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Recherche - "journalisme citoyen"

dimanche 15 janvier 2012

Développer le "journalisme citoyen" en Tunisie

PaCTE_Speak_out_logo_carte.jpgLe PaCTE tunisien, association engagée dans le processus démocratique, veut former un réseau de "journalistes citoyens" en faisant appel au crowdfunding afin de garantir l'indépendance de ce réseau.

La réussite de l'expérience - donc le succès de la collecte de fonds - concerne d'abord les Tunisiens mais aussi tous ceux qui s'intéressent à la régénération de la collecte et du traitement de l'information.

Le Pacte des Compétences Tunisiennes Engagées (PaCTE) est né en vidéo conférence sur Skype le 16 janvier 2011, au surlendemain de la fuite de Ben Ali.
Il a fallu trois nuits blanches fiévreuses aux jeunes étudiants, ingénieurs, universitaires et informaticiens pour élaborer une charte éthique exemplaire.
Ils étaient en Tunisie, en France, en Allemagne, aux Etats-Unis, au Canada, au Japon, soudés par trois mots: "Plus jamais çà".

PaCTE_AG.jpg
Le PaCTE a tenu le 14 janvier 2012 sa première assemblée générale dans l'arrière-salle d'un café du 9ème arrondissement de Paris. Ci-dessus, les membres du Conseil d'Administration qui viennent d'être élus. Remarquablement organisé, l'évènement a permis de faire le point sur les initiatives menées en 2011: formation de 4000 observateurs et actions de vigilance dans les bureaux de vote en Tunisie, en France et en Allemagne lors de l'élection de l'assemblée constituante, collecte de livres pour les bibliothèques en Tunisie, conférences sur l'éducation, le développement régional, projets économiques centrés sur les régions les plus défavorisées et lancement de la plateforme PacTE TV.

Le "Journalisme citoyen" a acquis une légitimité en Tunisie

Cette plateforme, webTV et blog, se veut le pivot d'une entreprise originale qui vise à former des "journalistes citoyens" et à leur donner les moyens techniques de rendre compte de ce qui se passe dans le pays.
La formation sera assurée par Anne Medley, documentaliste américaine de grand talent qui enseigne à la Faculté de Journalisme de Missoula (Montana) ainsi qu'à l'organisation "Liberté et Diversité" installée à Nashville (Tennessee).PaCTE_building_a_free_press.jpg
Cette organisation émane de la fondation "Forum de la Liberté", dont le siège est à Washington. Anne Medley a notamment travaillé au Congo. Elle va assurer en Tunisie des stages d'éthique et de savoir-faire pratiques.

''Mise au point: le fait que l'expression "journalisme citoyen" soit systématiquement affublée de guillemets dans ce billet vient de ce que je considère le mot "citoyen" comme l'euphémisme du mot "amateur". Ma position ne relève pas d'un corporatisme méprisant. Il y a de très bons journalistes amateurs. Mais on leur décerne le qualificatif valorisant de "citoyen" qui n'est reconnu ni aux musiciens amateurs, ni aux sportifs amateurs même quand ils ont beaucoup de talent.''

Ce qui s'est passé en Tunisie en décembre 2010 et janvier 2011 confère une indéniable légitimité au "journalisme citoyen" dans ce pays.
Ce sont bien des citoyens tunisiens qui ont produit de l'information de très grande valeur, notamment en vidéo.

(C'est grâce à l'un de ces rushes, enregistré avec un téléphone nomade que j'ai compris, bien avant que les journalistes professionnels en fassent état, le rôle décisif de l'armée. Cette scène montrait une vieille dame encadrée par des militaires, dont un officier et, mitraillettes pointées vers les toits, les soldats protégeaient les civils, manifestement prêts à ouvrir le feu sur d'éventuels policiers ou miliciens embusqués.)

Comme le faisait remarquer une jeune responsable du PaCTE, ce sont probablement les images du massacre de Kasserine, le 7 janvier 2011, notamment celles qui ont été été filmées dans l'hôpital, qui ont fait basculer le rapport de forces. Témoins et narrateurs, les citoyens ont donc fait oeuvre de journalisme puisqu'ils ont diffusé de l'information décisive et de portée historique.

Journalisme amateur et marque média

Cependant, ces témoins narrateurs ont, pour la plupart, cessé de produire de l'information. En vrais amateurs - rien de péjoratif - ils sont retournés à leurs occupations principales. Ils se mobiliseraient sans doute à nouveau, et massivement, dans la collecte et la diffusion d'informations brutes en cas d'évènements graves. A la légitimité acquise pendant l'hiver 2010-2011 s'ajoute un énorme potentiel de vigilance et de savoir-faire que le PaCTE a raison de vouloir transformer en atout pour la démocratie.
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Car la presse professionnelle tunisienne ne s'est pas complètement débarrassée de réflexes et d'habitudes imposées par plus d'un quart de siècle de pouvoir autoritaire. La légitimité et le potentiel du "journalisme citoyen" offrent donc l'opportunité d'amener cette presse à évoluer plus profondément et plus radicalement qu'elle ne l'a fait depuis un an.
Une initiative comme Speak Out Tunisia (si elle avait été française, elle se serait appelée "Exprime-toi, Tunisie"), cette initiative peut offrir aux Tunisiens une information alternative. A eux de comparer l'information de la presse traditionnelle à celle que leur proposeraient les "journalistes citoyens" de Speak Out Tunisia.

Si les Tunisiens avaient de bonnes raisons de préférer l'info des "journalistes citoyens", les journalistes professionnels seraient contraints d'en tenir compte et de s'adapter. Encore faut-il que Speak Out Tunisia réussisse à générer, à terme, une offre d'information vraiment concurrentielle. C'est à dire à imposer une véritable marque media à côté des organes de presse traditionnels. La question fondamentale est de savoir si on peut créer une marque média avec des journalistes amateurs. Et autrement, bien sûr, qu'en reproduisant le business model peu éthique du Huffington Post.

Le crowdsourcing régénérateur

S'il se confirme que de nombreux jeunes journalistes tunisiens se montrent intéressés par les stages d'Anne Medley, la solution pourrait venir de la collecte participative. Une collaboration entre des "journalistes citoyens" et des journalistes professionnels dans le cadre de Speak out Tunisia devrait produire des pratiques intéressantes pour au moins deux raisons.

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La première existe dans la presse quotidienne régionale depuis très longtemps. Les correspondants locaux ne sont pas des journalistes professionnels mais ce ne sont pas non plus de vrais amateurs car, tout en exerçant une autre activité professionnelle, ils se "frottent" aux exigences du journalisme professionnel. Ils ont souvent leur propre réseau d'informateurs et certains écrivent, photographient ou filment aussi bien que les pros des rédactions régionales. Ici, pointe un problème: les correspondants de la presse quotidienne régionale sont payés à la pige...
La deuxième raison de penser que le crowdsourcing peut régénérer l'information en Tunisie réside précisément dans le fait que des citoyens qui ont su produire une information décisive, ces gens-là - qui sont majoritairement des jeunes - ont la légitimité et la capacité de veiller à ce que les professionnels ne reviennent pas aux anciennes pratiques.

Pour une critique intelligente des médias

Le "journalisme citoyen" selon l'approche Speak Out Tunisia - "Exprime-toi, Tunisie" - pourrait en même temps s'ériger en une instance de critique intelligente des médias (media watch) qui, soit dit en passant, fait cruellement défaut de ce côté-ci de la Méditerranée. Après tout, il y a aussi cette dimension de la démocratie dans le "Plus jamais çà " du PaCTE.

Le recul manque encore pour être certain que la Tunisie développe une forme inédite de démocratie. C'est possible. Comme est possible, grâce à l'initiative du PaCTE, que les témoins narrateurs de la révolution tunisienne contribuent à l'émergence d'un autre journalisme.

Le site du PaCTE

La charte du PaCTE

Contribuer financièrement au projet ''Speak Out Tunisia''

Le site principal d'Anne Medley

Un autre site d'Anne Medley

Le Forum Freedom and Diversity

La Fondation du Forum de la Liberté

mardi 5 octobre 2010

La valeur de l'information dépend des internautes exigeants

Animateur du groupe de réflexion BetaTales, John Einar Sandvand (à suivre sur Twitter) examine les différentes manières d’apprécier la valeur – et, donc, la rémunération – d’un contenu journalistique.

Le problème concerne surtout les jeunes journalistes indépendants et plus particulièrement ceux qui opèrent sur le web.

John Einar Sandvand distingue trois modes d’évaluation du travail des journalistes. En voici les principaux paramètres :

1 – Le temps de travail consacré à la production du contenu et la puissance financière de l’organe de presse qui l’achète pour le diffuser.
Dans ce modèle, qui est celui de la presse conventionnelle, le journal, le magazine, la station de radio, la chaîne de télévision ou le site web assument les risques.

2 - Le nombre de clics générés par le contenu en ligne détermine la valeur du contenu, valeur qui est partagée entre le site et le journaliste.
Cette approche compense les lacunes des modalités actuelles de rentabilisation de l’information sur le web.

3 - Le site ne paie pas le producteur du contenu mais lui offre une "visibilité" sur le web.Le procédé s’adresse aux blogueurs qui croient pouvoir se doter d’une « marque personnelle ». (Une blogueuse de talent vient de quitter le très célèbre Huffington Post, qui ne la payait pas alors même que son travail contribuait à entretenir l'audience du site.)

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Le tabou de la qualité

L’analyse de John Einar Sandvand touche à l’aspect crucial du travail journalistique aujourd’hui : la qualité.
(Il faudrait un billet spécifiquement dédié à la définition de la qualité dans l’industrie de l’information. Esquisse : originalité, fiabilité, densité sur le fond ; singularité, attractivité dans la forme…)

Avec le modèle N°1, la valeur d’un contenu n’est reconnue et rémunérée comme telle que par les organes de presse ou sites qui ont placé la qualité éditoriale au-dessus de toute autre considération.

Ils sont peu nombreux (1).

Le rédacteur en chef qui choisit peut se tromper.

Un contenu très intéressant parce qu’il est valorisé par une séquence particulière de l’actualité peut demander moins de travail qu’un autre article, intéressant lui aussi, mais moins favorisé par l’air du temps, lequel est déterminé par le conformisme de la presse français et ses emballements médiatiques.

Un(e) jeune journaliste inventif ou au style inhabituel sera toujours moins bien considéré(e) qu’un journaliste expérimenté, au style convenu, voire formaté, et qui sait « se vendre ».

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Le modèle N° 2 peut être un pis-aller. Mais il met en péril la qualité des contenus pour des raisons évidentes et de plus en plus visibles.

Ce qui plaît le plus massivement relève rarement d’une exigence de qualité de la part des lecteurs, des auditeurs, des téléspectateurs et des internautes.

Contenus_diagramme_modele_2.jpg

Le journalisme lol, qui privilégie les idioties n’est rien d’autre que du racolage.
(Ce journalisme lol se répand partout sur le web franchouillard mais aussi et surtout à la radio (2).
Enfin, la pression des propriétaires de sites peut amener les meilleurs journalistes à entrer dans la dérive mercantile des contenus web (3)

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Excellent pour les blogueurs, notamment experts, le modèle N°3 est, pour un journaliste, une pure escroquerie (4).
Cette escroquerie repose sur un mélange à trois composantes :
- l’idéologie de la gratuité qui est, en fait, un travestissement sournois de l’idéologie « libertarienne » à la sauce hexagonale, un peu grasse : « L’information n’a pas de valeur, donc il n’y a aucune raison de payer ceux qui la produisent.»

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- la stratégie de Patrick Lelay, ancien patron de TF1, qui consiste à « offrir » des contenus gratuits en échange d’une quantité « de temps de cerveaux disponibles » revendus à des annonceurs (5)
- la croyance débile en la possibilité d’exercer une « influence sur le web », le délicieux « doudou » des « geeks » un peu zozos, immatures ou séniles.

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Poursuivre la réflexion amorcée sur Beta Tales par John Einar Sandvand est une ardente obligation pour quiconque s’intéresse à l’avenir du journalisme à travers la situation qui est faite aux jeunes journalistes et aux étudiants en journalisme.

Contribuer au développement de cette réflexion suppose par ailleurs l’approfondissement de ce qui détermine la qualité des contenus journalistiques et qui est un tabou dans les vaticinations sur « la crise de la presse » :

L’information de qualité se mérite.

Les journalistes épris de qualité doivent se tourner délibérément vers l’élite des lecteurs, auditeurs, téléspectateurs, internautes. Ne s'adresser qu'aux citoyens exigeants, en somme. A ceux qui méritent le pluralisme de la presse et la liberté de l'information, entre autres droits démocratiques.

Ce qui signifie, concrètement, que le journaliste soucieux faire respecter la valeur de son travail doit s'orienter, en France, non pas vers l'information de masse mais vers une information à haute valeur ajoutée - ce que les gens de marketing appellent des "niches" - quitte à inventer de nouvelles offres de contenus, en particulier sur le web.

Il vaut mieux reléguer dans la gratuité ce qui n’a pas de valeur et l’offrir à ceux que ça intéresse.

C’est en étant élitiste que le journalisme se réhabilitera, en partenariat avec des audiences exigeantes.

Parce que la qualité (se) paie.

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''1) En France : Arte, XXI, Le Monde, Courrier international...

2) France Info a été polluée jusqu’à cet automne par une forme particulièrement méprisable de journalisme lol qui véhiculait une idéologie technophobe dans la mesure où elle consistait à ne retenir des contenus du web que les imbécilités, les vulgarités et surtout le « buzz » instrumentalisé.

3) Un jeune journaliste d’investigation – un des meilleurs de sa génération et, donc, un talent prometteur pour la réhabilitation du métier – avait réalisé une enquête austère sur ce qui se passe dans les prisons françaises. Le mot « fellation », qui figurait dans un titre ou un sous-titre, a déclenché une quantité extraordinaire de consultations. Il est facile d'en déduire ce qu'un journaliste lol peut faire dans le choix des sujets, dans la mise en forme, surtout avec le concours de nervis déguisés en SEO.

4) Une plateforme se présentant comme le « laboratoire du journalisme » a, naguère, publié un des billets de ce blog en promettant – ce qui m’indiffère totalement – un nombre accru de visiteurs sur journalistiques.fr. Rien, Pas un visiteur de plus. Le « laboratoire du journalisme » s’est simplement offert un billet gratuit.

5) « Mythologie de la presse gratuite », Rémy Rieffel, éditions du Cavalier bleu, février 2010. Un billet sera prochainement consacré à ce petit ouvrage lucide, argumenté et équilibré.''

vendredi 26 mars 2010

Datajournalism: le Washington Post "piste" Barak Obama

Aux citoyens américains qui veulent savoir ce que fait leur POTUS ( = Président Of The United States), le Washington Post propose un accès facile à l'agenda de la Maison Blanche compilé dans une base de données.

Le principal intérêt de cette offre journalistique appelée POTUS Tracker réside dans une interface graphique interactive, simple mais particulièrement éloquente.

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Chaque surface représente un type d'activité. L'importance relative de ces surfaces indique le nombre d'évènements liés à chacune de ces activités.
Une ligne blanche, insuffisamment perceptible, sépare l'année 2009 de l'année 2010.
Une meilleure séparation temporelle peut être obtenue en ajustant un curseur sur une date de départ pour obtenir les résultats d'une période précise. Par exemple, ci-dessous, les activités de l'hôte de la Maison Blanche depuis le début de l'année 2010.

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En cliquant dans une des sections ( 2009 ou 2010 ) d'un quadrilatère, l'internaute accède une liste chronologique d'évènements impliquant Barak Obama dans l'un des vingt enjeux de l'activité présidentielle.

Le Washington Post a retenu une quinzaine de types d'évènements: briefings quotidiens, conférences de presse, déplacements à l'étranger, conversations téléphoniques officielles, rendez-vous protocolaires, vacances.

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Outre celles qui conduisent aux enjeux et à la nature des activités, deux entrées sont réservées aux noms des personnalités rencontrées et aux localisations des déplacements présidentiels, avec évidemment une carte pertinente réalisée à partir d'une Google map.
Si ces entrées multiples ne suffisent pas, un moteur de recherche trouve dans la base de données les contenus associés aux mots clés. Ainsi, dès le 26 mars, le mot "Iowa" renvoyait au discours présidentiel prononcé la veille, dans cet état, sur la réforme du système de santé. Rien de plus facile que d'aller, ensuite, chercher dans les archives du journal, les articles, opinions et billets de blogs concernant cet évènement.

Enfin des filtres permettent de réduire le nombre d'enjeux à explorer, en ne regroupant par exemple que les dossiers diplomatiques et militaires ou les seuls thèmes qui relèvent des affaires intérieures.

On reconnait, derrière cette ergonomie quasiment ludique, la logique interne d'une base de données avec ses enregistrements, ses champs, ses tables, ses requêtes et formulaires, austères délices d'Access...
Précisément: le principal intérêt du travail réalisé par neuf personnes est d'avoir considérablement simplifié la consultation d'une masse énorme de données en évitant le piège de l'esthétisme qui guette la ''french touch'' en journalisme de données. C'est une médiation au sens le plus exigeant et le plus évident.
C'est donc du journalisme d'aujourd'hui car impossible à proposer ailleurs que sur le web.

jeudi 11 mars 2010

Apports et limites du data journalism

Le journalisme de données – produire du sens avec des chiffres convertis en images - s’acclimate timidement en France mais de manière prometteuse car il est exploré par de jeunes professionnels enthousiastes et plutôt compétents.

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Leurs approches suscitent déjà des débats d’autant plus intéressants qu’ils concernent à la fois les pratiques journalistiques et l’offre de contenus à valeur ajoutée, indispensables aux futurs modèles économiques de la presse.

Un nouveau stimulant pour la curiosité

Le premier apport de ce qui apparaît, à tort, comme une mode (évidemment importée des Etats-Unis et de Grande-Bretagne) est inestimable : chercher des bases de données, les fouiller pour en extraire des éléments significatifs constitue un antidote à la paresse intellectuelle (1A), au conformisme et aux connivences qui dévaluent le journalisme à la française depuis des décennies.
Dès lors que les journalistes redeviennent curieux, notamment les jeunes, il y a lieu d’être un peu plus optimiste pour l’avenir de l’information dans ce pays, en dépit de la cécité de ses managers (1C).

Une raison d'approfondir

Datavis_tweetometre_Paris_Londres.jpgLe second apport du datajournalism se situe dans l’approfondissement (2).
L'approfondissement est l'antidote à la narration twitterisée, stade ultime du "réductionnisme" qui justifie, à priori, le remplacement de certains journalistes par des robots (3) (Quelques radios gagneraient à être alimentées par de l'intelligence artificielle plutôt que par ces bipèdes décérébrés).
Trop de lecteurs de journaux, mais surtout d’auditeurs et de téléspectateurs affirment qu'ils se détournent des médias de masse traditionnels parce qu’ils sont de plus en plus superficiels alors que la complexité de l'actualité s'accroît. Ce reproche peut être considéré comme un alibi cauteleux et masochiste, si l’on en juge par les volumes d’audience des journaux, des émissions de radios et de télévisions les plus méprisants à l’égard du « grand public ». Mais, même s’ils sont minoritaires, les infonautes les plus exigeants sont les seuls vrais interlocuteurs et partenaires des journalistes qui veulent régénérer leur profession.
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Les informations construites par extractions de chiffres dans les bases de données fournissent des opportunités de rapprochement entre le monde de l’information et des citoyens généralement influents.

Un terrain de créativité collaborative

Troisième apport: la créativité. Quand un journaliste détecte, dans une base de données, des relations porteuses de sens entre des chiffres peu significatifs car isolés, il accomplit un double travail intellectuel.
Il s'efforce de valider l'intérêt et la portée des relations entre les chiffres.
Il songe en même temps à valoriser graphiquement la mise en évidence de l'information ainsi révélée; ce qui l'amène à se mettre à la place de l'infonaute ( = empathie) afin de faciliter l'assimilation.
Faire émerger du sens et donner accès à la complexité relève d'une ingénierie de la connaissance dont les journalistes devraient se faire les experts dans le prolongement du travail des enseignants.

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En outre, et ce n'est pas le moindre de ses mérites, la visualisation des données crée les conditions idéales pour un travail collaboratif dans lequel les compétences des rédacteurs, des infographistes, des flashmasters et webdesigners sont mobiliser au service du contenu.

Le risque du "journalisme en pyjama"

Une première crainte, exprimée par Jean-Christophe Feraud (4), véhicule l'idée que le journalisme de bases de données nuirait au journalisme d'investigation. (C'est une manie bien française de réagir comme si une nouvelle pratique devait supprimer une pratique existante.) Dans la mesure où il ne peut suffire à rendre compte de l'Histoire en train de se faire - telle est ma définition de l'actualité - le datajournalism ne remplace aucun genre journalistique.
Il s'incorpore à la fois à l'investigation et à l'analyse.

Datavis_homme_a_lunettes.jpg
Il fait partie de l'investigation lorsque l'analyse des données collectées par la police incite des reporters d'une station de télévision locale à aller interroger des victimes pour révéler que des preuves de viols ont été systématiquement escamotées.
Les visualisations de données relèvent de l'analyse lorsqu'elles permettent de mieux comprendre des phénomènes complexes comme une crise financière, une catastrophe naturelle.
Le database journalism serait en fait une des composantes de l'approche rich media dans la mesure où il cherche à optimiser les spécificités cognitives du texte et de l'image.

Le risque de l'esthétisme gratuit

Très tôt, depuis les travaux pionniers de Fernanda B. Viégas au MIT il y a une dizaine d'années,Datavis_esthetisante.jpg la visualisation de données a hérité de l'univers des mathématiques un goût certain pour l'élégance, c'est à dire pour les qualités formelles d'une démonstration.(Fernanda n'est pas à l'origine de cette tendance esthétisante mais la sidérante beauté de ses oeuvres peuvent donner des idées...). Il existe, en tous cas, un risque que des journalistes et des graphistes enthousiastes se laissent emporter par un souci prédominant de soigner les apparences, c'est à dire de donner plus d'importance à la séduction visuelle (5) qu'au strict respect des réalités révélées par les relations entre les données brutes.
Le datajournalism ne jouera pleinement son rôle dans la réhabilitation de l'information et dans la revalorisation du journalisme que s'il s'associe aux autres pratiques professionnelles, traditionnelles ou innovantes et en particulier au discernement et à la culture des indispensables factcheckers.

Le risque de l'incompétence

L'hypothèque la plus lourde est le manque de formation aux bases de données (6). L'ignorance crasse des journalistes, y compris ceux des services politiques, dans le domaine des sondages d'opinion laisse présager le pire pour l'interprétation des statistiques.
Datavis_discours_Obama.jpg
En attendant qu'une vraie formation soit proposée aux professionnels de l'information, il vaut mieux que le datajournalism reste temporairement une affaire de spécialistes qui se connaissent, se respectent et s'évaluent mutuellement.
Une autorégulation assumée par les pionniers experts - pas seulement des journalistes mais aussi et surtout des mathématiciens, des statisticiens - permettra à cette pratique d'établir sa légitimité et de retenir l'attention des managers de presse les plus avisés.

Une innovation porteuse d'avenir

Le graphisme d'information partage avec le reportage en rich media une singularité précieuse pour l'avenir de l'information: ce sont des genres qui viennent de la presse traditionnelle, imprimée ou audiovisuelle, mais qui ne peuvent exister pleinement que sur le web. Ils représentent l'avenir du journalisme.
Un avenir que de jeunes pionniers sont en train d'inventer.

1 A - Comment visualiser des données par une pionnière, Caroline Goulard.

1 B -Exemples de journalisme de bases de données collectés par Caroline Goulard.

1 C -Le retard français en matière de données ouvertes par Tatiana Kalouguine.

2 - Un renversement de perspective, interview du pionnier Nicolas Kaiser-Bril par Jean Abbiatecci

3 - Allusion à un article amusant publié dernièrement par un quotidien du soir de référence hexagonale.

4 -Le datajournalism contre Albert Londres, selon Jean-Christophe Féraud.

5 - Les risques de la séduction visuelle illustrés par Martin Wattenberg, informaticien et artiste numérique.

6 -Les risques de l'incompétence par Fabrice Epelboin.

Autres ressources:

- Exemples de réalisations et quelques interface sur mon blog Hypermedia.

- Fernanda B. Viègas pionnière de la visualisation de données au MIT puis chez IBM.

- Many Eyes, plateforme de partage de graphismes de données.

- Many Eyes sur Twitter.

- Gapminder, plateforme de visualisations sur l'état du monde.

- Hans Rosling, fondateur suédois de Gapminder sur Twitter.

- L'explorateur de données de Google.

- Infoscopie, outil gratuit

- Autres outils

- L'interface de visualisation interactive du Pew Research Center sur la "consommation" des médias en 2009

- Infosthetics, blog incontournable.

- Infoviz sur Twitter.

- Comparaisons entre les données ouvertes américaines et britanniques.

- Worldmapper, site de données cartographiées, proposé par Pascal Kober, rédacteur en chef de la revue L'Alpe

- Le ''datastore'' du Guardian

- Factual, extraordinaire plateforme de partage de données: vous déposez en ligne, d'autres enrichissent comme vous enrichissez les données déposées par d'autres internautes.

- Les mots d'Obama hiérarchisés par le Washington Post

- Une base 430 indicateurs sur Gapminder

- Les projets de la Sunlight Foundation qui milite pour l'accès aux données publiques (aux Etats-Unis)

- Les laboratoires de la Sunlight Foundation

- Conception et fabrication d'une visualisation de données au New York Times.

- Techniques de visualisations des données (trouvées sur le fil Twitter de Caroline Goulard)

- Petite leçon de statistiques politiques sur le blog NetPolitique.

- Le blog de la Sunlight Foundation

- EuroVAZST, symposium à Bordeaux le 10 juin 2010.

mercredi 6 janvier 2010

Twitter et la valeur ajoutée de l'information en ligne

Etudiant à l'Ecole de journalisme de Grenoble, Sina Mirabdolbaghi me questionne sur les usages journalistiques de Twitter pour l'Observatoire du Journalisme sur Internet.

Journalisme_info_bandeau.jpg

L'entretien vient d'être mis en ligne à cette adresse.

Une étudiante de l'IFP de Paris m'interroge sur le modèle économique de la presse en ligne et sur les évolutions possibles du métier de journaliste.

Valeur ajoutée et modèle économique

C'est l'occasion d'amorcer une réflexion sur certains comportements journalistiques face aux défis que doit relever l'industrie de l'information.

  • Parmi ces défis, l'adaptation du modèle économique des organes de presse suppose que certains contenus soient payants. Sauf, évidemment, à mendier des subsides au pouvoir politique en place.

  • Pour que des contenus soient payants (et payés, c'est à dire achetés) ils doivent comporter une valeur ajoutée (1) qui justifie le prix à acquitter pour les consulter.

  • Dans le frénétique engouement d'une partie de la profession journalistique pour Twitter, les gourous prosélytes de la twittosphère médiatique vont bien au-delà de l'affirmation ridicule du "Monde" selon laquelle "Twitter est une agence de presse".


Twitter_agence_de_presse.jpg

C'est, brâment-ils, le médium incontournable et définitif de notre temps, l'horizon indépassable des professionnels de l'information.
Et de proposer par exemple, à propos d'un match de football, le "contenu" journalistique que voici::

Twitter_match.jpg
Questions: quelle est la valeur ajoutée de ce contenu journalistique ? Qui est prêt à payer pour lire cela ? Le même journaliste qui a publié cela vivra-t-il des subsides que lui octroie le pouvoir politique en place ?

Le culte suicidaire de la futilité twitterisée

Une autre manière de dévaloriser l'information en ligne consiste à ne retenir du web en général et de Twitter en particulier que les futilités, les insignifiances.Bruit_du_net_logo.jpg
C'est à quoi s'adonne méthodiquement "Le bruit du net" sur France Info.
Il n' y est question que de "buzz", de "people", de blagues bien grasses et de factoïdes insipides, le tout énoncé - le matin notamment - avec la fatuité du blaireau "qui en sait beaucoup plus mais qui ne veut pas tout dire maintenant".

Cette posture journalistique a une origine idéologique et une conséquence corporatiste:

- L'origine idéologique: Le web est un gisement de données, d'informations et de documentation que ne peuvent contrôler ni les intellectuels "chiens de garde" de l'ordre établi ni surtout les hiérarques et leurs minables chefaillons chargés de veiller sur la conformité, c'est à dire le conformisme, de l'information (= surtout, être dans le ton général ). La caporalisation des "petits soldats de l'actu" et le formatage des contenus journalistiques supposent que le web soit écarté des sources qui échappent à une hiérarchie aussi vieille que veule.

Ben Laden ou Britney Spears

En 1998, quand j'ai créé le "Journal du web" sur LCI, j'y ai systématiquement diffusé des informations internationales ou économiques qui n'étaient pas encore dans l'AFP. Par exemple, les premières tentatives d'attentats de masse aux Etats-Unis, pendant la nuit de la Saint-Sylvestre 1999-2000, à Times Square et à Las Vegas, puis les premières photos de Ben Laden recherché par le FBI après cette opération manquée. Le directeur de l'information de l'époque (l'inoubliable Jean-Claude Dassier) m'a ordonné de ne plus extraire des informations sérieuses du web, seulement des anecdotes drôles sur les personnalités connues. Par exemple, a-t-il aboyé, pourquoi n'as-tu pas parlé du site qui vend aux enchères une petite culotte de Britney Spears ?
C'est, douze ans plus tard, la ligne éditoriale de l'émission de France Info qui se pâme, entre autres débilités qu'elle met en valeur, sur le fait qu'une présentatrice de télévision aurait montré son genou (çà, c'est le factuel de l'info, coco), afin (attention, voici l'analyse de l'évènement) "de défier ses jeunes concurrentes"...
France Info a déjà pas mal donné dans le futile. "Le bruit du net" l'y enfonce avec une délectation masochiste.

- La conséquence corporatiste: Selon l'idéologie journalistique du "web insignifiant" - idéologie qui est fondamentalement technophobe sous une apparence "geek" - "le web est un truc d'adolescents ou de jeunes adultes immatures". Et, de toutes façons, "le grand public est con par définition; donc il faut lui balancer des conneries." (Sentence entendue des centaines de fois dans les conférences de rédactions).

Prendre les lecteurs, les auditeurs, les téléspectateurs, les internautes pour des imbéciles parce qu'ils sont vus comme une "masse" est une des causes profondes de la "crise de la presse", laquelle a commencé bien avant internet.
A force de mépriser les gens auxquels on s'adresse, ils s'en vont.
Exploiter le web comme la source privilégiée des futilités pour auditeurs crétins , c'est dévaluer une profession déjà discréditée: on n'a pas besoin de journalistes pour parler du "buzz" et des "people".

Au fait... Il n'est plus beaucoup question de journalistes-citoyens. Perdus de vue ? Plus à la mode ? Déjà ?

1) La valeur ajoutée d'une information résulte de son caractère non substituable (on ne la trouve pas ailleurs que dans l'organe qui la propose) et elle fait l'objet d'un traitement élaboré en rich media sur le web, dans une approche textuelle et graphique exigeante comme celle du trimestriel XXI, dans des réalisations radiophoniques somptueuses comme celles de certains magazines de France Culture, par un gros travail de préparation, un style, un ton de questionnements singuliers comme chez Philippe Vandel sur France Info).

vendredi 16 octobre 2009

Une actualité multi sources hiérarchisée par des algorithmes

Actu24_logo_haut.jpgOrange propose depuis quelques mois un agrégateur d'informations qui fait appel à de nombreuses sources d'informations de la presse écrite, de la radio et de la télévision.

Agréable et ergonomique, la page d'accueil produit une impression de sérieux et de profusion.

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Dès son arrivée sur la "une", le visiteur a une vue d'ensemble de l'actualité structurée selon une hiérarchie ternaire de discernement: les principaux évènements, les évènements intéressants et les autres. Entre les deux premiers niveaux, les dépêches défilent.

Quiconque s'intéresse particulièrement à un évènement ou à un dossier, peut entrer dans les sélections de reportages en vidéo, de séquences audio et d'articles sur le thème choisi grâce à une technologie de clustering.

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Selon Laurent Frisch, chef de produit, deux algorithmes spéciaux justifient le caractère novateur de ce service hybride, à la fois agrégateur et moteur de recherche.

Les algorithmes de 2424 actu (01'08)

Il s'agirait même d'une première mondiale. Affirmation en cours de vérification, enregistrée dans cette courte séquence vidéo:

Voici un aperçu de ce que les algorithmes de clustering proposaient dès le premier clic sur le dossier de l'offensive lancée par l'armée pakistanaise contre certaines tribus:

2424actu_Pakistan_2.JPG

Neuf reportages provenant des chaînes de télévision - c'était le dimanche 18 octobre au début de l'offensive - , des liens vers cinquante articles de presse écrite et une rubrique intitulée "En savoir plus" contenant d'autres reportages sur différents aspects de l'actualité pakistanaise récente.

Laurent Frisch se fait une certaine idée de l'infonaute idéal:Laurent_Frisch_diaporama_6.jpg

Le visiteur rêvé de 2424 actu (00'22)

Les équipes qui travaillent sur l'agrégateur d'Orange ne produisent aucun contenu. Sa substance éditoriale étant délivrée par des organes de presse, la première question qui vient à l'esprit concerne le risque de cannibalisation: si les infonautes trouvent leur bonheur sur 2424 actu, pourquoi iraient-ils visiter des sites media des fournisseurs d'Orange...La réponse de Laurent Frisch:

Un contenu complémentaire à ceux des sites médias (00'45)

France Télévision rejoint d'ailleurs l'agrégateur. D'autres fournisseurs francophones viendront plus tard. Ce sera la profusion réjouissante du web. On pourra parler de diversité et le chef de produit de 2424 actu prend même le risque de placer le pluralisme comme valeur suprême de l'agrégateur.

D'accord sur la profusion, doute sur le pluralisme

Il peut y avoir de la diversité dans la profusion, mais ce n'est pas certain. En tous cas, c'est sous-estimer gravement le conformisme des journalistes français que de croire que le pluralisme - c'est à dire les manières différentes de choisir, de hiérarchiser et de traiter l'actualité - découle naturellement de la profusion des sources.

Bien avant que le web et Google soient accusés de "tuer l'information' (voir les woltonneries et autres joffrinades récemment stigmatisées par mes soins) , la presse française dépérissait lentement, inexorablement, au point d'être désormais la moins lue parmi celles des nations développées, et de moins en moins crédible selon le baromètre annuel "La Croix / Sofres).

Le conformisme des journalistes français a réduit la diversité qui prévalait aux lendemains de la Libération à quelques monopoles naturels qui disent tous la même chose sur les mêmes évènements de la même manière, c'est à dire le contraire du pluralisme. Lequel est un effet de la liberté dont les journalistes français usent bien peu.

La preuve avec cette offre de diversité non pluraliste vue sur 2424 actu:

Actu24_pluralisme.jpg
Personne n'a évidemment envie de "profiter" d'une diversité aussi monotone (1) , typique du copier-coller de dépêches, c'est à dire du journalisme low cost. Tellement bas de gamme qu'il peut s'effectuer sans journalistes, vieux rêve des patrons de presse.

Ce journalisme low cost n'est pas le fait de 2424 actu (qui n'emploie pas de journalistes) mais bien celui d'une presse française dont l'offre de contenus apparait cruellement répétitive et conformiste dans les pages de l'agrégateur.
Les algorithmes de l'agrégateur ne font que capter les causes de l'ennui qui tue l'information à la française beaucoup plus sûrement que Google.

On demande des journalistes capables de hiérarchiser l'information

Autre conséquence des multiples renoncements journalistique, l'éminente responsabilité qui consistait à structurer l'actualité en sélectionnant et en hiérarchisant les évènements risque d'être confiée à des algorithmes, c'est à dire à des séquences informatiques qui évalueront le poids et l'importance des contenus, à la place des "cerveaux" de journalistes.

La réponse de Laurent Frisch est intéressante:

Hiérarchisation algorithmique journalistiquement assistée (01'25)

(ACTUALISATION LE 22 OCTOBRE: voir le commentaire N°7 signé Laurent Frisch: il contient des précisions très intéressantes).

Actu24_autopub_3.jpg

Compte tenu de tout ce qui précède, l'excellent outil d'information 2424actu se destine à trois types d'internautes:

- les enseignants qui auraient la bonne idée de proposer des exercices de discernement médiatique aux futurs citoyens.

- les jeunes citoyens qui souhaitent s'informer à partir de sources sérieusement sélectionnées, parmi lesquelles de vraies "marques médias".

- les infonautes boulimiques qui bénéficient de l'une des plus belle revue de presse jamais offerte par le web.

C'est d'ailleurs sur cet axe qu'Orange diffuse la vidéo de lancement de 2424 actu.

(1) Un petit oxymoron fait du bien de temps en temps.

dimanche 4 janvier 2009

Journalisme: quelques éléments pour une possible régénération

Les activités humaines s'épanouissent en captant les phénomènes dominants de leur écosystème.
La fluidité apparaît de plus en plus comme une des caractéristiques motrices des sociétés développées (1).
L'industrie de l'information peut se régénérer en s'adaptant, mieux qu'elle n'a su le faire jusqu'ici, à une fluidité qu'elle a contribué à faire entrer dans les modes de vie: flux, réseaux, communautés, mouvances, flexibilité...

Une des causes des dysfonctionnements actuels vient en effet de ce que les entreprises de presse et le journalisme sont restés ce qu'ils étaient à leur apogée au milieu du siècle précédent: culturellement calqués sur une société encore rigide, donc inadaptés à la fluidification de leur environnement actuel.

Un peu d'agilité (2) et l'examen de quelques pratiques émergentes pourraient permettre de relever les défis que la sclérose corporatiste a laissé se dresser.

Un organe de prospective

Pour essayer de rattraper la faute historique qui a consisté à ne pas tirer, à temps, les conséquences de la numérisation massive et du déploiement des réseaux, l'industrie de l'information doit se doter d'un centre de recherche et développement, organe de prospective beaucoup plus ambitieux que le CNDI.

Seul un think tank doté de gros moyens peut mobiliser des scientifiques, des ingénieurs, des spécialistes des sciences humaines sans oublier des groupes de réflexion comme le Réseau d'Etudes sur le Journalisme. Cette instance devrait se consacrer à deux enjeux cruciaux: l'innovation technologique et les usages. Une veille intensive et des enquêtes utilitaristes pourraient fournir aux entreprises de presse les aides à la décision d'investissement.
Sur le court terme, par exemple, avec le démarrage des lecteurs électroniques. Les potentialités actuelles et futures du papier électronique devraient naturellement figurer parmi les thèmes d'observation prioritaires. Surtout quand une entreprise française figure parmi les principaux acteurs de son développement.

Ce n'est pas parce que Cytale a été un échec entre 1998 et 2002 que l'innovation s'est arrêtée: une demi-douzaine de livres électroniques sont actuellement disponibles; la stupidité du dispositif bibop de 1993 n'a pas empêché le développement un an plus tard de la téléphonie nomade. Le minitel rigide et centralisé a été submergé, englouti, par le web tellement polycentrique et fluide qu'il oscille constamment entre l'ordre stérilisateur et le désordre créatif.

Moins de papier

L'éventuelle adoption du lecteur électronique comme support de l'information ne signifierait pas la "fin du papier". Les quotidiens ont quand même intérêt à réduire leur pagination pour réserver le coûteux papier aux contenus d'approfondissement, denses et de qualité.
Cesser de "courir après l'audiovisuel" en imprimant des informations volatiles, réductrices, que tout le monde connaît pour les avoir entendues à la radio ou vues à la télévision permettra à la presse écrite de se re-légitimer doublement.

En se soustrayant au tempo de l'audiovisuel et à la prétention de tout raconter chaque jour dans l'urgence, la presse écrite restaurera le précieux discernement journalistique et la nécessaire hiérarchisation des évènements.

Le New York Times vient de fournir un remarquable exemple de résistance de la presse écrite au tempo de l'audiovisuel. Il s'agit d'un article publié le 10 janvier et qui relate dans le détail les pressions qu'Israël a exercé sur l'administration Bush pour essayer d'amener les Etats-Unis à lancer, ou à cautionner, une attaque militaire en Iran. Ce thème est apparu dans l'actualité à la fin de 2006. L'enquête du New York a demandé plus de quatre semaines de travail journalistique. Elle est historique dans la mesure où les historiens seront obligés de s'y référer. L'audiovisuel peut la citer mais ne peut pas la plagier.

En réduisant sa pagination pour se consacrer à l'approfondissement de l'essentiel, la presse écrite imprimée cessera de gruger les lecteurs payants: aujourd'hui, quiconque achète un quotidien paie des articles qu'il ne lira pas, ce qui est unique dans les pratiques commerciales.

Un dispositif multicanal

Enfin et surtout, un organe d'information ne peut pas s'adapter à la fluidification de nos sociétés en restant "monosupport. Si elle veut atteindre ses publics erratiques et versatiles, aux existences dérythmées à force d'être segmentées (3), l'information ne peut être désormais que "multicanal".
L'entreprise de presse doit se transformer en un dispositif capable de diffuser sur tous les supports et par tous les vecteurs disponibles, du papier au SMS en passant le web et les développements de la 3G, donc le son et la vidéo.
Dans une telle approche de la collecte, du traitement et de la diffusion, chaque support a ses contraintes et ses avantages concurrentiels. Mais il est clair qu'il y aura de plus en plus de monde devant toutes sortes d'écrans et que, sans disparaître complètement, le papier perd sa suprématie comme support de l'information .

Du rich media

Le dispositif multicanal présente le premier avantage de réduire les coûts de matière première et de distribution. Ce qui revient, pour la presse écrite, à s'extraire enfin d'une logique industrielle issue du XIXème siècle.
Il implique par ailleurs l'obligation d'exploiter rationnellement les supports et les vecteurs pour ce qu'ils apportent de manière spécifique à l'information. Le papier: une manière d'écrire et de photographier pour la profondeur, le plaisir et la durée. Les écrans: d'autres manières d'écrire, le son, la vidéo, les animations électroniques. C'est la définition du rich media: exploiter chaque mode d'expression pour ce qu'il est apte à délivrer mieux qu'un autre.
Dans cette approche, le rich media n'est pas seulement une chance historique parce qu'il permet d'exploiter en même temps toutes les potentialités de la numérisation et des réseaux au moindre coût. C'est aussi une occasion inespérée, pour les journalistes, d'analyser les évènements et de détecter leur valeur informative: plus un évènement ou un phénomène est éligible au rich media, plus il est consistant, plus il a de valeur.

De la polyvalence

La valorisation des contenus par le rich media et la configuration multicanal requièrent une certaine polyvalence dans les savoir-faire pratiques du journalisme. Envisagée comme une source d'épanouissement professionnel, la polyvalence consiste à greffer sur un socle d'expertise(s) des compétences adjacentes.
Ce schéma s'applique au reportage d'où émerge la figure du mojo (= mobile journaliste). Une expertise dans le registre des faits divers s'accommode d'une aptitude à prendre des photos élémentaires et à réaliser des diaporamas. Une expertise en matière économique ou scientifique est valorisée quand elle sait, aussi, produire des images qui donnent accès à des notions ou phénomènes abstraits.
Cultivée comme un enrichissement du métier, la polyvalence favorise le travail en essaims par lequel chacun donne le meilleur de ce qu'il sait faire. Ce qui est aussi, soit dit en passant, la forme la plus efficace de l'apprentissage ("sur le tas"), la meilleure et la moins chère des formations. Ainsi pratiquée, la polyvalence apporte au journalisme la créativité dont il est privé par les cloisonnements fonctionnels.

Des fonctions émergentes

La polyvalence s'arrête là où commence la responsabilité de la fiabilité et de la qualité d'un contenu. Un rédacteur capable de prendre certaines photos ne remplace pas le photographe professionnel.
Le reporter qui se sent à l'aise avec le texte, le son, la photo et la vidéo est enclin à vouloir structurer lui-même son enquête en rich media. Mais, outre qu'il n'aura pas toujours le temps de réaliser tous les montages audiovisuels ainsi que l'architecture en liens hypertexte, la validation d'un expert en ergonomie et en webdesign ne peut que garantir la qualité de son travail et son accessibilité. Très proche du traitement de l'actualité, cette fonction peut englober l'optimisation du référencement des pages dans les moteurs de recherche.

Le temps réel et la diffusion multicanal exigent une vigoureuse réhabilitation de la vérification des faits. Il en va de la fiabilité de l'organe d'information et, donc, de la valeur de la marque média.
Ce travail peut être confié aux actuels documentalistes, qui ont déjà une expertise en recherche d'informations sur le web, ou à un journaliste. Documentalistes et journalistes ont d'ailleurs intérêt à coopérer étroitement dans la veille, la collecte et la validation des sources, ne serait-ce que pour mettre au point des méthodologies et des procédures exploitables par l'ensemble de la communauté éditoriale.

Du télétravail

Les contenus numérisés qui se répandent par paquets d'octets à travers la capillarité des réseaux représentent la fluidité à son plus haut degré. Le journaliste joue en permanence avec les distances et avec le temps. Ces deux constats militent en faveur du développement du télétravail dans la presse.
Dès lors qu'un journaliste peut être joint n'importe où n'importe quand, dès lors que les applications les plus performantes sont constamment disponibles et qu'il peut transmettre textes, sons, photos et vidéos numérisés depuis pratiquement n'importe où, le fait de travailler chez lui génère de la productivité de deux manières. Il gagne du temps en transports et il produit au moment où il est au meilleur de sa forme cérébrale. Les contacts par téléphone, textos et webcams préservent la nécessaire synchronisation avec l'organe de presse. Rien ne l'empêche de s'y rendre physiquement pour des contacts utiles.
Le télétravail convient aux salariés qui savent exploiter les outils collaboratifs en ligne et qui savent faire preuve d'une vraie responsabilité, notamment dans la gestion du temps. Il serait étonnant que des journalistes ne se comportent pas comme des salariés exemplaires.

Des espaces de réflexion et de valorisation

Dans une configuration dominée par le multicanal, le rich media, le télétravail et le travail collaboratif en ligne, la question des rédactions intégrées ne se pose plus.
A la place des rédactions-usines coincées dans des immeubles-casernes, les organes de presse peuvent aménager des espaces de réflexion éditoriale (brain storming) autour de l'équivalent pacifique des war rooms (salles d'opérations) qui sont, par excellence, des lieux où se prennent les décisions fondées sur le partage de l'information. Cette "tour de contrôle" de l'actualité assure la diffusion multicanal. Elle est directement reliée à l'espace de valorisation des contenus par le rich media.
Avec un espace de réflexion, une salle d'opérations et un centre d'enrichissement des contenus, les organes de presse s'adaptent au XXIème siècle des sociétés développées.

De la cogestion éditoriale

Les outils collaboratifs actuels favorisent la mise en place d'instances - panels, communautés ou conseils - par lesquelles ceux à qui s'adresse l'information doivent pouvoir s'exprimer sur le choix et le suivi des sujets ainsi que sur le traitement de l'actualité.
Esquissée par les journalistes blogueurs, la cogestion éditoriale est une manière éthique de rendre des comptes à ceux qui manifestent leur confiance en achetant des contenus.
Etre à l'écoute des infonautes rétablira la fiabilité des journalistes en leur évitant la tentation de trop céder aux connivences avec les pouvoirs.
Enfin, travailler avec les citoyens les plus intéressés par une information de qualité est également un moyen de développer la créativité journalistique.
Surtout si, le mythe du "journalisme citoyen" s'étant affaissé sur sa propre vacuité, la cogestion éditoriale englobe les contributions, rémunérées en piges, de témoins participatifs.

Payer pour ce qui a de la valeur

Dès lors que de substantielles réductions de coûts sont obtenues par une reconfiguration de l'entreprise - pagination réduite, distribution allégée, locaux réduits à l'essentiel, gains de productivité par le télétravail - la mise au point d'un modèle économique peut s'appuyer sur l'idée simple que les infonautes paient pour obtenir les contenus qui ont de la valeur à leurs yeux.
Ne plus imposer l'achat de l'intégralité d'une publication électronique serait une démarche triplement judicieuse.
- L'internaute ne paie que ce qu'il a envie de "consommer" et non ce que les choix d'une rédaction lui imposent, dans ce qui ressemble à de la vente forcée (4).
- Dès lors que les infonautes achètent les contenus, un lien qui n'est pas seulement commercial s'établit avec la rédaction. Ce n'est ni du marketing ni de la relation client, mais le fait est que l'acheteur se comporte en co-propriétaire d'un contenu et qu'à ce titre la rédaction lui doit des égards: dévoilement des sources utiles, prolongements didactiques, suivi de l'information.
- Les contenus les moins achetés ne perdent rien de leur valeur journalistique et les meilleures ventes ne sauraient orienter la stratégie éditoriale. Il reste qu'une rédaction gagne à mieux connaître ses publics par ce système de vente au détail des contenus qu'elle propose.

Ces quelques idées sont à considérer comme des opportunités. A évaluer, expérimenter, adapter à la faveur d'un bricolage informationnel volontariste et pragmatique.
C'est la seule manière - à l'opposé de la mendicité corporatiste qui consiste à quémander des aides au pouvoir politique - de donner à l'industrie de l'information la flexibilité et l'agilité dont elle a besoin pour survivre dans la fluidité du monde développé.

1) Les idées émises dans ce billet s'inscrivent dans un cadre théorique proposé par Pascal Michon dans "Rythmes, pouvoir, mondialisation" (Presses Universitaires de France), une de mes lectures les plus stimulantes de ces dernières années.

2) L'agilité consiste, pour une industrie ou une entreprise, à (s') investir dans les phénomènes que la fluidité fait émerger. Les firmes pionnières du matériel informatique ne fabriquent plus d'ordinateurs, elles prospèrent dans les services. Constructeur d'ordinateurs, Apple se déploie dans la distribution musicale et dans la téléphonie nomade. A partir d'algorithmes pour un moteur de recherche, Google se répand dans la bureautique, la téléphonie et surtout dans la publicité. Distributeur de produits culturels, Amazon fabrique un lecteur électronique.

3) Dans "L'individu hypermoderne", ouvrage collectif publié par les éditions Erès, François Ascher analyse les conséquences des innovations socio-techniques -imprimerie, télégraphe, radio, phonographe, magnétophone, téléphone, télévision, magnétoscope, messageries téléphoniques et électroniques - sur la gestion individuelle du temps. Le magnétoscope a permis de se soustraire à la contrainte horaire des émissions qui commençaient à 20h30. Le téléphone nomade avec affichage du numéro appelant permet à l'individu de se désynchroniser et de se ré-synchroniser à volonté.

4) Bien que je ne lise jamais le moindre article consacré au sport, l'achat de ces articles m'est imposé si j'achète un quotidien dans un kiosque ou quand je m'abonne au "Monde" électronique. Dans leurs temporalités fragmentées et désynchronisées, les infonautes veulent s'approprier les contenus numériques, qu'ils soient musicaux ou visuels. En matière d'information, le fait que les internautes picorent ce qui est gratuit ne les empêchera pas de payer pour obtenir ce qui leur semblera singulier, consistant et agréable.

jeudi 11 décembre 2008

Les défis stimulants du journalisme alternatif

Journalisme_alternatif_couverture_bis.jpgChris Atton, de l'Université Napier à Edimbourg et James F. Hamilton, de l'Université de Georgie publient aux éditions SAGE une étude sur le journalisme alternatif.

Richement documenté, chargé de références à de profonds savoirs, ce travail universitaire n'est disponible qu'en anglais et n'a guère de chances d'être traduit en français. Mais il arrive au bon moment.
Il s'impose d'emblée comme un outil de discernement parmi d'autres dans la fumeuse controverse sur le "journalisme" citoyen et sa déclinaison démagogique du "tous journalistes".

Les auteurs établissent en effet , et de manière irréfutable, une distinction historique, politique, sociologique et culturelle entre le journalisme établi et le journalisme dissident.

Le prétendue rationalité du journalisme établi

Le journalisme établi est un des instruments de la bourgeoisie comme classe dominante (les auteurs ne sont pas des archéomarxistes mais ils ne craignent pas d'utiliser le vocabulaire le plus pertinent, débarrassé de ses connotations polémiques). La puissance du journalisme établi vient de ce que la bourgeoisie qui a fondé le capitalisme a su lui donner une assise commerciale en rapport avec des contenus populaires tout en lui permettant de se doter de règles et de procédures qui ont l'apparence de la rationalité: culte du factuel, confrontations de plusieurs sources, reportage (1), investigation, invocation d'une objectivité empruntée à la science.

La subjectivité assumée du journalisme dissident

Au moment où le journalisme bourgeois prenait un essor décisif surgissait, pour le contester, un autre mode d'expression publique issu des pamphlets et libelles pré-révolutionnaires. Organe des socialistes américains, "L'appel à la Raison" défie en 1903 les organes d'information du capitalisme triomphant. Au même moment, "Le droit de vote des femmes" interpelle la classe dirigeante britannique.

Se succèdent ensuite les journaux du syndicalisme révolutionnaire, les feuilles clandestines de la Résistance, la presse underground des années soixante, les samizdats de l'ère soviétique finissante, les dazibaos du maoïsme dressé contre l'appareil du PC chinois, les fanzines des grass roots, les polycopiés soixanthuitards, les pages personnelles contestataires, les webzines, les blogs....
Toutes ces formes de publication ont en commun d'être en dissidence. Contre l'ordre établi et contre les valeurs du journalisme bourgeois, en particulier contre sa prétention à produire de l'objectivité. Le journalisme dissident est engagé, donc fondamentalement subjectif, y compris quand il s'adonne au genre établi du reportage.

Apports professionnels du journalisme alternatif

Pratiqué par des militants souvent radicaux, voire extrémistes, le journalisme dissident a posé - et continue à poser - plusieurs problèmes au journalisme établi.

D'abord, les militants journalistes ont accès à des situations humaines, à des phénomènes émergents que les journalistes bourgeois ne peuvent, ou ne veulent pas toujours détecter et décrire. Il est très difficile à un représentant patenté de la presse bourgeoise de rendre compte de ce qui se passe dans les mouvances autonomes ou anarchistes qui sont cependant susceptibles de "faire" l'actualité. A plus forte raison quand ils s'agit de groupuscules.

Ensuite, le fait de rejeter les valeurs, procédures et pratiques du journalisme établi a conduit le journalisme alternatif à créer de nouveaux modes de narration, des styles plus en rapport avec les phénomènes générationels, donnant ainsi un méchant coup de vieux aux contenus de la presse bourgeoise. L'apport culturel et esthétique de ce mode d'expression publique est considérable. Il a donné lieu au "Nouveau Journalisme" des années soixante dont sont issus des écrivains majeurs (2) et à des approches renouvelées du reportage télévisé (3).

Inanité du slogan "tous journalistes"

Les journalistes établis ont donc tout intérêt à prendre au sérieux ceux qui les contestent au nom d'un engagement militant. Ces dissidents de la profession sont au contact de réalités difficiles à appréhender et certains sont capables de créer de nouvelles formes journalistiques.

Rien à voir avec le soi-disant "journalisme citoyen" qui répète et souvent plagie ce que produit le journalisme établi sans le contester - et pour cause: les citoyens qui se prennent pour des journalistes rêvent au fond d'une notoriété terriblement bourgeoise - et, donc, sans créer la moindre alternative au conformisme dominant. Ces incorrigibles polygraphes ne représentent pas plus de danger pour le journaliste établi qu'un peintre amateur pour Garouste ou qu'un bassiste amateur pour Victor Wooten.

A suivre, donc: le mouvement lycéen sur le web...

Une actualisation intéressante du journalisme alternatif aura peut-être l'occasion de se déployer à la faveur du mouvement de contestation lycéen.
Sur le web, forcément.

1) Les auteurs affirment que les origines lointaines du reportage se situent dans le "choses vues" aux XVI et XVIIème siècles par les ambassadeurs qui décrivaient dans des rapports ce qu'ils observaient à l'étranger.

2) En poussant à l'extrême la logique de la subjectivité, le "Nouveau Journalisme" a permis à ses adeptes de mélanger de la fiction à la description de la réalité sociale, ce qui a institutionnalisé le bidonnage et engendré de gros scandales dans les annales du prestigieux prix Pulitzer. Tom Wolfe est un des romanciers américains les plus fréquemment associés au "Nouveau Journalisme" de la fin des années soixante.

3) En France, les débuts de démocratisation de la vidéo légère ont permis à des militants reporters de filmer de l'intérieur - occupations de lycées et de facultés - le mouvement étudiant de 1988 contre la loi Devaquet. Ce journalisme alternatif a donné lieu à un superbe documentaire "Devaquet, si tu savais" réalisé à partir de rushes en provenance de toute la France et que jamais aucun journal télévisé n'a pu diffuser à l'époque. Le film est d'autant plus intéressant que les étudiants qui filmaient leur mouvement de l'intérieur n'étaient pas tout à fait des amateurs: ils étaient soutenus et conseillés par des documentaristes engagés et expérimentés.

mercredi 10 décembre 2008

Une place de marché pour financer des reportages coopératifs

Spot.us est une plateforme californienne sur laquelle des citoyens demandent à des journalistes de réaliser des reportages que des organes de presse peuvent acheter.
Ainsi résumée, la place de marché relèverait d'une forme de journalisme à la demande.

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Cependant, le fonctionnement détaillé de l'espace triangulaire - audiences, reporters, publications - révèle des potentialités plus intéressantes qu'un journalisme soumis aux éventuelles lubies de lecteurs futiles et capricieux.

Le principe de base est celui de l'offre et de la demande mises en relations grâce à ce que l'on appelait dans les années quatre-vingt dix une marketplace C2B (= Consumers to Business).

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Offre: un journaliste dont le profile professionnel est disponible sur le site propose un sujet de reportage et en affiche le prix (frais de réalisation + rémunération).

Le journaliste s'explique en vidéo sur la manière dont il va mener l'enquête et en quoi le sujet est à la fois important et intéressant. Il défend son projet de reportage comme dans une conférence de rédaction. Mais, grosse différence, directement devant ses audiences potentielles. Bonnie, par exemple, plaide pour son projet dont le thème est: "comment la récession économique peut affecter l'industrie du sexe à San Francisco."

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Les offres journalistiques rencontrent une demande ou des attentes dans la mesure où des internautes intéressés par le sujet investissent quelques dizaines de dollars sur ce projet.

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La progression du financement est constamment actualisée et les donateurs peuvent se regrouper en communauté autour du journaliste et de son sujet de reportage.
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Un blog ainsi qu'un fil sur Twitter rendent compte de l'activité de ces communautés d'infonautes.

Quand le montant des dons (fiscalement déductibles) atteint le prix fixé par le journaliste, le reportage peut débuter.

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Il n'est pas publiable avant d'avoir été relu par un vérificateur " factualiste" (= facts checker).
Pour limiter les risques de financements orientés, les investissements individuels ne peuvent pas dépasser 20% du coût total du reportage.

Demande: des internautes déposent sur le site des idées de reportages. Les demandes rencontrent les offres quand des journalistes s'emparent des suggestions qu'ils reformulent parfois. Là encore, le financement est assuré par les audiences.

Publication: un organe d'information qui veut acheter un reportage doit être agréé par Spot.US qui vérifie si le fonctionnement de cette publication correspond à l'éthique de la Société des Journalistes Professionnels.
Si un organe d'information verse 100% du coût du reportage, il en obtient l'exclusivité. S'il verse 50% du coût, il n'en a l'exclusivité que pour une première publication.

L'intérêt, pour une publication, d'entrer dans la coopérative porte d'une part sur une meilleure connaissance des attentes des audiences et, d'autre part, sur une diversification des traitements journalistiques: un "indépendant" a une manière de s'exprimer différente de celle des journalistes intégrés dans l'organisation.

Quand un reportage n'obtient pas son financement, l'argent déposé par les internautes leur est remboursé ou déposé sur un compte destinés à d'autres investissements dans des contenus journalistiques. Les organes de presse agréés peuvent alimenter un compte qui permet à Spot.us de payer des journalistes indépendants afin qu'ils puissent entreprendre des reportages intéressants mais peu demandés.

Donner un pouvoir éditorial aux audiences

Ce n'est pas un hasard si cette expérience de coopération triangulaire a lieu dans la région de San Francisco, berceau des technologies de la communication mais aussi creuset historique d'innovations sociales.

La mobilisation de citoyens impliqués est plus évidente dans la Baie que dans n'importe quelle autre région du monde. Les anciens hippies devenus universitaires, financiers ou chefs d'entreprises y ont crée des formes d'investissements éthiques qui s'efforcent de concilier les valeurs écologistes et la spéculation: plusieurs firmes cotées en bourse en ont subi les implacables exigences (1).

L'engagement peut prendre, en Californie, des formes d'engagement militant en faveur d'un thème d'investigation journalistiques. Des groupes de supporters se forment, arborant des T shirts sur lesquels s'inscrivent les attentes des internautes.

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Cet engagement citoyen se manifeste d'ailleurs dans la hiérarchie des sujets réclamés par les internautes: pollution, fonctionnement de la police, mesures de sécurité dans l'éventualité d'un tremblement de terre. Il n'est pas certain que les organes de presse aient eu spontanément l'idée de lancer une enquête sur les dysfonctionnements de la police à Okland.

Spot_us_oakland_police_blues.jpg

En attendant que soit validé le modèle économique de Spot.us, le premier enseignement qui émerge de cette expérience concerne le rôle des audiences dans la stratégie éditoriale.

Sans verser dans la démagogie ou dans le marketing de l'info, le journalisme a un besoin urgent de relations formalisées avec des audiences motivées et exigeantes.

Seule l'intervention directe et permanente des audiences peut permettre au journalisme à la française d'en finir avec les connivences et le conformisme.

Seul un droit de regard des audiences sur la stratégie éditoriale est de nature à limiter les effets désastreux des connivences entre les journalistes et les pouvoirs politiques (soumission et carriérisme) et les pouvoirs économiques (veulerie et corruption).

Seuls ceux qui font à priori confiance aux journalistes peuvent les dissuader de se copier les uns les autres - les journaux puis la radio puis la télévision, en boucle - dans une quête de conformisme - "surtout, être dans le ton général"- qui est proprement suicidaire.

Il faut maintenant imaginer les modalités d'une implication des audiences.
La solution californienne du financement coopératif ne semble pas adaptée aux mentalités hexagonales.
Reste la communauté d'infonautes dont les membres seraient cooptés.
Cette communauté proposerait des thèmes d'investigation.
Elle interpellerait la rédaction sur le traitement de l'actualité.
Elle imposerait une régulation des emballements médiatiques.
Elle exigerait un meilleur suivi, voire un approfondissement des dossiers importants.

Il s'agit bien, comme l'a écrit le New York Times, de donner un pouvoir éditorial aux audiences.

Les outils existent, qui peuvent favoriser l'affirmation de ce "Tiers-Etat de l'information" (2).

(1) Des fonds d'investissements éthiques californiens ont obligé une puissante firme japonaise à renoncer à construire une installation industrielle sur un site de reproduction des baleines; ce projet avait été obtenu grâce à la corruption des décideurs mexicains. Les fonds éthiques californiens ont amené d'autres investisseurs à vendre massivement leurs actions, ce qui a provoqué la chute en bourse de la firme japonaise. Ils se sont également donné les moyens de révéler la corruption des politiciens mexicains.

(2) La référence au Tiers-Etats de 1789 n'a évidemment rien à voir avec la sinistre bouffonnerie des "états généraux" de la presse. Il s'agit d'une métaphore historique dans laquelle le rôle de l'aristocratie est tenu par les propriétaires des organes de presse, les journalistes incarnant le bas clergé médiatique, les lecteurs-auditeurs-téléspectateurs-internautes s'entassant dans un Tiers-Etat que les deux castes professionnelles méprisent.

jeudi 27 novembre 2008

Attentats de Bombay: "citizen journalists" plus commentateurs que reporters ou analystes

Amy Grahan, du blog collectif E-Media Tidbits, a eu l'excellente idée de s'intéresser, dès mercredi soir, à la couverture des attentats terroristes en Inde:

- par les médias traditionnels

- par les réseaux sociaux

- par les blogs.

Le classement opéré par la consultante en communication de Boulder (Colorado) incite à comparer les contenus des trois vecteurs disponibles sur le web. Il résulte de cette confrontation un double constat:

- les réseaux sociaux se contentent de "citer" les contenus des médias traditionnels

- les blogueurs commentent et lancent des initiatives humanitaires.

Bombay_mosaique.jpg

Les "journalistes" citoyens ne produisent ni information ni analyse

Les contenus des blogs n'ont même pas la valeur de témoignages exclusifs. Ils sont d'une parfaite banalité comme ce billet qui raconte comment des individus qui voulaient prendre un verre à une terrasse ont entendu des coups de feu...Souvent, d'ailleurs, les "articles" des "journalistes" citoyens se terminent par "...alors, on a allumé la télé pour savoir ce qui se passe."

Si les "journalistes" citoyens n'ont pas accès aux lieux privilégiés d'observation, ils n'ont pas davantage la capacité de produire la moindre analyse originale sur les tenants et les aboutissants de la tragédie. Reprocher aux services de sécurité de ne pas avoir prévu les attaques ne constitue pas une analyse. C'est une réaction. Elle n 'apporte rien tant qu'elle n'explique pas pourquoi les services de renseignement n'ont rien su.

Les photos de blogueurs ne présentent aucun intérêt. Elles montrent, au mieux, une foule de spectateurs tenue à distance par le service d'ordre; au pire, des débris dans des rues...

Bombay_terroriste_possible.jpg

Le seul document intéressant est celui d'un possible terroriste. L'auteur n'est pas connu. Il peut s'agir d'un employé d'hôtel, d'un otage libéré ou d'un journaliste. En tous cas, c'est un document de presse.

Critique hypocrite des médias et rumeurs symptomatiques

La vacuité du "journalisme" citoyen est comblée par deux réactions significatives:

1) les réseaux sociaux et les blogueurs accusent les médias traditionnels de privilégier le spectaculaire, le sensationnel, l'émotion...

2) les micro-blogeurs font état d'une rumeur selon laquelle les médias traditionnels auraient perturbé le fonctionnement de Twitter.

Bombay_Mumbai_twitter_logo.jpgExcellent exercice de vérification journalistique: dans son souci d'évaluer la consistance de cette rumeur, Amy Grahan découvre que le gouvernement indien "aurait" demandé aux adeptes de Twitter de ne pas renseigner les terroristes en répercutant les mouvements des forces de l'ordre tels que les médias les décrivent (curieux, car les terroristes peuvent écouter directement les médias sans passer par Twitter), que la BBC "aurait" repris un tweet sans le vérifier (étonnant de la part de la BBC). Amy finit par débusquer l'origine de la rumeur chez un abonné de Twitter qui ne réside pas en Inde, mais à Boston (USA)

On peut reprocher beaucoup de failles et de travers aux journalistes - je ne m'en prive pas - mais le fait est que le "journalisme" citoyen est incapable de donner du sens à un évènement soudain comme la tragédie de Bombay ou à un phénomène complexe comme la crise financière.

samedi 8 novembre 2008

Une plate-forme de témoignages en temps réel sur la crise du Congo

Signalée par Jean-Luc Raymond, Ushahidi fournit en temps réel des témoignages sur ce qui se passe en République Démocratique du Congo.

Ushahidi_carte_generale_avec_codes_couleurs.JPG

Toute personne qui, sur place, assiste à un évènement significatif peut raconter ce qu'elle a vu par téléphone (SMS, mail) ou par tous les fichiers web via un ordinateur connecté.
Les auteurs des récits sont invités à spécifier la nature des faits qu'ils relatent. Quatorze catégories de faits ( incidents, batailles, pillages, viols, déplacements de populations, épidémies, etc...) permettent à la base de données d'affecter un code de couleurs à chaque type de tragédie.
Ushahidi_verifie_oui_non.JPGLes récits font l'objet d'un classement chronologique et ils sont localisés sur une application Google Maps.
Dès le premier coup d'oeil, l'infonaute appréhende globalement la situation dans deux de ses multiples dimensions: ce qui se passe et où ça se passe. Il est également averti du fait qu'un témoignage a été, ou non, vérifié.
A côté des récits spontanés, il peut consulter une liste d'articles publiés par les médias ordinaires.

Ushahidi_attaque_Rutshuru.JPG
Un exemple de récit (vérifié) a été fourni samedi après midi après l'attaque d'un camp du CNDP tutsi par une milice congolaise MayiMayi. Le témoin fait état d'un massacre en représailles, les combattants tutsis pénétrant dans chaque maison pour abattre systématiquement tous les hommes qu'ils trouvaient sous les yeux de représentants de la force d'interposition de l'ONU, qui ne semblaient pas en état d'intervenir, d'après l'auteur du témoignage.

Un outil adapté aux crises
Ushahidi a été crée au début de 2008 par un groupe de développeurs et de blogueurs qui se méfiaient du traitement de la crise au Kenya par les médias traditionnels.
Ushahidi_diagramme.JPGErik Hersmann, un blogueur américain, fils de missionnaires, est retourné en Floride pour créer une ONG dont plusieurs membres experts en informatique ont construit un CMS ( Système de Gestion de Contenus) facile à déployer. Un système original puisqu'il est capable d'intégrer des SMS dans des formats spécifiquement web.
L'application a d'ailleurs été classée parmi les plus prometteuses de l'année par la célèbre Technology Review du MIT. De plus en plus sophistiquée, Ushahidi a collecté les témoignages sur les évènements du Kenya, puis elle a fonctionné sur les violences contre les immigrants en Afrique du Sud. La voici maintenant en action au Congo.
C'est un outil Open Source, à la disposition de tous. C'est la plate-forme d'information en temps réel la mieux adaptées aux grandes crises.

La vraie place du "journalisme citoyen"
Ushahidi a aussi le mérite de situer enfin et concrètement le rôle du "citizen journalism" dans l'information à l'ère des réseaux.
Par son nom, elle indique que les contenus ne sont pas majoritairement des articles rédigés par des journalistes. "Ushahidi" signifie "témoignage"en langue swahili. Pas "article", ni "éditorial", ni même "reportage" et encore moins "enquête".
Cette salutaire distinction entre "témoins" et "journalistes" signifie que les citoyens peuvent voir des choses que les journalistes ne voient pas; mais ils ne peuvent pas construire l'actualité, c'est à dire donner un sens global, et généralement provisoire, aux évènements.

Il n'y a pas de corporatiste hautain dans le fait de rappeler qu'un témoin n'est pas un reporter et qu'un citoyen n'est pas éditorialiste sous prétexte qu'il publie ses opinions.
Ushahidi_logo.JPGAu contraire. Ushahidi prouve que les journalistes ont absolument besoin de citoyens vigilants qui alertent et qui racontent.

D'abord parce que les témoignages leur permettent de hiérarchiser les évènements à inclure dans le traitement de l'actualité.
Ensuite et surtout parce que plus les gens sur place raconteront ce qui se passe, moins les journalistes seront tributaires des communiqués officiels et des manipulations des pouvoirs en place. Même si un récit ne semble pas fiable à 100% à priori: il appartient précisément au journaliste de le vérifier.
Et puis, certaines de ces humbles "choses vues et racontées à chaud par des non professionnels" auront peut-être une portée historique bien supérieure à celle de nombreuses productions journalistiques.

lundi 6 octobre 2008

Quelques outils pour observer et comprendre la crise financière

NYT_chute_du_Dow_Jones.jpg
Quand l’actualité évolue très vite et quand tous les organes d’information tentent de la traiter au plus près du temps réel, les sources sont tellement nombreuses et redondantes que le journaliste risque l’égarement de la raison.
NYT_DowJones_bis.jpg
Ajoutés à la dimension mondiale et au caractère multiforme de la crise, la profusion de dépêches et l’emballement médiatique saturent l’entendement.

NYT_DowJones_ter.jpg
Pour comprendre, raconter et expliquer, il faut paradoxalement restreindre le nombre d’outils d’observation.

Les alertes des sources fiables

Dans la répartition que je préconise entre recherche active et collecte passive, cette dernière rationalise la frénésie de nouvelles grâce aux alertes qui, comme celles du Wall Street journal du New York Times ou du Monde, moins réactif mais donc plus sélectif, délivrent les faits bruts les plus récents en une seule ligne sans omettre de les relier à une ou plusieurs explication(s) disponible(s) quelques minutes plus tard.

Alerte_Le_Monde_CAC_40_V2_mieux.jpg

Un moteur singulier

Je ne citerai pas, par charité, les moteurs classiques qui produisent au mieux du conformisme en proposant tous les mêmes dépêches dans le même ordre, au pire des réponses qui n’ont aucune pertinence. Deux exceptions cependant.
D’abord Google qui dénichait ce lundi un intéressant podcast délivré par l’école HEC de Lausanne: six minutes d’analyse par un professeur d’économie de Harvard.

Podcast_HEC_Lausanne_V2_medilleur.jpg

Ensuite, et c’est la bonne surprise, le moteur Echonimo, développé par le site Retronimo.

Moteur_echonimo.jpgEchonimo est précieux en ces temps fébriles parce qu’il ne propose que 116 réponses à la requête « crise financière » (Google en déverse cinq millions) et parce que ces résultats d’origines diversifiées mais très pertinents sont chronologiquement répartis entre une "actualité du jour" et une "actualité de la semaine". Le journaliste peut, dès lors, construire son récit et le mettre en perspective.

Annuaires et portails

Pour prolonger cette mise en perspective- exercice qui oblige à prendre du recul sans renoncer à l’instantanéité – rien de tel qu’un portail ou annuaire, répertoire de sites spécialisés bien classés.

Annuaires_portail_Finaperf_logo.jpg

Finaperf est celui qui contient les ressources les mieux adaptées au suivi de l’actualité avec un minimum de distanciation.

Il est à peine plus performant que le portail Ernstrade, lui aussi passionnant. Ces deux voies d’accès aux gisements électroniques de données et d’analyses permettent de sélectionner des sources à consulter régulièrement pendant la durée de la crise.

Annuaires_portail_Ernstrade_logo.jpg

Effondrement du "journalisme citoyen"

Pas grand-chose du côté des blogs. La crise financière montre les limites du soi-disant "journalisme citoyen", mythologie du Web 2.0 qui s'effondre dans les mêmes profondeurs abyssales que les indices boursiers.
La raison en est que si des citoyens peuvent évidemment publier leurs opinions sur la crise - opinions généralement copiées sur celles des gourous médiatiques qui disent tous les mêmes choses- les citoyens sont beaucoup moins aptes que les journalistes à trouver et à structurer les données et les analyses qui permettent de comprendre et d'expliquer le cours des évènements. Ces évènements démontrent qu'il peut y avoir des citoyens témoins, des citoyens commentateurs et des citoyens vigilants à l'égard des médias, mais qu'il ne peut pas y avoir de citoyens journalistes pour la simple raison qu'ils n'ont pas les moyens, l'organisation et les procédures dont disposent les rédactions.

Fulgurance et complexité

Seuls importent, en ces temps de fulgurance et de complexité, les blogs d'experts, comme celui de Nouriel Roubini évoqué dans un précédent billet. Blog tellement pertinent que Martin Wolf, éditorialiste du Financial Times, avait repris le scénario en 12 séquences de la crise en cours. C’était le 21 février 2008 sur le site Contre Info.

Contre Info est à consulter périodiquementContre_info_logo.jpg en raison de la diversité et de la qualité de ses contributeurs.Pas vraiment didactique mais utile, quand même, pour qui veut comprendre ce qui se passe en évitant les fadeurs médiatiques. Ce site se donne pour ambition de diffuser «Les infos absentes des prompteurs des journaux télévisés ».
Il est donc salutaire.

mercredi 3 septembre 2008

Culture Web, une somme sur l'écosystème de l'information

 "Culture web" est un très gros livre (890 pages) qui coûte très cher (50 euros), mais qu’on ne peut pas ignorer. Pour décrire la « manufacture mondialisée des produits de contenu », les éditions Dalloz ont demandé à Xavier Greffe et à Nathalie Sonnac, spécialistes de l’économie de la culture et des médias, de mobiliser 58 auteurs et de solliciter 14 points de vue. Le résultat en 49 chapitres est impressionnant et, par certains côtés, déroutant.

Impossible de résumer le sommaire dont on trouve un aperçu très condensé sur le site de l’éditeur. Par ailleurs, le site de l'émission de France Culture "Place de la Toile" a mis en ligne l'enregistrement d'un long entretien avec Xavier Greffe et l'un des contributeurs.

Il est question, dans cette somme, de la création artistique, du marketing, du commerce électronique, des blogs, des publics et de leurs pratiques; bref, de l'écosystème électronique au sens le plus large et le plus détaillé.

Phénomène sans précédent, donc singularité, donc émergence

D'emblée, dès la deuxième page de l'introduction générale, l'ouvrage fait un constat crucial. Partout en Europe, mais surtout en France, les internautes délaissent la télévision et la presse écrite: "(...) c'est la première fois dans l'histoire des médias de masse que la consommation de l'un se fait au détriment de(s) l'autre(s)."
Au siècle dernier en effet, l'apparition de la radio n'avait pas soustrait de lecteurs aux journaux et l'hégémonie progressive de la télévision n'avait pas enlevé d'auditeurs à la radio.
Le fait qu'internet capte des audiences au détriment de la presse écrite, de la radio et de la télévision constitue une singularité dans les évolutions à longue portée.
Or, dans la logique de la complexité qui fait partie des outils intellectuels de la veille stratégique, une singularité "annonce" en général une émergence, c'est à dire une transformation profonde et durable d'un système.

C'est le système informationnel qui est en cours de transformation. Allons directement au chapitre 5, qui traite du journalisme.

Accélération et maîtrise

Dans « Les métamorphoses de l’information » (1), Rémy Rieffel , sociologue des médias et directeur du master professionnel à l'IFP, dresse l’inventaire des défis auxquels la profession est confrontée : industrialisation, concentration, internationalisation, risques d'uniformisation, accélération de la diffusion.

Sur ce dernier point, je suis en désaccord avec l’évocation du catastrophisme lancinant de Paul Virilio pour qui la vitesse interdit la réflexion. A mon avis, seuls les journalistes qui ne veulent pas, ou ne savent pas, utiliser les méthodes et les outils actuels sont en danger.
Appliqué à l’automobile, le raisonnement de Virilio - prophète patenté des malheurs technologiques - revient à prétendre que les voitures d’aujourd’hui sont plus dangereuses que celles des années cinquante parce qu’elles roulent plus vite; c’est faux: les pneumatiques, la tenue de route, le freinage, la conception générale des véhicules ont progressé plus rapidement que la motorisation; les journalistes menacés par l’accélération de l’information peuvent se comparer à des conducteurs qui foncent au volant de puissantes berlines sans savoir où est le frein.
Les moteurs de recherche, les logiciels d’analyse et les méthodes de vérification sont au journalisme d’aujourd’hui ce que le frein à disque, l’ABS, les dispositifs anti-dérapages et la correction de trajectoire sont aux voitures actuelles.

Quand le web corrige les dérives

Oublions le sinistre Virilio et revenons aux conditions pratiques de l’exercice du métier d’informer.
Rémy Rieffel désigne plusieurs risques réels, tous antérieurs au web, mais que le web peut amplifier : « journalisme de communication », « information spectacle », « prévalence de l’émotion ». On touche ici à l’un des aspects les plus déroutants du livre. Ces dérives sont historiquement imputables à la presse écrite, à la radio et surtout à la télévision; elles ne devraient donc pas figurer comme de nouveaux risques dans un ouvrage consacré au web. Lequel, en de nombreuses circonstances, permet de corriger les errements des médias traditionnels. Dans l’affaire dite « Kerviel », ce sont les blogs d’experts (des traders ) qui ont permis d’équilibrer la stratégie de communication de la Société Générale.

Culture de l’information

Le plus intéressant, dans ce chapitre, porte sur les nouvelles formes de consommation de l’information: fragmentation de l’offre de contenus, morcellement du cadre commun de l’information, méfiance du public à l’égard des médias et progression de la compétence de ce public en matière d’information. « L’attitude des consommateurs est ambivalente puisqu’elle oscille entre submersion et sélection, entre conformisme et distanciation, entre ignorance et méfiance. Les moins instruits et les moins aguerris risquent de se noyer dans le flot continu d’informations dont l’une chasse l’autre; les plus instruits et les plus vigilants vont au contraire tirer leur épingle du jeu en sélectionnant à bon escient l’information qui les intéresse. »
Cette "culture de l’information" existait avant le web (il y a toujours eu des lecteurs avertis et d’autres, qui se contentent de « torchons ») mais le web stimule et enrichit la culture des infonautes: « Internet est une œuvre ouverte au sein de laquelle chaque internaute, dans l’enchevêtrement des options possibles, bâtit un parcours singulier en fonction de ses centres d’intérêt et de sa curiosité. »
Un des défis que le journalisme devrait s'attacher à relever consiste à se donner les moyens de résorber la "fracture informationnelle" qui se superpose à la "fracture numérique", c'est à dire à intéresser à la fois les moins instruits et les plus aguerris des internautes.

D’où ces deux conclusions positives:

1 – la valeur ajoutée du journalisme réside, plus que jamais, dans la capacité de sélectionner, vérifier et hiérarchiser l’information.

2 – les relations entre journalistes et citoyens sont en train de se remodeler autour d'une l'interactivité qui va beaucoup plus loin, grâce au web en général et aux blogs en particulier, que les traditionnel et passablement hypocrites "courrier des lecteurs" et autres "point de vue du médiateur".

Ces deux bonnes nouvelles s’adressent à ceux des "professionnels de la profession" qui ont compris que leur survie dépend de leur volonté de s’approprier les outils et les méthodes actuels de production et de diffusion de l’information.

1) Le copinage, la complaisance et le narcissisme étant étrangers à mon comportement, ce n'est pas parce qu'une phrase de mon livre est citée que je fais état de "Culture web" mais bien parce qu'en dépit de réserves sur certains points - dont le transfert systématique vers le web de problèmes propres aux médias traditionnels - ce travail considérable est un inépuisable gisement de réflexion (s).

mardi 1 juillet 2008

Jean-François Kahn à "Marianne": réponses à apprendre par coeur

A lire de toute urgence et à conserver précieusement, l'entretien que Jean-François Kahn accorde à l'hebdomadaire "Marianne" N° 584, en kiosques du 28 juin au 4 juillet 2008. Rien que pour ces quatre pages, c'est un numéro historique, un collector. Les écoles de journalisme devraient en imposer une lecture commentée à tous leurs étudiants.

Marianne_JFK.jpg

Le seul problème que posent les réponses de Jean-François Kahn aux questions de Michel Azaïs, c'est, d'une part, le choix entre les réflexions à longue portée et les jugements acérés sur les journalistes en vue et, d'autre part, le nombre de citations que l'on peut s'autoriser sans sombrer dans le plagiat au détriment de "Marianne". Deux réflexions et deux citations ne devraient pas nuire aux ventes de l'hebdomadaire, ni à ses abonnements en ligne.

Les vices cachés du journalisme à la française

La notion d'asservissement volontaire relie ces deux phrases: "Quand j'ai commencé dans cette étrange profession, à la fin de 1959, il y avait de nombreux journalistes issus de la Résistance dans les quotidiens; mais beaucoup des petits et des grands chefs(...) venaient du vichysme ou avaient donné dans la collaboration."Voilà pour le passé.

Le présent: "J'ai été très marqué, et je le suis encore, par cette propension de certains journalistes, au nom de leur réussite sociale, ce que je peux comprendre, à se laisser happer par l'émanation du pouvoir et de l'argent."

Deux jugements vérifiés et vérifiables:

Jugement N°1, vérifié par l'auteur de ce blog: "(...) l'article de "Marianne" qui présente Jean-Claude Dassier comme un grand pro estimé de ses pairs m'a fait (un peu) rigoler."

Jugement N°2, facilement vérifiable: "Jean-Michel Aphatie, autre cas hélas, de soumission volontaire à la pensée dominante, explique que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes médiatiques."

Avantage au web

Je suis d'accord avec Jean-François Kahn quand il prévoit que la situation des médias classiques va s'aggraver et je souscris, évidemment, à l'idée que la crise des médias classique ne peut que profiter au web.

Une dernière pour la route ?
"Pourquoi de plus en plus, de nos jours, les mauvais sont-ils plus systématiquement promus que les bons ?"... Je ne cite pas la réponse, exprès pour vous obliger à lire l'intégralité de ce manifeste.

Vite, aux kiosques citoyens !

lundi 26 mai 2008

Blogueurs, journalistes et rich media

Aux récentes Rencontres Wallones de l'Internet Citoyen, à Charleroi, trois blogueurs de Roubaix m'ont amené à parler de deux sujets sensibles:

-les rapports entre journalistes et blogueurs

- le rich media

Leblog2roubaix_scene_itv.jpg

Sur le premier point, je maintiens sans aucun esprit de corporatisme que la notion de "citizen journalist" est une imposture. En réponse à une question directe de Sophie, je développe en trois points l'apport crucial des blogueurs dans l'amélioration de la qualité de l'information, grâce au web.

Sur le second point, je résume une conviction profonde, concrètement vérifiée par les stagiaires du CAPJC de Tunis: non seulement le rich media est le moyen d'expression le mieux adapté à l'état actuel des moyens de communication mais il offre aussi l'opportunité de mieux analyser les évènements, ce qui est une forme de régénération du journalisme.

Leblog2roubaix_signatures.jpg

Si mes réponses présentent un intérêt, c'est grâce à la qualité de mes interpellateurs.
Comme quoi, il n'est pas nécessaire d'être journaliste pour poser les bonnes questions.
Des blogueurs peuvent signer des interviews bien ajustées sans se prendre pour des journalistes.

mercredi 30 avril 2008

Comment le journalisme peut reconquérir une légitimité

Rédiger une note à partir d'une séquence vidéo dans laquelle je suis interviewé est un exercice délicat: je ne souffre pas de narcissisme et la notoriété m'intéresse moyennement car j'ai pu en observer les ravages dans la sphère médiatique. Mais, pas de fausse modestie: d'une part, le questionnement intelligent de François Guillot et Emmanuel Bruant du blog Internet et Opinion m'a obligé à improviser une argumentation féroce mais sincère qu'ils ont su synthétiser et, d'autre part, je reviens des huitièmes Rencontres Wallonnes de l'Internet Citoyen où j'ai été amené à parler de deux thèmes qui figurent, justement, dans la séquence vidéo enregistrée quelques jours plus tôt.

En outre l'actualité hexagonale - du soi-disant SMS élyséen qu'un "investigateur" patenté n'a pas vu, à une fausse information récemment lancée sur les ondes par un parangon de la servilité journalistique - fournit un arrière plan assez éloquent à la réflexion que voici sur la légitimité du journaliste.

Légitimité = valeurs reconnues

La légitimité d'un élu, d'une marque, d'une organisation, d'un individu repose sur la reconnaissance, par une communauté, des valeurs dont l'élu, la marque, l'organisation ou l'individu se réclament explicitement ou auxquelles ils se réfèrent implicitement.
Chaque mot compte dans cette définition volontairement détaillée. Cependant, s'il fallait n'en retenir que deux, ce serait: "valeurs" et "reconnaissance". En effet, n'importe qui peut afficher les plus belles valeurs - et dans le journalisme français, on ne lésine pas sur l'emphase - mais si elles ne sont pas reconnues, validées, il n'y a pas de légitimité.
Si un élu prétend incarner l'honnêteté et si, à la suite d'un scandale, les citoyens ne le reconduisent pas dans ses fonctions démocratiques, il perd la légitimité que confère le suffrage universel. Si un constructeur de véhicules automobiles érige la sécurité en valeur cardinale pour asseoir sa réputation et si ses voitures présentent des défauts qui mettent les occupants en péril, sa légitimité est atteinte. Si une organisation caritative détourne l'argent des donateurs à des fins autres que la cause qu'elle prétend défendre, elle perd sa légitimité. Si un journaliste se prétend crédible et s'il commet, non pas des erreurs, mais des fautes en contradiction avec ce que les audiences attendent d'un journaliste crédible, il perd sa légitimité. (Accessoirement car c'est son problème, quand il donne des leçons à l'ensemble de la profession, il se couvre de ridicule sans risquer sa vie puisque si le ridicule tuait la professions serait décimée.)

Trois valeurs pour une re-légitimation

Sans prétendre au rôle - très accaparé - d'arbitre des élégances journalistiques, il me semble que le journaliste de l'ère électronique peut régénérer une légitimité défaillante en affichant et en respectant dans la pratique quotidienne trois valeurs:

1 - fiabilité: degré de confiance que l'on peut accorder à une personne mais aussi probabilité de bon fonctionnement d'un système ou d'un dispositif, c'est à dire d'une rédaction voire d'un organe de presse.

2 - capacité : compétence, aptitude et habileté désignent des caractéristiques individuelles comme le discernement - qui permet par exemple d'évaluer une rumeur ou de vérifier si une personnalité médiatique est morte ou vivante - mais aussi le potentiel d'une rédaction, d'un organe de presse qui les rendent plus ou moins intéressants dans le collecte, le traitement et la diffusion de l'information.

3 - innovation : remettre en cause les méthodes professionnelles habituelles est tout simplement le minimum de respect que le journaliste doit à ses audiences (lecteurs, auditeurs, téléspectateurs, internautes) quand les modes de vie transforment radicalement les modalités de réception et d'assimilation de l'information. Refuser le web en le qualifiant de "moulin à rumeurs" qu'il faudrait "civiliser", c'est afficher le plus grand mépris pour les gens qui ont choisi de s'informer sur le Réseau. C'est aussi la marque d'une profonde stupidité, attitude largement répandue dans le journalisme franchouillard dont les générations descendantes souffrent de technophobie aigüe; les générations montantes de journalistes sont moins inhibées face aux technologies.

Le journaliste et les blogueurs

Avec cette légitimité reposant sur trois valeurs indissociables, le journaliste se distingue du blogueur démagogiquement qualifié de"journaliste citoyen".

Un blogueur peut produire une information, un "scoop", parce qu'il a été le témoin privilégié ou exclusif d'un fait ou d'un phénomène.

Un blogueur peut savoir, dans tel ou tel domaine, beaucoup plus de choses qu'un journaliste. Il peut avoir sur tous les problèmes d'actualité une opinion plus originale que celles des journalistes. (En France, étant donnés le conformisme et les connivences qui régissent la profession, ce n'est pas très difficile).

Un blogueur peut écrire ou s'exprimer oralement beaucoup mieux qu'un journaliste. (Ce n'est pas très difficile non plus.)

Malgré les trois caractéristiques qui peuvent être séparément attribuées aux blogueurs, aucun d'entre eux ne peut se prévaloir des trois valeurs indissociables qui constituent la légitimité du journaliste.

S'il a vu quelque chose qu'un journaliste ne peut pas voir, s'il sait quelque chose qu'un journaliste ne peut pas savoir, le blogueur est un témoin ou un "initié" (insider).

S'il a des opinions aussi originales que judicieuses sur certains aspects de l'actualité, le blogueur est un citoyen dont le point de vue est respectable et - parfois - précieux.

Le blogueur peut savoir des choses passionnantes, avoir des réflexions éblouissantes et les exprimer de manière remarquable, il n'est pas journaliste au prétexte que le blog lui permet de diffuser. (Si c'était le cas, tous ceux qui ont édité des livres à compte d'auteur seraient des écrivains; il se trouvent que parmi tous ceux qui publient des livres, certains sont plus légitimes que d'autres en tant qu'auteurs. Quant à la légitimité d'écrivain, elle repose sur des valeurs que le marketing des maisons d'éditions ne parviennent pas à éroder.)

Si un blogueur peut se prévaloir des trois valeurs qui fondent la légitimité du journaliste, alors il est journaliste. Ou journaliste blogueur.

vendredi 18 avril 2008

Un vrai débat sur l'avenir du journalisme

Découverte grâce au blog Samsa News de Philippe Couve, producteur et présentateur de l'Atelier des Médias sur RFI, une note de Jeff Jarvis sur l'avenir du journalisme m'entretient depuis plusieurs jours dans un état d'intenses cogitations. Cette note du 14 avril 2008 ouvre une réflexion prospective parmi les plus originales de ces dernières années. Remarquablement argumentée et illustrée par des schémas imparables, la vision de Jarvis me tracasse.

Impossible de ne pas adhérer à la première remarque du professeur de journalisme: les nouvelles du monde parvenant à l'individu par l'entonnoir des médias est, en effet, une notion périmée. Et on accepte naturellement le diagramme qui montre que la presse est devenue une source parmi d'autres: sites web des entreprises, des organisations, des gouvernements, blogs.
Mais déjà, deux objections pointent: d'abord le fait que l'on puisse "avoir des nouvelles" par d'autres canaux que ceux de la presse n'est pas nouveau dans la sociologie de l'information; ensuite, justement, les citoyens ont appris à faire la différence entre la publicité, la propagande, le prosélytisme et l'information proprement dite, c'est à dire les nouvelles formatées par l'industrie de la presse.

Avenir_journalisme_me_sphere.jpg

Dans le schéma ci-dessus de Jeff Jarvis, l'idée que l'individu qui "consomme" de l'information est désormais au centre de l'écosystème est capitale. Mais différencier les moteurs de recherche des sites éditoriaux dans l'accès à l'information est une présentation largement fallacieuse pour la simple raison que les moteurs sollicités par une requête sur l'actualité conduisent le plus souvent vers des sites de journaux.

Méfiance à l'égard de l'absolue primauté du récit

Avec d'autres schémas que je ne peux reproduire ici sous peine de plagiat, Jeff Jarvis en arrive à sa thèse la plus perturbante. Je la résume: puisque ce qui intéresse les audiences, c'est le récit de l'évènement, tout - les journalistes, les salles de rédaction, le processus de fabrication de l'information - tout doit s'organiser autour de du récit. Outre que le mot "story" me rend méfiant depuis que j'ai lu l'excellent "Storytelling" de Christian Salmon (éditions La Découverte), j'assume un désaccord avec l'éminent professeur sur la nature de l'information et, par conséquent, sur les mutations à venir de la fonction journalistique.

Avenir_journalisme_planisphere.jpgAinsi, aucun individu moyennement cultivé ne pourra donner la moindre signification à cette cartographie de l'actualité mondiale le vendredi 18 avril à 16h20. Un journaliste normalement constitué doit pouvoir y reconnaître des "sujets" de cette journée.(S'il en est incapable, il n'a rien à faire dans ce métier.)
Mais surtout, si l'on considère que les citoyens veulent de l'information sur les évènements qu'ils ont du mal à comprendre, il faut leur apporter une véritable ingénierie de l'actualité. Exemple: la crise des subprimes, phénomène qui dure depuis plus d'un an et qui s'aggrave en affectant leur vie quotidienne.

Le citoyen seul face à la crise des subprimes

Je défie un individu moyen de trouver, seul, les bonnes informations sur cet évènement extraordinairement complexe et de construire, seul, une cohérence à partir des informations chaotiques qu'il aura quand même pu glaner ici et là. Dans l'image ci-dessous, la texture blanche, grise et noire symbolise la profusion chaotique de toutes les informations disponibles à un moment donné sur le web. J'ai emprunté des métaphores simples à la Gestalt Theorie afin de montrer que seuls des journalistes peuvent mettre en évidence les structures élémentaires des fonds spéculatifs, celles du système bancaire, celles des institutions monétaire, celles des entreprises. En dehors de quelques cercles d'initiés, seuls des journalistes peuvent établir les liens entre les principaux acteurs de cette crise.


Ce qui signifie que le journaliste doit accepter de ne plus être un simple collecteur et se contenter d'énumérer des faits épars sélectionnés non pas en fonction de leur consistance et de leur portée mais en selon leur ordre d'arrivée sur les écrans, les plus récents étant réputés les plus importants. Cette fonction est désormais assumée par les portails et les agrégateurs.

La fin programmée des ânonneurs de dépêches

Entendre à la radio ou voir sur des chaînes câblées, des hommes et des femmes incultes ânonner des titres de dépêches dont ils ne comprennent manifestement pas le sens est un des spectacles les plus affligeants du moment. L'avènement de l'information continue est une des causes de cette déqualification de la profession: avant France Info, LCI, et autres I-télé, le présentateur pouvait être un parfait abruti - il y en avait - mais ce n'était pas très gênant. L'essentiel de l'information n'était pas dans ses "lancements" mais dans les interventions des journalistes spécialisés (lesquels rédigeaient souvent les "lancements" à la place de présentateurs qui avouaient, dans certains domaines comme l'économie, "ne rien comprendre à tout çà"). Aujourd'hui, l'information n'est souvent composée que de lancements rédigés par des journalistes dont on peut effectivement se passer dans la vision de Jeff Jarvis. Dans certaines industries, des métiers sous-qualifiés ont effectivement été remplacés par des robots.

Avenir_journalisme_crise_causes_effets.jpg

Les journalistes dont on ne pourra pas se passer seront ceux qui pourront produire rapidement une analyse des causes et des conséquences d'une crise, ou d'une catastrophe, ou d'un évènement complexe, en mettant en cohérence les faits décisifs éparpillés dans le chaos informationnel. Cette analyse, qui peut et doit comporter des récits, des témoignages, est la base de l'ingénierie de l'actualité.

Avenir_du_journalisme_dispositif_multicanal.jpg

La seconde phase de cette ingénierie de l'actualité est la maîtrise des canaux de diffusion. Dans ce schéma, l'individu consommateur d'information n'est pas aussi visible que dans le schéma de Jeff Jarvis mais il est au coeur du dispositif. Le journaliste sait que ses audiences recoivent désormais l'information par plusieurs vecteurs - radio, journal, téléphone nomade, web, télévision - et il organise la diffusion de ses contenus pour satisfaire au mieux les attentes de ses audiences. Un internaute seul face au web organise peu, ou mal, la réception de l'information et ne reçoit aucune mise en cohérence des récits qui lui sont généreusement proposés.

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Troisième composante de l'ingénierie de l'actualité: la planification de la diffusion. Contrairement à ce que suggère Jeff Jarvis, une "story" peut avoir une fin. Il arrive, en effet, qu'une actualité soit recyclée - récupérée et réinterprétée - par l'Histoire. Ce qui est vrai, c'est que - le consommateur étant toujours au centre de l'infosphère - les journalistes ne peuvent plus se permette de sautiller d'un sujet à l'autre au gré des humeurs médiatiques et des petits arrangements implicites avec les pouvoirs économiques et politiques. Il faut donc construire une relation neuve avec les consommateurs exigeants d'information. Pas sur le modèle du courrier des lecteurs ni sur celui des dérisoires médiations, mais sur la base d'un partenariat qui concerne l'ensemble du projet éditorial.

Sur ce graphique,les journalistes à gauche et leurs audiences à droite, collaborent dans la gestion du projet éditorial et dans le contrôle du processus de production et de diffusion de l'information.

Avenir_du_journalisme_relations_journalistes_audiences.jpg

Le journaliste capable de donner du sens au chaos informationnel, de faire émerger la cohérence cachée des évènements complexes doit rendre des comptes à ceux qui lui font confiance. D'ailleurs, plus on est compétent, moins on craint de s'expliquer.

LIEN PERMANENT

dimanche 16 mars 2008

Vaccinations contre l'intox

 Il n'existe pas de logiciel d'aide au discernement. Tant mieux dans la mesure où cette lacune oblige le(s) cerveau(x) (1) à élaborer une méthode susceptible de prémunir les journalistes contre la bêtise, l'irrationalisme, la fourberie mentale, la propagande, la manipulation.

Le "Petit cours d'autodéfense intellectuelle", de Normand Baillargeon (2) peut constituer l'un des piliers d'une méthode de discernement. D'abord, parce que ce livre tonique prône le recul réflexif, la pensée critique et l'autodéfense intellectuelle.

Ce devoir de vigilance pose un sérieux problème au journaliste de l'ère électronique, ère qui se caractérise par la profusion et l'instantanéité. Le journaliste doit prendre le temps de construire et d'étayer sa pensée critique et il doit, en outre, intégrer en permanence les éléments nécessaires à un vrai "recul réflexif"; d'où l'idée (1) d'un wiki ou/et d'une application d'aide au discernement journalistique.

Ensuite, parce que ce livre énumère les outils du scepticisme nécessaire au journalisme. Par exemple, le kit de détection des dérapages perceptifs et conceptuels mis au point par l'astronome Carl Sagan.

Enfin, parce que même s'il est idéologiquement orienté, le travail de Normand Baillargeon est intellectuellement honnête.

Ce travail commence par un inventaire des pièges du langage. Les plus redoutables pour les journalistes sont les moins évidents. Les euphémismes, par exemple, servent "à masquer ou à minorer des idées désagréables" en les affublant de mots aux connotations moins négatives.

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Un tableau énumère,dans la colonne de gauche, les vocables les plus proches de la réalité d'un conflit armé et ,dans la colonne de droite, leurs euphémismes les plus fréquemment utilisés pour induire les journalistes et leurs audiences en erreur. Sont disséqués de la même manière les "vertus" de l'imprécision, des généralisations hâtives et les fausses analogies, le jargon des pseudo-experts, les distorsions cachées dans les argumentations trop logiques.

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Un autre chapitre, salutaire, est consacré au "terrorisme mathématique" qui utilise le prestige de la science et le fétichisme des chiffres - notamment en économie - pour embrouiller les journalistes et tromper l'opinion. Avant même les grossières erreurs d'interprétation facilitées par la méconnaissance des lois de la statistique, les exemples de falsifications pullulent dans les affirmations des entreprises et des politiciens. Cette intoxication permanente se répand grâce à la presse parce que les journalistes n'ont pas acquis le réflexe de se poser systématiquement quatre questions quand ils ont des données chiffrées à traiter: qui produit ces données ? dans quel but ? selon quelle méthode ? avec quelles définitions ?

Une blague résume ces manipulations banalisées: un comptable est embauché par une grande entreprise parce qu'à la question "Combien font deux et deux ?", il a su répondre: "Combien voulez-vous que çà fasse ?

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Il est devenu évident, par exemple, que les sondages fonctionnent comme des instruments de manipulation parce que les journalistes politiques, passablement paresseux, ne savent ni comment ils sont faits, ni comment les analyser. Ce qui permet aux sondeurs d'orienter l'attention des journalistes dans des directions précises et de téléguider assez facilement l'agenda médiatique. C'est à dire les informations que les audiences recevront.

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La seconde partie englobe les croyances, la science et les médias. Là encore, le journalisme est directement concerné avec, notamment, l'altération des témoignages par la mésinformation. C'est d'abord "le caractère construit des souvenirs et l'influence que les attentes, désirs et croyances peuvent avoir sur eux." C'est ensuite la possibilité de donner de l'information aux témoins sans qu'ils s'en aperçoivent. (3) Les dissonances cognitives, les prophéties autoréalisatrices, les méfaits de la soumission à l'autorité et au conformisme sont autant de perversions qui menacent le métier d'informer. D'où le puissant remède proposé: la critique des médias formule trente recommandations pour renforcer et entretenir la vigilance citoyenne.

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Les mots et leurs pièges cachés, les chiffres et leurs illusions, les croyances déguisées en raisonnements, le fonctionnement des médias: quatre angles possibles pour construire une méthode de discernement à l'usage des journalistes. Méthode appuyée sur des sites et blogs salutaires, tels que ceux-ci, cités dans le livre de Normand Baillargeon:

Sceptiques

Pensée critique

Erreurs mathématiques

Pseudo-sciences

Charlatanisme médical

Risques de la visualisation d'informations quantitatives

LIEN PERMANENT

1) Si d'autres cerveaux veulent se joindre au mien pour élaborer une méthode de discernement, dans un wiki, ou en développant une application à l'intention des journalistes, ils sont les bienvenus.

2) Editions Lux 2005, 2006

3) La revue Sciences Humaines N°192 d'avril 2008 publie un entretien sur la mémoire menteuse avec la psychologue américaine Elizabeth Loftus.

samedi 26 janvier 2008

L'apport des blogs d'experts dans l'affaire de la Société Générale

Les blogs d'experts - voir dans mon livre la typologie des blogs (page 57) et la hiérarchie des sources (page 103) - jouent un rôle irremplaçable (1) dans la compréhension de ce qui s'est passé, et de ce qui va se passer, à la Société Générale.

Blogs_traders_2.jpg

Jeudi: un récit mal ficelé

Jeudi matin, le récit des dirigeants de la banque comportait tellement d'incohérences que l'incrédulité s'imposait. Pour identifier ces incohérences, j'ai tracé un tableau à deux colonnes. Dans la colonne de gauche, j'ai aligné les affirmations factuelles du PDG. Dans la colonne de droite, j'ai copié-collé d'autres affirmations et faits établis qui annulent les citations de la colonne de gauche. Résultat: une douzaine d'invraisemblances.

Aux contradictions qui se heurtaient au sein même de la version officielle s'ajoutait un contexte particulier: tradition d'opacité du système bancaire français et notamment de la Société Générale, mouvements boursiers quelques jours avant la conférence de presse de jeudi, scénario déjà utilisé quelques semaines auparavant par une autre banque française pour expliquer une perte de 250 millions, petits détails bizarres dans la chronologie officielle, déclarations "prémonitoires" du gouverneur de la Banque Centrale Européenne, etc...Aucun éclaircissement convaincant sur les mécanismes précis qui auraient permis au salarié de déjouer les systèmes de contrôle mis en place par la banque.

Vendredi: premiers éclairages crédibles

Vendredi après-midi les blogs d'experts - c'est à dire de gens qui exercent le même métier que le salarié de la Société Générale - commencent à émettre des hypothèses fondées sur leur culture professionnelle, sur leur expérience et sur leurs pratiques quotidiennes. Très compliqué pour un journaliste, même s'il s'intéresse à l'économie. Mais beaucoup plus convaincant que le récit du PDG de la Société Générale. Plus intéressant encore: les commentaires nourris, pluralistes, d'autres experts blogueurs alimentent un long et passionnant débat contradictoire entre professionnels qui s'estiment, avec arguments et objections point par point.

De cette masse d'explications étayées, je retiens d'abord que les experts blogueurs américains ne croient guère à une opération menée par un homme seul mais plutôt à une manipulation pour affoler la FED et obliger la BCE à baisser ses taux directeurs. Les experts blogueurs en poste à Paris et à Londres penchent plutôt pour la thèse officielle du "trader solitaire". Dans le premier cas, je tiens compte des théories conspirationnistes qui semblent imprégner les esprits de l'autre côté de l'Atlantique et de la piètre opinion qu'ils ont du président de la FED. Dans le second cas, j'applique sur les explications hautement crédibles des experts français le filtre du narcissisme et celui du corporatisme.

Samedi: correction des biais

Les filtres sont des éléments d'appréciation empiriques qui permettent de corriger, dans une certaine mesure, ce que l'on appelle des "biais", c'est à dire des facteurs parfois inconscients de déformation dans un récit ou dans une argumentation.
Filtre narcissique: quand un "trader" démontre dans son blog qu'il aurait pu, lui aussi, faire ce qui est reproché à l'employé de la Société Générale, il réhausse considérablement son crédit (= son prestige professionnel) auprès de ses collègues. Lesquels sont en effet admiratifs. Le blogueur expert devient une vedette, un gourou pour les autres blogueurs experts. En outre, l'affaire est française et il y a pas mal d'interférences patriotiques dans l'exploit du "trader" techniquement validé par d'autres "traders" français.

Filtre corporatiste: donner raison à la direction de la Société Générale, c'est objectivement adhérer à la thèse du "trader qui avait des problèmes personnels". Ce qui donne à entendre que l'immense majorité des "traders sans problèmes personnels" assure la sécurité du système bancaire français.

Malgré les effets parfois subtils de ces deux filtres, les blogs d'experts ont été et demeurent une source extraordinairement précieuse pour le journaliste. Une source à cultiver et à densifier car certains de ces blogueurs savent manifestement ce qui se passe au sein de la Société Générale. Ils vont continuer à livrer des fragments d'informations inédites. D'autres, à Londres ou à New York s'intéressent à ce qui va se passer autour de la Société Générale et dans l'autres banques.

Dimanche: trois questions en suspens

Conclusion provisoire: les blogs d'experts ont considérablement éclairé mon appréciation du dossier "Société Générale". Je n'aurais pas eu le temps de trouver autant d'explications sérieuses, crédibles sans l'existence de ces blogs qui, en plus, se crédibilisent les uns les autres: quand un blogueur fiable cite positivement un autre blogueur, ce dernier est à priori fiable, même s'il n'est pas d'accord sur tout avec le précédent.

Mes experts blogueurs n'ont pas répondu à la question sur l'origine des dizaines de milliards que le salarié de la Société Générale devait fournir à la chambre centrale de compensation. Ils ne m'expliquent pas pourquoi la meilleure banque du monde sur ces produits dérivés aurait pu laisser un seul homme ruiner sa réputation à partir de manipulations qui auraient duré un an.

Et surtout cette question qui restera forcément sans réponse: qu'aurait fait la Société Générale si son employé avait, non pas perdu, mais gagné 5 milliards avec les mêmes méthodes ?

Néanmoins, j'ai triplé cette semaine le nombre de mes abonnements à des flux RSS en provenance de blogs tenus par des experts dans le domaine des techniques de marchés financiers.

1) Voir mes réserves sur la fiabilité des autres blogs en général et notamment des blogs qui se réclament d'un "journalisme citoyen", sans parler des blogs d'influenceurs autoproclamés.

Mes sources:
DuoandCo
Monsieur Glob
Big Picture
Paul Kedrosky
Random Roger
Bespoke Investment
Deal Braker
Fred Destin
The Kirk Report

LIEN PERMANENT

jeudi 20 décembre 2007

Les bienfaits indirects de l'information hyperlocale

Journaliste au long cours, Mark Glaser décrit dans le blog MediaShift les développements rédactionnels et économiques de l'information hyperlocale (nouvelles émanant d'associations, de communautés, de quartiers, de villages). Généralement écartée, ou abusivement filtrée, par les médias traditionnels, l'actualité des petits groupes humains représente un énorme potentiel pour un journalisme à réinventer.

Information_hyperlocale_Northwest_Voice_logo.jpgD'abord parce que ce sont les moyens de communication électronique - rapides, faciles à utiliser et peu coûteux - qui régénèrent l'information hyperlocale. Or ces mêmes moyens de communication font partie de l'avenir du journalisme. Ensuite parce qu 'un investissement dans l'actualité hyperlocale permet de collecter des ressources publicitaires auprès d'annonceurs qui recherchent une communication géographiquement très ciblée. Sur The Olympian, par exemple, un service de maintenance informatique s'adresse aux PME et aux particuliers résidant autour de ce port situé au fond d'une baie dans l'Etat de Washington. Enfin et surtout parce que le web favorise des échanges équilibrés entre les citoyens journalistes et les journalistes professionnels.

Mark Glaser décrit différents modes de fonctionnement de l'information hyperlocale. La note et ses commentaires sont à lire dans leur intégralité. Je ne retiens ici que les approches les plus porteuses d'avenir.

Il y a d'abord l'espace d'information citoyenne pure. Il est régulé par des contributeurs non professionnels qui sont également les modérateurs du médium citoyen. Ils éliminent eux-mêmes les contenus diffamatoires ou fallacieux. Dans cette configuration, les sujets sont nombreux et variés mais n'ont pas toujours les caractéristiques de l'information selon les critères journalistiques. Ce sont souvent des témoignages, estimables en tant que tels, sur la vie d'une chorale, la remise d'un diplôme à une étudiante, la célébration chauvine du folklore.

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Une autre approche plus répandue mais assez classique donne aux médias locaux traditionnels la responsabilité de sélectionner les contributions de citoyens journalistes, soit directement sur une plateforme d'information dédiée, soit à travers un espace de blogging. Information_hyperlocale_Your_Street_logo.jpgIl arrive que certaines informations fournies par les amateurs soient reprises dans les versions imprimées des journaux régionaux. Les nouvelles sont évidemment plus intéressantes mais moins nombreuses et moins variées que dans la configuration précédente. Les agrégations de blogs constituent des variantes de cette approche. Les reportages en video sur the Olympian prouvent que le journalisme hybride, mi-professionnel mi-amateur, propose un équilibre satisfaisant entre l'intérêt de l'information et la spontanéité du témoignage citoyen.

L'exploitation des cartes électroniques interactives se répand rapidement dans l'information hyperlocale. Cherchant par exemple à savoir ce qui se passe dans une région rurale au sud est de Nashville, je dispose d'une application qui signale les sources et la fraîcheur des nouvelles disponibles dans la contrée.

Information_hyperlocale_Tennessee.jpg

La formule la plus intéressante consiste à faire collaborer des journalistes professionnels et des citoyens journalistes au sein d'un meme organe électronique. Cette collaboration préserve le caractère hyperlocal de l'actualité tout en conciliant la richesse des contributions citoyennes et la rigueur des pratiques professionnelles, notamment dans la sélection des sujets.

La note de Mark Glaser inspire plusieurs réflexions strimulantes.

La première est que l'information hyperlocale est, grâce aux moyens de communication électronique, une puissante occasion de revitaliser l'information tout court en lui donnant plus de diversité, plus de profondeur, plus de résonances avec la vie quotidienne des gens. Certains faits divers, certains personnages, certaines activités sont injustement "confinés" ( = censurés ) par les médias traditionnels trop préoccupés par les moindres faits et gestes des grands de ce monde.

Information_hyperlocale_Chicagoist.jpgLa deuxième réflexion porte sur la nécessité de réguler les contributions des citoyens journalistes, pas du tout dans une attitude de condescendance de la part des professionnels à l'égard des amateurs, mais parce que parmi les nouvelles compétences attendues du journaliste à l'ère électronique figure celle qui consiste à "donner du sens" aux faits massivement collectés et colportés. Il ne s'agit pas, là, d'éditorialiser mais de faire apparaître les liens entre plusieurs faits disparates.

La troisième réflexion amène à la nécessité de faire participer les médianautes à la régulation de l'information hyperlocale. Le traitement de l'actualité est une quetsion trop importante pour être abandonnée aux seuls journalistes. Les internautes doivent intervenir dans le choix des sujets, leur hiérarchisation, l'approfondissement et le suivi.

Enfin, si des "mojos" (journalistes mobiles) professionnels peuvent se porter sur le terrain pour travailler en symbiose avec les citoyens journalistes, il va de soi que le système doit permette à des citoyens journalistes de devenir professionnels. Il n'était pas rare, naguère, que la presse régionale embauche les meilleirs de ses correspondants locaux, quand ils étaient jeunes, et en fasse des journalistes à plein temps. Le blog MediaShift a d'ailleurs ouvert un atelier - IdeaLab - où les journalistes citoyens peuvent se former à la collecte et au traitement de l'actualité hyperlocale. L'ouverture du métier à toutes sortes d'enracinement, de sensibilités et de formations est une des conditions de sa survie.

SOURCE: Cyberjournalist.net

QUELQUES SOURCES HYPERLOCALES

Northwest Voice

The Olympian

The Chicagoist

Everyblock

Yourstreet

Yourhub

Phillyfuture

Le site hyperlocal du Washington Post

DOCUMENTATION GENERALE

Réflexion sur le citoyen journaliste

Ethique du citoyen journaliste

Facebook et l'information hyperlocale

L'information hyperlocale par l'American Journalism Review

Un groupe de presse construit son avenir dans l'hyperlocal en ligne

Les géants de la presse papier se réveillent

Etude de cas: Hartsville Today

Un point de vue sur l'échec de Backfence

Un autre point de vue sur l'échec de Backfence

Liens trouvés sur l'excellent blog ZEROSECONDE

Internet Actu

ReadWriteWeb

LIEN PERMANENT