessible qu’il l’est actuellement.

Protection_des_sources.jpg

Or il n’y a pas d’exemple que les exceptions à une loi ou à un règlement ne soient pas rapidement transformées en comportements nocifs quand les technologies le permettent. C’est vrai dans la vie publique des scandales qui éclaboussent les élites, comme le financement des partis politiques. C’est vrai aujourd’hui dans la sphère financière des produits dérivés dont la sophistication échappe à toute régulation.

Aux journalistes technophobes qui ricaneraient à l’idée que les réseaux facilitent la surveillance de l’information, rappelons que chaque rédaction digne d’intérêt pour le pouvoir dispose d’au moins un informateur des RG et que cette infiltration des organes de presse par la police n’a pas empêché un président de la République de faire procéder à des écoutes illégales.

Avec le dispositif légal et la technologique qui se mettent en place, la puissance publique sera plus "enveloppante".

SOURCE: "Le Figaro"

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