Journalistiques

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

lundi 19 mars 2012

Rendre accessibles les sujets les plus abstraits

Une des formules les plus répandues depuis quelques temps dans les médias audiovisuels - "C'est compliqué"- signifie en réalité: "Sujet trop difficile; on renonce à vous le raconter."
Il y a du mépris pour les auditeurs ou téléspectateurs dans cette esquive: "Vous ne pourrez pas comprendre." Dans de nombreux organes de radio et de télévision, la "masse" que synthétise l'auditeur ou le téléspectateur "moyen" est forcément bête.

En réalité, l'expression "C'est compliqué" signifie que la rédaction est globalement trop inculte et ses journalistes trop fainéants pour être en mesure de comprendre et d'expliquer le phénomène ainsi éludé.

Tel n'est sûrement pas le cas de David Castello-Lopes, pionnier du data journalism en France, qui vient de rendre lumineux, dans "La parabole des Tuileries" (lien à la fin du billet), des concepts aussi abstraits que:

Parabole_1.jpg
C'est d'ailleurs à partir de son travail et de sa réflexion sur le journalisme de données que David a été amené à raconter trois principes qui gouvernent, notamment, l'économie de la culture. Preuve, soit dit en passant, que le data journalism n'est pas seulement une forme régénérée de l'investigation; c'est aussi un état d'esprit qui incite à chercher de nouvelles narrations.

La parabole comme solution de simplexité

Pour concevoir une visualisation des données extraites d'une étude sur l'économie de la culture, David a dû lire énormément d'ouvrages spécialisés:" J'ai été émerveillé par les concepts d'utilité marginale croissante et d'externalité. Finalement, cet émerveillement, joint au caractère peu définitif des conclusions de l'étude statistique, a fait que je me suis éloigné des données pour simplement raconter trois grands principes économiques à l'œuvre dans l'économie de la culture."

Il ressort de cette déclaration que l'étude statistique du Forum d 'Avignon ne comportait pas de données suffisamment stabilisées pour être éligibles à un travail de vulgarisation journalistique. Ce constat est une marque de discernement et d'humilité. Savoir renoncer au data journalism de stricte orthodoxie plutôt que de se lancer dans un exercice, quelque peu narcissique, de pure virtuosité mais sans grande consistance, creux.
Et puis, il y a cet "émerveillement" qui parcourt l'analyse audio et illumine le graphisme:

Parabole_2.jpg

La parabole a été choisie comme passerelle entre des concepts lointains ( = éloignés des faits et gestes quotidiens du commun des mortels) et des représentations familières, proches de ce que tout un chacun a la possibilité de voir, même en habitant loin des Tuileries.
Le graphiste Léonard Cohen réalise dans cette transcription de la parabole un chef d'oeuvre de clarté réaliste et de précision, comme le montre ce document de repérage:

Parabole_3.jpg

Réalisme, précision et aussi: humour subtil dans chaque image. Jamais, cependant, l'humour n'interfère avec la vocation didactique du film. Il n'imprègne l'iconographie que pour signifier: "Ce n'est pas si compliqué, l'utilité marginale décroissante."

La parabole assume aussi son rôle d'interface entre les principes désincarnés de la "science" économique et le prosaïsme des échanges dans la vie de tous les jours. La parabole devient alors une solution "élégante, rapide et fiable", qui rend compte de la complexité sans la dénaturer. Cela s'appelle la simplexité, une notion qui est au coeur du journalisme de données.
La simplexité comme solution élégante et fiable aux problèmes que pose la complexité, c'est le quatuor qui rend compte, chez Haydn et Beethoven notamment, de la symphonie dans ce qu'elle a d'essentiel.

Parabole_5.jpg

Sept mois se sont écoulés entre l'idée du récit et la mise en ligne de "La Parabole des Tuileries" sur le site du Monde. Pas sept mois de travail quotidien mais de réflexion sur la pertinence de l'énoncé sonore par rapport aux trois concepts économiques, sur la manière de caler les images sur la bande-son, sur la manière de laisser "respirer" ces images en leur donnant quelques secondes d'autonomie.
La résultat est l'éclatante démonstration que l'information pleinement adaptée au web - mélange de rich media et de journalisme de données - peut rendre accessibles tous les sujets, même les plus complexes, qui entrent dans le processus de l'Histoire en train de se faire. Cette possibilité n'est donnée qu'au web et aux journalistes qui réfléchissent à la valeur ajoutée de leur métier.

Outils de réalisation
- David Castello-Lopes a enregistré son texte dans le studio de Quentin Romanet, ingénieur du son, qui a assuré le montage audio sur Pro Tools.
- Léonard Cohen a réalisé les dessins sous Illustrator et les animés avec After Effects.
LIENS

mardi 28 février 2012

Les intentions cauteleuses d'une titraille interrogative

Le web franchouillard se pose de plus en plus de questions. Tels des morpions colonisant le bas clergé, les points d'interrogation envahissent la titraille hexagonale.
Ce phénomène est étroitement lié à l'apparition de sites qui mélangent informations recyclées et opinions de blogueurs.

Titres_interrogatifs_1.jpg
La crainte de formuler une affirmation trahit plusieurs types de motivations:

  • L'individu qui met un contenu en ligne n'a rien compris à ce contenu. Il se défausse par un questionnement qu'il croit futé mais qui le désigne comme un neuneu.
  • L'article ne présente strictement aucun intérêt mais la personne qui est chargée de le mettre en ligne ne peut pas l'envoyer directement à la poubelle. Placer un point d'interrogation à la fin du titre revient à se demander, en prenant les internautes à témoins, s'il est vraiment utile d'aller au-delà du titre.

Titres_interrogatifs_3.jpg

  • Le sujet traité est pertinent mais l'article est confus. La personne chargée de le mettre en ligne n'a pas de temps à perdre. Elle transforme le titre en une question qui signifie: "Je me demande si c'est bien ce que l'auteur à voulu dire".

Titres_interrogatifsHuffington.jpg* L'auteur jouit d'une certaine notoriété; il est recommandé par l'actionnaire ou par le rédacteur en chef; sa signature renvoie à une communauté influente; il ou elle écrit bien: l'argumentation est cohérente mais le sujet traité n'est ni d'actualité ni franchement intéressant. Concrètement: "Pas mal, mais on s'en fout." Cela dit, il faut bien "remplir". Le point d'interrogation fera office de certificat d'intellectualisme.

Résumons. Une large proportion de l'envahissante titraille interrogative est le fruit de l'indigence cérébrale, de la paresse ou du manque de temps du personnel qui, sur les sites web, remplace les secrétaires de rédaction d'antan.
Dans certains cas, pourtant, le questionnement se veut plus subtil. L'adjectif "cauteleux" a été convoqué et incorporé dans le titre de ce billet parce qu'il englobe la crainte et la lâcheté de l'ignard ainsi que la ruse du blaireau.
Tites_interrogatifs__dans_le_collimateur.jpg
Peuvent être considérés comme des blaireaux tous ceux qui exploitent le questionnement comme une preuve d'empathie, la marque supposée d'une aptitude à se "mettre à la place", "dans la tête" des internautes. Là encore, plusieurs démarches sont décelables, des plus idiotes aux plus sournoises:

  • "L'internaute est stupide; il ne se pose pas de questions;Titres_interrogatifs_6_faux_problemes.jpg il faut le prendre par la main afin de l'amener à réfléchir à des problèmes qu'il n'envisage pas mais qui sont importants, selon nous."
  • "L'internaute est stupide (bis). Il aime le buzz (nouvelle appellation du ragot) et le sensationnel. Pas le temps de vérifier si c'est vrai ou faux. On ne se mouille pas en collant un point d'interrogation à côté d'une information qui est peut être fausse, mais bon...
  • "L'internaute se pose des questions, mais pas les bonnes. Il importe de le sensibiliser aux enjeux pour lesquels il est censé venir sur ce site." Pour sensibiliser les gens, rien de tel que l'alerte,.. Mais comme ce sont de fausses alarmes, le point d'interrogation relativise l'angoisse. (Il convient, ici, d'inverser les couleurs de la capture d'écran afin de restituer l'inquiétude profonde qui justifie ces titres)

Titres_interrogatifs_4_bis.jpg

  • Le blaireau se croit plus malin que tout le monde.(C'est même à çà qu'on le reconnaît.). Il instille de l'idéologie dans un pseudo questionnement en croyant que l'internaute avalera sa doctrine rance en même temps que l'interpellation pascalienne.

Titres_interrogatifs_5_ideologie.jpg
L'abruti ne se rend pas compte qu'il donne la réponse en formulant sa question et que, ce faisant, il trahit sa piètre tentative de manipulation. Dans la benoîte interrogation sur "le centre en perdition", l'auteur du titre - qui est peut-être, mais pas nécessairement, l'auteur de l'article - le lourd penseur épais ne se rend pas compte qu'il exprime son intime espérance: "Si seulement le centre voulait bien reconnaître qu'il appartient à la droite et s'y fondre". En minable bricoleur idéologique, il croit que poser la question aux internautes suffira à les amener à penser comme lui.
Il y a plus lourd. C'est la réponse incrustée de manière quasiment subliminale dans la question qui, c'est évident, taraude le peuple.

Titres_interrogatifs_5.jpg
Le blaireau qui a imaginé ce titre en l'affublant de guillemets ne se rend pas compte qu'avec une accroche aussi épaisse, la lecture de l'article est inutile puisque la réponse à la question ne peut-être que "non".
Titres_interrogatifs_2_qu_en_est-il_vraiment_.jpg La titraille dévitalisée par de piteux questionnements vient de loin.
Elle remonte à la prolifération, au milieu des années quatre-vingt, de journalistes poseurs de questions qui incarnent une capitulation historique de la profession.

La triple démission des poseurs de questions

Demander aux "gens de pouvoir" (les Dominants et les Prépondérants) ce qu'ils pensent - en fait, leur tendre le micro pour leur permettre de dire ce qu'ils veulent dire - c'est éviter d'essayer de savoir par soi-même, en cherchant des réponses, en enquêtant, en réfléchissant.
C'est éviter de prendre position. Car, au fur et à mesure qu'il cherche et trouve des réponses lui-même, le journaliste est amené à adopter un point de vue. Point de vue au sens photographique, notion éthique différente de la posture idéologique et de l'engagement partisan.
C'est enfin, en se contentant de poser des questions - de donner la parole - à droite et à gauche, ménager une carrière en fonction des alternances politiques.
(Les poseurs de questions ont proliféré à partir de 1981. François Mitterrand disait d'eux qu'il s'en contenterait car ils le serviraient aussi bien qu'ils avaient servi le pouvoir giscardien. D'ailleurs, ce sont les poseurs de questions, serviteurs sans points de vue, qui ont fait les plus "belles" carrières à travers les alternances.)

Sites d'opinions avec l'information comme alibi

Aujourd'hui sur le web, il suffit de compter le nombre de points d'interrogation sur une page d'accueil, de rapporter le résultat au nombre de titres sur cette même page pour établir la nature plus ou moins journalistique d'une offre de contenus.
Au delà de trois questionnements sur dix titres, le site contient assurément plus d'opinions, de subjectivité que de faits, c'est à dire d'informations.

samedi 28 janvier 2012

Anatomie d'un compte Twitter

L'arrivée d'un 1000ème abonné fournit le prétexte (pas du tout narcissique, juste un peu paresseux) à un inventaire qui devrait se prolonger en visualisations de données. Paresseux dans la mesure où un chiffre rond facilite le calcul de pourcentages comme celui-ci: 39,4% de mes abonnés sont journalistes..
Twitter_nuage_sur_reseaux.jpg
Les sources de cet outil de veille et de sérendipité viennent de 18 pays mais sont américaines à 60% et anglo-saxonnes à 73%.
Twitter_sources_internationales.jpg
Ces sources sont essentiellement des entreprises ou des fils Twitter de communautés spécialisées auxquels s'ajoutent des experts de la veille sur internet, des bases de données et de la visualisation interactive.Très peu de journalistes français figurent parmi mes sources.

Quatre gazouillis par jour

Ma production de gazouillis est raisonnable puisqu'elle se situe autour de 4 tweets par jour, en moyenne en deux années d'activité. Parmi ces messages figurent des ReTweets qui ne demandent qu'un petit effort de vérification des contenus mentionnés par mes sources.
En fait, c'est la productivité de Twitter qui retient l'attention dans cette gazouillante introspection. Avec des sources sévèrement sélectionnées et constamment évaluées, une documentation particulièrement pertinente arrive toute seule. Répercuter cette documentation obéit au double objectif de mémorisation et de partage avec mes abonnés.

Members only

Ces abonnés sont considérés comme une communauté à respecter. D'abord parce que, comme le stipulait le billet du premier bilan annuel (1), il ne se passe pas de semaine sans qu'un(e) abonné(e) soit refusé(e).
Soit parce qu'il ou elle verrouille son propre fil, ce qui empêche de savoir qui est cette personne.
Soit parce que, comme Melle T.... ci-dessous, son profil et ses arguments demanderaient, éventuellement, à être examinés ailleurs que dans un espace professionnel.

Twitter_Tabatha_viree_2.jpg
D'autres twittos sont exclus pour cause de non-pertinence avec l'idée que je me fais des gens auxquels je m'adresse. Une idée plutôt élevée, valorisante pour l'auteur. (En effet, s'adresser à des imbéciles quand on n'y est pas obligé est une tâche pénible et humiliante, donc masochiste). Chaque semaine, vidange des insuffisants cérébraux, des incultes et des fâcheux de toutes sortes.

Gazouiller pour l'avenir

Reste une communauté restreinte d'abonnés, restreinte mais de qualité. Le fait que des journalistes, étudiants et journalistes en activité, forment le contingent le plus important est, somme toute, un peu surprenant.
Mes gazouillis ne parlent ni de moi ni des gens de la profession. Ils sont centrés sur des pratiques professionnelles encore marginales. Seul l'âge moyen, que j'espère assez bas, de ces abonnés permettrait de savoir si mes centres d'intérêt ont de l'avenir ou pas.
Pour l'heure, force est de constater que la distorsion entre l'origine et la nature des sources, d'une part, et le nombre et la qualité des abonnés majoritaires, d'autre part, fait de ce compte Twitter un petit espace artisanal de curation: l'offre de contenus y est en quelque sorte très orientée, à défaut d'être parfaitement ciblée.

Twitter_graphique_followers.jpg

La catégorie des abonnés "divers" comprend des gens qui n'ont que peu de rapports avec l'industrie de l'information: artistes, mouvements associatifs, simples citoyens dont les gazouillis ne sont ni moitrinaires ni idiots.
Au train où se répandent les gazouillis et au rythme sporadique des abonnements, le prochain compte rond ne devrait intervenir que dans deux ans.

Twitter_Estimations_2014_2012.jpg

1) Le bilan de la première année

dimanche 15 janvier 2012

Développer le "journalisme citoyen" en Tunisie

PaCTE_Speak_out_logo_carte.jpgLe PaCTE tunisien, association engagée dans le processus démocratique, veut former un réseau de "journalistes citoyens" en faisant appel au crowdfunding afin de garantir l'indépendance de ce réseau.

La réussite de l'expérience - donc le succès de la collecte de fonds - concerne d'abord les Tunisiens mais aussi tous ceux qui s'intéressent à la régénération de la collecte et du traitement de l'information.

Le Pacte des Compétences Tunisiennes Engagées (PaCTE) est né en vidéo conférence sur Skype le 16 janvier 2011, au surlendemain de la fuite de Ben Ali.
Il a fallu trois nuits blanches fiévreuses aux jeunes étudiants, ingénieurs, universitaires et informaticiens pour élaborer une charte éthique exemplaire.
Ils étaient en Tunisie, en France, en Allemagne, aux Etats-Unis, au Canada, au Japon, soudés par trois mots: "Plus jamais çà".

PaCTE_AG.jpg
Le PaCTE a tenu le 14 janvier 2012 sa première assemblée générale dans l'arrière-salle d'un café du 9ème arrondissement de Paris. Ci-dessus, les membres du Conseil d'Administration qui viennent d'être élus. Remarquablement organisé, l'évènement a permis de faire le point sur les initiatives menées en 2011: formation de 4000 observateurs et actions de vigilance dans les bureaux de vote en Tunisie, en France et en Allemagne lors de l'élection de l'assemblée constituante, collecte de livres pour les bibliothèques en Tunisie, conférences sur l'éducation, le développement régional, projets économiques centrés sur les régions les plus défavorisées et lancement de la plateforme PacTE TV.

Le "Journalisme citoyen" a acquis une légitimité en Tunisie

Cette plateforme, webTV et blog, se veut le pivot d'une entreprise originale qui vise à former des "journalistes citoyens" et à leur donner les moyens techniques de rendre compte de ce qui se passe dans le pays.
La formation sera assurée par Anne Medley, documentaliste américaine de grand talent qui enseigne à la Faculté de Journalisme de Missoula (Montana) ainsi qu'à l'organisation "Liberté et Diversité" installée à Nashville (Tennessee).PaCTE_building_a_free_press.jpg
Cette organisation émane de la fondation "Forum de la Liberté", dont le siège est à Washington. Anne Medley a notamment travaillé au Congo. Elle va assurer en Tunisie des stages d'éthique et de savoir-faire pratiques.

''Mise au point: le fait que l'expression "journalisme citoyen" soit systématiquement affublée de guillemets dans ce billet vient de ce que je considère le mot "citoyen" comme l'euphémisme du mot "amateur". Ma position ne relève pas d'un corporatisme méprisant. Il y a de très bons journalistes amateurs. Mais on leur décerne le qualificatif valorisant de "citoyen" qui n'est reconnu ni aux musiciens amateurs, ni aux sportifs amateurs même quand ils ont beaucoup de talent.''

Ce qui s'est passé en Tunisie en décembre 2010 et janvier 2011 confère une indéniable légitimité au "journalisme citoyen" dans ce pays.
Ce sont bien des citoyens tunisiens qui ont produit de l'information de très grande valeur, notamment en vidéo.

(C'est grâce à l'un de ces rushes, enregistré avec un téléphone nomade que j'ai compris, bien avant que les journalistes professionnels en fassent état, le rôle décisif de l'armée. Cette scène montrait une vieille dame encadrée par des militaires, dont un officier et, mitraillettes pointées vers les toits, les soldats protégeaient les civils, manifestement prêts à ouvrir le feu sur d'éventuels policiers ou miliciens embusqués.)

Comme le faisait remarquer une jeune responsable du PaCTE, ce sont probablement les images du massacre de Kasserine, le 7 janvier 2011, notamment celles qui ont été été filmées dans l'hôpital, qui ont fait basculer le rapport de forces. Témoins et narrateurs, les citoyens ont donc fait oeuvre de journalisme puisqu'ils ont diffusé de l'information décisive et de portée historique.

Journalisme amateur et marque média

Cependant, ces témoins narrateurs ont, pour la plupart, cessé de produire de l'information. En vrais amateurs - rien de péjoratif - ils sont retournés à leurs occupations principales. Ils se mobiliseraient sans doute à nouveau, et massivement, dans la collecte et la diffusion d'informations brutes en cas d'évènements graves. A la légitimité acquise pendant l'hiver 2010-2011 s'ajoute un énorme potentiel de vigilance et de savoir-faire que le PaCTE a raison de vouloir transformer en atout pour la démocratie.
PaCTE_equipe_tunisienne.jpg
Car la presse professionnelle tunisienne ne s'est pas complètement débarrassée de réflexes et d'habitudes imposées par plus d'un quart de siècle de pouvoir autoritaire. La légitimité et le potentiel du "journalisme citoyen" offrent donc l'opportunité d'amener cette presse à évoluer plus profondément et plus radicalement qu'elle ne l'a fait depuis un an.
Une initiative comme Speak Out Tunisia (si elle avait été française, elle se serait appelée "Exprime-toi, Tunisie"), cette initiative peut offrir aux Tunisiens une information alternative. A eux de comparer l'information de la presse traditionnelle à celle que leur proposeraient les "journalistes citoyens" de Speak Out Tunisia.

Si les Tunisiens avaient de bonnes raisons de préférer l'info des "journalistes citoyens", les journalistes professionnels seraient contraints d'en tenir compte et de s'adapter. Encore faut-il que Speak Out Tunisia réussisse à générer, à terme, une offre d'information vraiment concurrentielle. C'est à dire à imposer une véritable marque media à côté des organes de presse traditionnels. La question fondamentale est de savoir si on peut créer une marque média avec des journalistes amateurs. Et autrement, bien sûr, qu'en reproduisant le business model peu éthique du Huffington Post.

Le crowdsourcing régénérateur

S'il se confirme que de nombreux jeunes journalistes tunisiens se montrent intéressés par les stages d'Anne Medley, la solution pourrait venir de la collecte participative. Une collaboration entre des "journalistes citoyens" et des journalistes professionnels dans le cadre de Speak out Tunisia devrait produire des pratiques intéressantes pour au moins deux raisons.

PaCTE_diagramme_2.jpg
La première existe dans la presse quotidienne régionale depuis très longtemps. Les correspondants locaux ne sont pas des journalistes professionnels mais ce ne sont pas non plus de vrais amateurs car, tout en exerçant une autre activité professionnelle, ils se "frottent" aux exigences du journalisme professionnel. Ils ont souvent leur propre réseau d'informateurs et certains écrivent, photographient ou filment aussi bien que les pros des rédactions régionales. Ici, pointe un problème: les correspondants de la presse quotidienne régionale sont payés à la pige...
La deuxième raison de penser que le crowdsourcing peut régénérer l'information en Tunisie réside précisément dans le fait que des citoyens qui ont su produire une information décisive, ces gens-là - qui sont majoritairement des jeunes - ont la légitimité et la capacité de veiller à ce que les professionnels ne reviennent pas aux anciennes pratiques.

Pour une critique intelligente des médias

Le "journalisme citoyen" selon l'approche Speak Out Tunisia - "Exprime-toi, Tunisie" - pourrait en même temps s'ériger en une instance de critique intelligente des médias (media watch) qui, soit dit en passant, fait cruellement défaut de ce côté-ci de la Méditerranée. Après tout, il y a aussi cette dimension de la démocratie dans le "Plus jamais çà " du PaCTE.

Le recul manque encore pour être certain que la Tunisie développe une forme inédite de démocratie. C'est possible. Comme est possible, grâce à l'initiative du PaCTE, que les témoins narrateurs de la révolution tunisienne contribuent à l'émergence d'un autre journalisme.

Le site du PaCTE

La charte du PaCTE

Contribuer financièrement au projet ''Speak Out Tunisia''

Le site principal d'Anne Medley

Un autre site d'Anne Medley

Le Forum Freedom and Diversity

La Fondation du Forum de la Liberté

mercredi 14 décembre 2011

Google Viz "Elections 2012": data journalism sans journalistes

Le concours de visualisation de données organisé par Google a détecté six applications en ligne susceptibles d'améliorer l'assimilation par les internautes des enjeux de la campagne électorale de 2012.

Google_Data_Viz_droite.jpg

Un jury indépendant composé d'ingénieurs, d'un architecte de l'information, d'un spécialiste de l'opinion publique, d'un expert en marketing web et de deux journalistes a désigné Mediarena comme la meilleure des applications finalistes.
Les cinq autres réalisations récompensées sont:

En tant que membre du jury, j'analyserai toutes les applications finalistes dans le blog Data Journalism qui prolonge mon ouvrage publié aux éditions du CFPJ..

Un tout petit sondage très édifiant

Lors de la soirée de proclamation des résultats, j'ai demandé aux lauréats qui venaient de s'expliquer sur leur travail s'ils avaient fait appel à des journalistes politiques.
Réponses: non.
Donc, la réflexion, la mise au point et la validation d'outils de traitement d'une l'actualité électorale passionnante et complexe se sont effectuées sans qu'aucun journaliste politique ne soit consulté.
Aucun de ceux et celles qui ont signé ces très belles applications n'a pensé aux journalistes. Un des gagnants a même laissé entendre, poliment, qu'il avait préféré éviter les journalistes.

Trois hypothèses consternantes pour la profession

J'espérais, quand les membres du jury ont commencé à évaluer les applications, reconnaître des questionnements, des "angles" spécifiquement journalistiques.

Après tout, l'appropriation de nouvelles manières de faire son métier a toujours été source de créativité. C'est ce qui s'est passé pour le journalisme, jadis, quand le téléphone s'est ajouté au porte-plume - le scoop d'Alex Virot sur l'Anschluss - puis quand la radio s'est ajoutée à la machine à écrire, puis la télévision...Chaque implémentation technique a régénéré le journalisme sans le réinventer totalement. Internet apporte, avec les webdocumentaires, twitter et le crowdsourcing, une timide contribution à cette régénération. Mais, là, dans le journalisme de données appliqué à une actualité aussi importante que la période électorale en période de crise, rien. Pas de journalistes.

Le fait que des non-journalistes réussissent à construire des outils d'exploration de l'actualité aussi performants conduit à trois hypothèses consternantes pour ceux dont le métier est de détecter, de comprendre, d'expliquer l'actualité:

1 - Les journalistes politiques actuellement en fonction sont incapables de maîtriser les outils de leur époque. Ils s'abaissent à la même capitulation que celle de leurs ainés qui, dans les années soixante-dix, ont abandonné aux "directeurs des études" des "instituts" de sondages le soin d'analyser les enquêtes d'opinion. Aujourd'hui encore, je ne connais pas un journaliste politique l'audiovisuel capable de "parler" des sondages avec un minimum de discernement.
(Raison pour laquelle, j'avais été amené à créer en 1997 sur LCI - après une algarade en conférence de rédaction avec David Pujadas - un magazine hebdomadaire: le Club de l'Opinion. On y traitait déjà de données sous formes de statistiques.)

Remarque: après avoir comblé les insuffisances des journalistes "spécialisés" dans l'analyse des sondages, les directeurs d'études les ont carrément remplacé dans le commentaire hors sondages.

2 - Les contenus à forte valeur ajoutée ne seront plus produits par des journalistes. Cela signifie que "les professionnels de la profession" ne comprennent pas qu'entre les platitudes dispensées sur l'audiovisuel et des outils simples, ludiques, intelligents, les internautes les plus intéressants pour l'avenir de l'industrie de l' information choisirons forcément les riches applications du web. La platitude du journalisme politique crispé sur ses pauvres métaphores guerrières - "Machin monte au créneau, Duschmoll mobilise ses troupes" - ne s'applique pas aux contenus des grandes marques média de la presse écrite. Mais les sites web de cette presse-là ne proposent guère d'outils interactifs qui permettraient aux internautes d'explorer l'actualité complexe.
En tous cas, une profession qui ne sait pas produire des contenus à forte valeur ajoutée se dévalorise.

3 - Le fait que des non-journalistes produisent des contenus informatifs nouveaux et passionnants est plutôt réjouissant. Cela signifie que les programmeurs, les designers qui ont signé, par exemple, les six applications récompensées par Google ont à la fois le sens de l'actualité et une bonne connaissance de ce que les internautes attendent.
En plus,ces non-journalistes savent repérer les bonnes données, les organiser. Et surtout, ils savent raconter la complexité, la rendre accessible avec des graphismes interactifs agréables et pertinents.
Ce qui est grave pour les futurs journalistes et pour les jeunes qui ne peuvent pas encore se faire entendre dans les rédactions, c'est que les journalistes politiques en vue n'ont pas encore compris, eux, qu'en plus de leur manque de savoir-faire, ils sont victimes de leurs connivences avec la caste politicienne.

Anecdote: un développeur dont l'application n'a malheureusement pas été sélectionnée avait pris en compte la candidature de Dominique de Villepin au moins trois semaines avant la déclaration de l'ancien premier ministre à la télévision. Ce n'est peut-être pas un scoop. Mais çà donne une idée de la fraîcheur de l'actualité politique observée par des non journalistes. Comparée à cette stimulante vision de l'actualité, la logorrhée audiovisuelle dégage une odeur de naphtaline.

Le palmarès du concours Google Dataviz Elections 2012

Analyse de l'application gagnante
Analyse de l'application "Partie2Campagne".
Analyse de l'application Retwhit 2012
Analyse e l'application Bubble-Tweets
Analyse de l'application Thema Tweets

jeudi 1 septembre 2011

Cinquante ans de métier

1er septembre 1961, Mme Puhl-Demange, directrice du Républicain lorrain, sourit et dit à mon père: "Confiez-nous votre poète de fils pendant trois mois. Nous verrons s'il est possible d'en faire un journaliste."

Je suis stupéfait. Une profession alors prestigieuse accueille sans plus de formalités un cancre de dix-sept ans au bord de la délinquance.

Dès les premières heures au sein de la rédaction et pendant des années, les Vieux entourent l'apprenti, l'aident, le soutiennent. Ils transmettent leur savoir-faire et leurs valeurs. Pas n'importe quelles valeurs: MM Steckler, Ramet, Berger, Bentz étaient devenus journalistes juste après l'épuration de la presse.

Cinquante_ans_de_metier_1.jpg

Ils croient me faire plaisir en m'envoyant, seul avec un photographe, au concert que Johnny Halliday donne le 16 septembre à Metz. Deux semaines seulement après l'embauche, sans attendre la fin du pré-stage de trois mois. Cette année-là, les fans et les blousons noirs cassaient les fauteuils des salles de spectacle et se battaient parfois avec les flics avant et après le spectacle. Plutôt amateur de jazz que de rock, je fonce quand même dans la loge de Johnny pour parler de blues, d'Elvis, de l'Amérique...

Cinquante_ans_de_metier_2.jpgL'Amérique...C'est un de ses plus grands journalistes, John Gunther, qui avait vrillé la vocation dans les songeries du cancre encore enfant. J'avais emprunté la version française de "Inside USA" à la bibliothèque du Cours Complémentaire de Bar-le-Duc.

Révélation: on peut raconter ce qui vient de se passer comme c'est écrit dans les livres d'Histoire. L'actualité, c'est l'Histoire en train de se faire. Découverte indélébile. Conviction toujours active. De plus en plus exigeante.

Je n'ai pas rendu ce livre à la bibliothèque scolaire. Il a été lu et relu une bonne dizaine de fois en un demi-siècle.

Cinquante_ans_de_metier_3.jpg
Il faut savoir admirer dans ce métier. Hormis Rimbaud, Bachelard, Gracq, Kerouac et Cioran, nombreux sont les professionnels de l'information dont j'ai vénéré l'acuité intellectuelle, la profondeur des analyses ou le style.

Se protéger surtout, avec quelques positionnements affichés: indifférence à la notoriété, aversion à l'encontre des gens de pouvoir, mépris du conformisme et des réseaux de connivences, haine de la corruption couverte par une omerta corporatiste. Quelques pulsions motrices: passion pour les faits, surveillance des idéologies masquées, quête obsessionnelle de fiabilité. Essayer, enfin, de construire sa singularité.

Une dose quotidienne d'étonnements

Le Républicain lorrain, J'informe, France Inter, France Culture, France Info, France 3, Caméra Vidéo, LCI,.. Presse écrite, radio, télévision.
Cinquante_ans_de_metier_4.jpg
Et le web, découvert avec Mosaïc sur Compuserve.

Emerveillement pérenne: depuis octobre 1993, il me faut ma dose d'étonnements quotidiens.
Une récompense: parler en 1999 avec Vinton Cerf, un des inventeurs d'internet, de ce qui s'est passé en 1979 avec le réseau français "Cyclades".

Des jeunes construisent l'age d'or de l'information

Les Vieux qui avaient accueilli et entouré l'apprenti de dix sept ans il y a un demi-siècle, m'obligent à essayer de transmettre certaines de leurs valeurs et quelques savoir-faire pratiques, anciens et nouveaux.

Les jeunes journalistes sont victimes d'injustices ignobles.

Pourtant, certains d'entre eux sont déjà en train de construire l'âge d'or de l'information annoncé par l'informatique en réseaux.
Effectuées à l'IFP, au CFPJ, au CAPJC de Tunis, à l'Université Paul Verlaine de Metz, à l'IUT de Lannion, les tentatives de transmission suggèrent qu'il y a, en moyenne, 25% de très grands professionnel(le)s en devenir par promotion.
Ils et elles sont déjà admirables et se reconnaîtront.

Pour le sourire adressé au cancre

Besogneux - nuits blanches, week-ends laborieux - adepte de la volupté de comprendre, le travail m'est une drogue nécessaire. Normal: quand on a triplé sa classe de troisième pour se faire jeter un diplôme de BEPC à la figure, la condition d'autodidacte est une condamnation à perpétuité. Peine jubilatoire malgré les énormes lacunes qui restent à combler.
Je fais encore ce métier parce que ce métier m'a fait.
Comme disait la dame qui a souri au cancre il y a un demi-siècle.

Merci.

Cinquante_ans_de_metier_5.jpg

mardi 21 juin 2011

Monétiser l'information sur le web: un livre salutaire et stimulant

Deux cent pages réparties en trois sections et quinze chapitres. Des dizaines d'études de cas concrets. Un style simple et tonique.

En sélectionnant et en décrivant "Les modèles économiques gagnants" de la presse en ligne, Pascale Bonnamour et Ludivine Garnaud proposent une enquête journalistique susceptible d'alimenter ce qui manque le plus à l'industrie française de l'information: des visions stratégiques.

CFPJ__3_camembert_couv_ecran.jpg

L'enquête démarre fort avec trois incitations à la réflexion:

  1. Le système français - unique en Europe - d'aides publiques directes à la presse "peut représenter un frein potentiel à l'innovation et à l'agressivité commerciale".
  2. Les éditeurs devraient s'intéresser à l'économie de l'attention au lieu de s'accrocher sur le web à l'économie de l'audience.
  3. Dans un environnement très concurrentiel, les contenus doivent être de qualité, c'est à dire rares et adaptés aux attentes des internautes.


CFPJ__2_page_soulignee.jpg
Ayant rappelé que les cinq modèles d'affaires - gratuit, freemium, payant, au compteur et par micro-paiement - ne génèrent pas toujours la rentabilité telle qu'elle est encore trop souvent fantasmée à partir de la presse traditionnelle, les deux auteures suggèrent des approches par enjeux pour chaque type de presse.

Contenus, crédibilité, innovation

La répartition des sites d'information en trois grandes catégories - généralistes, locaux, spécialisés - se différencie de la typologie utilisée pour la presse traditionnelle en ce que, simples exemples, le temps réel ayant annihilé la périodicité et la mémoire numérique étant particulièrement prégnante, le quotidien et le magazine se confondent sur le web beaucoup plus que sur le papier. Comme d'ailleurs fusionnent dans la narration journalistique l'écrit, le son, et l'image.

Ce qui est intéressant dans cette approche, c'est la possibilité de comparer les enjeux. "Développer la dimension communautaire" apparaît fréquemment dans les préconisations de Pascale et de Ludivine mais certains sites doivent relever des défis plus spécifiques. Ainsi, l'information spécialisée investit dans la rareté qui la valorise; mais cette rareté ne se réduit pas à la vitesse et au scoop car la justification des offres super premium, c'est la personnalisation de l'info: faire payer très cher des contenus dont les décideurs ne peuvent pas se passer.

Portrait-robot d'un site rentable

Le chapitre dédié à l'analyse du site d'information financièrement idéal contient pas mal de rappels comme ceux qui concernent le positionnement, le référencement, la manière d'écrire et le "réflexe du lien". On y appréciera surtout la grille de performances ergonomiques ainsi que l'inventaire des extensions mobiles avec leurs contenus spécifiques.

CFPJ_1_avec_ecran.jpg
Dans cette deuxième section, l'animation de communautés d'internautes est à la fois consistante et subtile. Consistante parce tout y est, même si les solutions doivent être développées avec d'autres ouvrages spécialisés. Subtile parce que les deux auteures n'hésitent pas à proposer des réponses à des questions qui ne sont pas toujours bien posées comme celle de la place à donner, sur le site, aux contenus participatifs. Selon que le site s'appelle "Figaro.fr" ou "Doctissimo", l'espace réservé aux internautes n'est pas conçu et géré de la même manière.

Privilégier l'Open Source

Pascale Bonnamour et Ludivine Garnaud prennent franchement position sur le choix des outils technologiques. En énonçant d'abord une vérité peu cultivée: "Un site d'information rentable a une longueur d'avance technologique." En se prononçant, ensuite et surtout, en faveur de l'environnement Open Source. Elles s'en expliquent longuement avec des arguments qui font de cette partie du livre un délice pour technophiles en même temps qu'une vraie initiation pour les néophytes. Les pages 151 à 160 ne contiennent que de l'irréfutable et du stimulant.

L'enthousiasme faiblit un peu à la lecture des "moyens de faire payer l'internaute". Il est vrai que les réponses ne sont pas évidentes. Les patrons de presse commencent seulement à prendre conscience des conséquences de leur faute historique: offrir gratuitement leurs contenus en 1997-98 sur le web. Les expériences engagées pour essayer de revenir, au moins en partie, sur le culte de la gratuité n'ont pas encore produit de résultats significatifs.

Après quelques recettes - publicité, marketing, produits dérivés - que le journaliste à intérêt à connaître mais qu'il ne peut pas expérimenter, le livre s'achève sur un chapitre particulièrement court (cinq pages dont trois remplies de graphiques) qui est en fait un outil de modélisation. Il contient des indicateurs de coûts et de revenus faciles à mettre en place pour soupeser la viabilité d'une vision stratégique.
Pages salutaires comme toutes celles qui les précèdent.

CFPJ Editions

dimanche 15 mai 2011

DSK torpille le newsgame du "Monde" sur les primaires au PS

Dominique Strauss-Kahn rend un fieffé service à l'information en général et au journalisme en particulier.
Il vient de torpiller "Primaires à gauche", le newsgame que Le Monde.fr s'apprête à infliger à ses lecteurs.

DSK_jeu_DSK_2.jpg
Un newsgame est, selon un de ses concepteurs qui s'exprimait le jeudi 12 mai à Lille, "un dispositif interactif d'information qui reprend les techniques et les codes du jeu vidéo".
Ce dispositif a été présenté en avant-première aux journées d'études sur "Le journalisme numérique" organisées par l'ESJ.

Quand le réel gifle le ludique

Dans le jeu "Primaires à gauche", l'internaute est invité à "prendre le rôle" (sic) d'un candidat - au hasard, le jeudi 12 mai: Dominique Strauss-Kahn finement rebaptisé "Strauss-Kex" - qui mène campagne contre deux autres candidats.
L'internaute se place alors à "l'intersection du jeu et du journalisme" (sic). En fait - là, petit glissement sémantique - "Il joue avec l'information". Puis le glissement sémantique se transforme en dérapage: l'internaute devient carrément "producteur d'informations et de données".

Pas de chance, ou manque de talent, pour les concepteurs et les journalistes qui se sont prêtés à ce jeu: c'est Dominique Strauss-Kahn - et non son personnage Dominique Strauss-Kex - qui "produit" l'information.

On peut même dire qu'en "faisant l'actualité" de cette manière, sans se prêter au jeu simpliste, bêtement réducteur, de "Primaires à gauche", le directeur du FMI occasionne quelques dégâts collatéraux.

Comme le répétait, l'inoubliable Serge July, ancien patron de "Libération", par ailleurs organisateur du jeu télévisé "Vive la crise", avec Yves Montand comme personnage ludique: "Le réel nous gifle, parfois."

Car, et c'est la première tare des newsgames, la réalité est cent fois plus intéressante que n'importe quelle fiction.

La preuve par "Le Monde":

DSK_alerte_Le_Monde.jpg
Que les concepteurs, et surtout les journalistes impliqués dans ce projet, n'aient pas prévu que le directeur du FMI pourrait être éliminé par une histoire de ce genre avant ou pendant les primaires du parti socialiste est à priori incompréhensible: Rue89 rappelle ce qu'un estimable confrère, Jean Quatremer, avait publié en 2007

En fait,il suffisait d'écouter les promoteurs de "Primaires à gauche" pour identifier quelques unes des autres tares, nombreuses, des newsgames.

Ils affirmaient jeudi 12, dans l'amphithéâtre de l'ESJ, que:

  • "le bon joueur est celui qui s'informe le plus." Faux: le joueur, comme l'enfant, s'évade dans le jeu. D'ailleurs:
  • "Le joueur doit adopter une attitude ludique - pléonasme: un internaute qui n'adopte pas une attitude ludique n'est pas un joueur - pour s'approprier des connaissances". Cette injonction mérite une traduction."L'attitude ludique" désigne une forme de crédulité, un renoncement à l'exercice de la raison et du discernement. Tout le contraire de la curiosité et de la volonté de s'informer.


Le gamer doit avoir la foi. Il doit croire à ce que le jeu lui dit.
Le gamer est fondamentalement un croyant. Un dévot.

Un des concepteurs de "Primaires à gauche" l'a benoîtement reconnu: "La subjectivité du joueur est encadrée".(Remplacez dans cette phrase "joueur" par "croyant", "fidèle" ou "dévot" et vous obtenez un reflet assez précis de l'univers mental avec lequel les newsgames voudraient coloniser l'information.)

  • "Le jeu fondé sur les primaires socialistes de 2006 ne sera actualisé que deux fois".

Nul doute, depuis dimanche matin, qu'une troisième actualisation majeure soit utile:

DSK_torpille_titre_gauche.jpg

Le défaut de ce "raisonnement" vient de ce que les connaissances de 2006, à supposer qu'elles aient été complètes et bien sélectionnées, n'ont plus aucune pertinence. La crise économique, les évolutions du monde arabe, etc...

Après les journalistes "embarqués", le journalisme "enchâssé"

Les auteurs de ce NON (= Nouvel Objet Numérique) dévoilent leurs véritables intentions avec des sentences comme celles-ci:

  • "Un bon joueur serait le double du journaliste d'investigation". Crapulerie intellectuelle car l'investigation, en tant qu'opération mentale, est à l'opposé du jeu aux règles duquel se soumettent les "subjectivités encadrées". D'ailleurs, contradiction immédiate qui équivaut à un aveu:
  • "La mise en scène de l'information passe par des procédures qui enchâssent le discours journalistique dans la rhétorique du jeu."

Que l'actualité soit une construction médiatique supposant une certaine "mise en scène", on le sait depuis les travaux du sociologue François Jost. Mais voici que l'observation et le récit journalistiques sont "enchâssés", c'est à dire soumis à d'autres règles que celles qui valident le métier d'informer.
Après les journalistes embarqués (embed) par l'Armée américaine lors de la Guerre du Golfe de 1991, le journalisme enchâssé par l'industrie du jeu.

Le jeu, instrument idéologique

Rien d'étonnant. Les relations entre le jeu et la propagande sont aussi étroites que les similitudes entre la fiction et le mensonge (1).

Dès 2002, le Pentagone a rassemblé au sein d'un Institut pour les Technologies Créatives des firmes de jeux vidéo, des studios de cinéma et de télévision ainsi que des laboratoires universitaires de recherche en psychologie neurocognitive.
Installé en Californie du Sud, cet institut travaille sur des enjeux médicaux mais aussi pour Hollywood, pour des projets sécuritaires et pour l'Armée. Il a notamment conçu un "environnement de synthèse générateur de stress" qui se trouve à Fort Sill (Oklahoma) où les officiers en partance pour l'Afghanistan se préparent mentalement à leurs futures missions.

A ce stade, la simulation présente encore des caractéristiques scientifiques, proches de celles qui permettent aux pilotes de s'entraîner en immersion dans le virtuel avant de prendre l'air réellement.

DSK_Americas_army.jpg
Le Pentagone a fait développer pour les besoins du recrutement, un jeu beaucoup plus réaliste que "Primaires à gauche". Des millions de jeunes Américains vont chercher sur ce site les émotions fortes que certains d'entre eux veulent éprouver "pour de vrai" en s'engageant.
La propagande par le jeu coûte beaucoup moins cher qu'une campagne d'enrôlement par voie publicitaire.

La "gamification" de l'information, Arme de Diversion Massive

Les promoteurs de "Primaires à gauche" ont défendu, sans grande conviction, l'idée selon laquelle leur jeu allait attirer vers les articles sérieux du "Monde" des internautes "peu tentés par les analyses."
Cet argument avait été démoli par une de leurs précédentes affirmations: "Il faut y passer beaucoup de temps".
Or, le vrai problème de l'information aujourd'hui est bien celui du "temps de cerveau disponible". Compte tenu de la prolifération des sollicitations générées par les réseaux - courriels, blogs, tweets, Facebook - le temps passé sur le jeu sera enlevé à l'assimilation de l'information sérieuse.

DSK_jeu_tweets_en_direct.jpg
Dans cette problématique du temps saturé par toutes sortes d'activités cognitives, les newsgames apparaissent bien comme des Armes de Diversion Massive, incitations à se détourner de l'essentiel.
Certaines sont dérisoires, comme le "journalisme" lol (laughing out loud).
D'autres sont puissantes: le sport a cessé d'être un divertissement et s'est mis à envahir l'information dans les années quatre-vingt, quand l'argent a commencé à le gangréner.

Avec son scénario pulvérisé par l'actualité avant même d'exister, "Primaires à gauche" fait partie de ces entreprises de diversion qui n'apportera rien, au contraire, à la marque média "Le Monde".
D'abord parce que ce jeu est peu innovant. Il ressemble beaucoup à ce que CNN avait proposé pour les primaires américaines de 2008.

DSK_jeu_CNN_2008.jpg
Ensuite et surtout parce que la "gamification" de l'info ne sert véritablement que le business de l'industrie du jeu. D'où, peut-être, la gêne perceptible jeudi 12 mai à la table d'animation de l'atelier consacré à cette OPA sur l'info.

Une étudiante qui avait participé aux tests venait de déclarer: "J'ai vu dans ce projet plus de jeu que d'information". Borborygme:" Heu, on a amélioré..."

Puis, l'atelier s'achève et - après deux heures d'explications - de 14h30 à 16h30 - le mot de la fin tombe de la bouche d'un animateur de la table ronde:

DSK_azmphi_3_bulle_B.jpg
En attendant, la tentative de racolage des gamers par le journal d'Hubert Beuve-Mery, Jacques Fauvet, Pierre Viansson-Ponté, Raymond Barrillon, André Laurens, Thierry Pfister, Jean-Yves Lhommeau et autres mémorables signatures révèle l'état de panique dans lequel macèrent les patrons de presse.

Une panique qui les amène à contribuer à la destruction de la crédibilité du journalisme.

Le métier d'informer n'avait pas besoin de çà pour se dévaluer.

Surtout venant du quotidien français de référence.

1) Relations entre la réalité et la fiction: Contrairement aux techniques de diversion dont use le genre newsgame afin de parasiter l'information, la littérature et le cinéma affichent clairement la séparation entre la réalité des faits et le potentiel cognitif de la fiction.
Des romans inspirés de faits et de personnages réels peuvent amener à comprendre certaines situations plus facilement que l'information; mais plus ils se soumettent aux faits, plus ils sont intéressants; ils rendent ainsi hommage au travail des humbles collecteurs de faits que sont les journalistes.

La force d'un certain cinéma hollywoodien, et même de certaines séries télévisées comme "Deadwood" ou "The Shield", réside dans cette quête exigeante de réalisme. On peut lire périodiquement dans le Los Angeles Times des récits journalistiques de faits divers auxquels s'alimentent des séries comme "The Shield".
Il est certain, par ailleurs, que des équipes d'enquêteurs et de scénaristes sont actuellement en train de rassembler des faits, des détails, sur la mort de Ben Laden et qu'un Oliver Stone ou un Ridley Scott sortiront dans deux ans un film qui s'inspirera des articles de Bob Woodward et de livres qui seront publiés sur le sujet. Il y aura, d'une part, le journalisme et sa crédibilité et, d'autre part, la fiction avec ses codes implicitement acceptés par les cinéphiles.

Une des initiatives journalistiques récentes les plus intéressantes à propos de "l'actualité DSK" est disponible sur le site du magazine GQ: une anthologie, non exhaustive mais significative, de films qui traitent d'affaires comparables. Un "angle" journalistique beaucoup plus pertinent et beaucoup plus riche que "Primaires à gauche".

mercredi 27 avril 2011

"Les Cahiers du journalisme" et les enjeux de la formation

C'est ce qu'on appelle une publication consistante. __La vingt et unième livraison des "Cahiers du Journalisme"__ contient trois cent quatre-vingt pages et, à raison de trois données, réflexions ou idées en moyenne par page, sa lecture s'avère exceptionnellement nourrissante.

Cahiers_couverture.jpg

L'inventaire raisonné des enjeux de la formation au métier d'informer n'existait pas. Le voici, dressé par une trentaine de contributeurs, et grâce à la collaboration qui dure depuis 1996 entre l'Université de Laval (Québec) et l'Ecole Supérieure de Journalisme de Lille.

Cahiers_cartes_et_editeurs.jpg

Inutile de rappeler le contexte, à la fois pathologique et roboratif, qui rend cet inventaire si précieux.
Autant entrer d'emblée dans le vif du sujet avec Bertrand Labasse (Université d'Ottawa) qui actualise le très vieil antagonisme entre les praticiens et les théoriciens de l'acte d'informer, entre "le professionnel ombrageux qui assène son mépris péremptoire pour tout enseignement" et "l'universitaire condescendant pour qui tout devrait procéder du savoir académique et de l'approche critique." Entre les deux postures, "l'employeur, borné dans sa nature, infini dans ses voeux qui réclame une main d'oeuvre taillée aux normes de sa propre production" et " le prophète des nouvelles technologies annonçant la fin des temps anciens et promettant le salut à ceux-là seuls qui se convertiront sans réserve aux réseaux sociaux ou à tout autre avatar du web 2.0, voire du web 3.0"... Quand même, ça fait rudement du bien de lire des choses comme çà.
Et ça donne envie d'aller plus avant dans le sommaire.

Formes figées et compétences entamées

Résumer les chapitres les plus intéressants reviendrait à les trahir tant ils sont riches et subtils. On ne trouvera donc ici qu'un florilège parfaitement arbitraire.
Comme ceci: Dans les programmes de journalisme, les étudiants travaillent principalement les formes d'écriture les plus simples et les plus figées, des formes que la plupart de leurs professeurs n'ont pas utilisées depuis longtemps, et, pour dire la vérité, n'ont aucun désir de réutiliser. Non, ce propos ne concerne pas l'enseignement du journalisme à la française. Il est de Mitchell Stephens, New York University.
Philippe Breton, Université de Strasbourg, détecte une grosse lacune qui explique la gêne, pour ne pas dire le malaise, que suscite le mode de questionnement adopté par les officiants de l'audiovisuel : Les étudiants en journalisme, dès lors qu'ils ne reçoivent pas une formation adéquate en argumentation, éprouvent dans leurs pratiques de description de l'argumentation, notamment dans le débat public et le débat politique, d'importantes difficultés qui entament leurs compétences professionnelles potentielles; Il est gentil, le professeur Philippe Breton. La vérité est que si le ridicule tuait, il y aurait une hécatombe d'animateurs de talk shows, notamment dans les stations radiophoniques et télévisuelles d'information continue.

Cahiers_ordinateur.jpg
Approche plus globale de Rémy Le Champion (IFP, Panthéon-Assas) qui analyse les réponses fournies entre décembre 2009 et janvier 2010 par 1216 cadres des rédactions à un questionnaire sur leur perception des formations initiales.
Le détail est passionnant mais allons à l'essentiel: L'adéquation entre les offres de formation et les attentes du marché du travail est discutable puisqu'elles se placent au 5ème rang des justifications d'embauche pour les écoles reconnues par la profession et au 9ème rang pour les écoles non labellisées. Discutable est un euphémisme car l'auteur poursuit: Seuls environs 15% des journalistes titulaires d'une carte de presse sont diplômés d'une école de journalisme reconnue par la profession.''

Voilà donc une profession qui embauche peu de jeunes formés dans ses écoles... Or, rappelle Marie-Christine Lipani Vaissade dans le chapitre suivant, il y a en France plus de soixante neuf formations préparant au journalisme. Seulement treize d'entre elles proposent un cursus reconnu...Les critères de reconnaissance sont très pointus et exigeants. La profession exige mais n'obtient pas, en somme.

Investissement insuffisants en matière grise

Explications partielles mais significatives dans l'étude déjà citée de Rémy Le Champion: les cadres des rédactions déplorent le manque de culture générale des jeunes journalistes qui sortent de ces écoles, ainsi que leur formatage en style et en analyse,leur conformisme et leur manque d'originalité..
Cahiers_questionnaire_1.jpgRien d'étonnant, dès lors,que l'avantage pratique du passage par une école professionnelle apparaisse paradoxal à l'entrée sur le marché du travail, selon Christine Leteinturier (IFP, Panthéon-Assas, Paris 2)

Yannick Estienne et Emmanuel Vandamme (ESJ de Lille) pointent deux réalités pénibles:

  1. Dans le domaine des nouveaux médias numériques, les écoles et les formations en France figurent encore aujourd'hui en marge de la dynamique d'innovation.
  2. Les grands medias apparaissent comme des structures lourdes et inertes, préférant externaliser le développement et reporter sur de petites structures les risques qui lui sont afférents.

Ajoutés au manque de culture générale et d'originalité, l'absence d'innovation dans les écoles et de recherche et développement dans les groupes de presse aboutit au constat suivant: une profession qui se veut intellectuelle souffre d'une insuffisance d'investissements en matière grise.
Mais les patrons de presse et les cadres de plus de quarante ans ne sont pas seuls responsables de ce déficit intellectuel car, comme le remarquent Yannick Estienne et Emmanuel Vandamme, contrairement aux représentations véhiculées sur la génération dites des"digital natives" (...) les étudiants en journalisme n'ont pas forcément une appétence pour les technologies de l'information

Les deux piliers de la valeur ajoutée

L'auteur de ce blog signe une réflexion sur "la formation face à l'innovation" à partir de la problématique du data journalism. Un journaliste doit s'intéresser aux langages de programmation. Pas forcément devenir programmeur mais savoir au moins ce que la programmation peut faire. Car la valeur ajoutée de l'information dépendra à parts égales de la qualité et de l'originalité de l'investigation et de l'originalité des interfaces par lesquelles les audiences pourront accéder à la complexité.

Les Cahiers du Journalisme sont distribués par:

  • l'Ecole Supérieure de Journalisme, 50 rue Gauthier-de-Châtillon 59046 Lille cedex
  • Les Presses de l'Université Laval, Pavillon Pollack, bureau 3103 2305, rue de l'Université, Québec (QC),Canada.

dimanche 30 janvier 2011

Un an d'utilisation de Twitter: avantages et inconvénients

Twitter_1.jpgRécusant toute forme de narration autre que des bribes de témoignages, une exploitation journalistique de Twitter s'avère extrêmement productive.
A condition de l'intégrer dans un dispositif de veille plus large et plus structuré que l'univers des gazouillis.

Bilan d'un an d'utilisation circonspecte mais attentive.

L'expérience a débuté sous le signe de l'imposture franchouillarde.
Selon un abruti de la mouvance geek,Twitter_8_blob_bleu.jpg l'auteur de ce blog lui aurait confié, une semaine avant l'ouverture de son compte, qu'il "n'irait jamais sur Twitter". Or, en vertu du conseil de Michel Audiard de "ne jamais parler aux cons parce que çà les instruit", l'auteur de ce blog n'a jamais adressé la parole à l'abruti en question.
Cette mise au point étant tardivement envoyée dans le groin du geek, congédions l'accessoire et cinglons vers l'essentiel.

Trois vidanges par semaine

Ecrire que Twitter est chronophage reviendrait à proférer une banalité.
Mieux vaut désigner les différents "bruits" qui, en perturbant la perception des "signaux", occasionnent une incroyable perte de temps.
Voici ces nuisances rapidement décrites dans un ordre décroissant de nocivité:

Surprenantes bouffées de narcissisme chez de vieux geeks: Des gens qui, dans la vraie vie et parfois sur leurs blogs, semblent calmes et rationnels, voire lucides, se comportent sur Twitter comme des adolescents boutonneux en quête de reconnaissance sociale.
Ils ont pourtant "passé l'âge" de faire savoir à la twittosphère qu'ils sont vraiment très contents d'eux-mêmes et qu'ils seraient ravis que leur génie visionnaire soit massivement gazouillé.
Twitter_Blob_travers_6.jpgCertains poussent l'exhibitionnisme jusqu'à informer le monde entier qu'ils se sont en route vers un restaurant de Toulouse avec l'intention de manger un cassoulet.
Cette non-information émane de journalistes chevronnés. Ils ne possèdent même pas l'élémentaire culture anglaise du non sense qui leur permettrait de twitter quelque chose comme: " Enfin à Toulouse pour manger une bonne choucroute".
La plupart de ces twitteros auto-centrés se comportent comme les starlettes des années soixante sur les plages privées des palaces de Cannes, pendant le Festival. Ils se trémoussent en déhanchements égotistes: " Je suis invité par une chaîne de radio pour parler de moi."... "Je vais parler de moi-même dans une émission de télévision absolument géniale puisque j'y paraîtrai en compagnie d'autres génies que je salue ici..." (1)

Twitter_AAA_4.jpg
Le peuple des internautes s'en badigeonne le nombril avec le pinceau de l'indifférence. Le fait est, pourtant, que ces obscènes mignardises perturbent l'assimilation des tweets intéressants, susceptibles de conduire vers des éléments d'informations.

Twitter_3.jpg Il faut donc vidanger les Narcisse qui contemplent bruyamment leur reflet numérique dans leurs écoulements infatués. C'est à dire renoncer à des abonnements qui s'annonçaient à priori riches en pistes d'informations.

La désopilante fumisterie du "personnal branding". Qu'un adolescent prolongé vienne infliger sa stratégie de "marque personnelle" à une audience de futurs journalistes qui ne lui ont pourtant pas fait de mal est un spectacle navrant en ces temps délétères, "sans gaîté comme sans remords", de crise de la presse, de chômage des jeunes et d'escroqueries célébrées comme l'avenir de l'information.
L'ennui de Twitter est que le "personnal branding" y sévit de manière insidieuse.
Au début, certains gazouillis retiennent l'attention par le caractère surprenant ou utilitariste des contenus vers lesquels ils conduisent.
Puis il devient vite évident que les auteurs de ces gazouillis répètent plusieurs fois les mêmes messages. A la longue, ils n'hésitent pas à asséner des contradictions qui révèlent, peut-être, des fêlures mentales; en tous cas, un manque de cohérence dans leur ligne éditoriale, s'ils en ont une: "Dix raisons de préférer le café au thé", "Dix raisons de ne pas boire de café", "Dix raisons d'éviter le thé."

Twitter_5.jpg
En fait, les "personnal brandeurs" se comportent exactement comme les hebdomadaires débiles qui titrent une fois par an sur la franc-maçonnerie en espérant redresser des ventes déclinantes.
Les adeptes du "marketing de soi" sur les réseaux sociaux s'y congratulent en Re-Tweets compulsifs dans l'espoir, sans doute, d'y gagner de "influence", autre mythologie du web 2.0 mais condition nécessaire pour être reconnu comme un "geek".(2)
La quantité impressionnante de blagues vaseuses émises par des geeks surannés ne peut s'expliquer que par un désir - on n'ose parler de stratégie - d'être retweetés par d'autres geeks dans un ronde pataude de connivences flasques. En quête de notoriété et de followers par la blague alléchés, l'auteur de la blague en profite pour vérifier qui le retweete. C'est à dire, en somme, qui le regarde et qui sourit à ses pitoyables facéties de fin de banquet.
Ainsi vont, étroitement enlacés, le personnal branding et le "journalisme" lol, piétinant ce qui reste de dignité à une profession gravement discréditée.
Il faut vidanger systématiquement les frénétiques adorateurs de leur marque personnelle dans la mesure où ils partagent et répètent à satiété les seules "informations" qui peuvent servir leur réputation.

Les encombrants suiveurs font l'objet d'un troisième type de vidange impitoyable.
Les suiveurs mercantiles et leurs sous-produits du "journalisme" lol - petites gouapes sans talent qui n'ont d'autres solutions que de se mettre au service de la désinformation - doivent être éliminés d'un compte Twitter sans retard et sans explications.
Si les suiveurs gagnent à être globalement considérés comme un essaim de passionnés partageant des centres d'intérêt, certains gazouilleurs n'ont pas leur place dans un essaim cohérent. Ce qu'ils gazouillent est dissonant ou insipide.

Un fantastique outil de veille acèrée

Quand les vidanges sont bien faites, à fond et régulièrement, Twitter se révèle bien plus intéressant que les moteurs de recherche.
Les abonnements purgés et certains suiveurs évacués laissent la place à des alertes excitantes, à des ouvertures vers des contenus d'une grande richesse, à des suggestions porteuses de réflexion.

Twitter_texture_de_reseau_jpeg.jpg
La plateforme devient une intarissable source d'émerveillements.
Des gens que l'on ne connaît qu'à travers leur expertise deviennent de précieuses références. Ces personnes de confiance ne parlent jamais - ou très rarement - d'elles-mêmes.

Twitter_2.jpg
Elles offrent des éléments d'informations et incitent à partager d'une manière d'autant plus désintéressée qu'il n'y a rien à gagner. Que des accès vers de nouvelles connaissances, de nouveaux savoirs parfois, de nouvelles interrogations, souvent.

Twitter fournit beaucoup plus de sérendipité (3) que les moteurs de recherche comme Google, instrument du conformisme journalistique (4). Or, la sérendipité est une des conditions nécessaires (mais pas suffisante) à l'originalité du travail journalistique.
Bien filtrés, les flux de tweets révèlent les singularités (5) annonciatrices d'émergences (6).

Twitter_reseau_flasque.jpg
Quand l'actualité devient évanescente, placée sous le signe des incertitudes, comme ce fut le cas au plus fort des révoltes populaires en Tunisie, Twitter se transforme en une épreuve de discernement. Il faut repérer dans les torrents de gazouillis les fragments de témoignages susceptibles de s'agréger en éléments d'informations.

A ces performances s'ajoute la capacité de mémorisation des liens vers des contenus intéressants. La plus touffue des documentations se retrouve, quasiment indexée, sur un serveur distant, donc accessible de partout.

Le faux problème de l'instantanéité

Les attardés qui gémissent sur l'accélération sans se demander ce que recouvre, exactement, cette notion (7) donnent une image affligeante de leur conception du journalisme.
Il y a tout lieu de craindre, en vérité, que leur appareil conceptuel (s'ils en sont équipés) dérape sur le verglas des apparences.

Twitter_10.jpg
Ce n'est pas parce que Twitter charrie beaucoup de gazouillis que ces gazouillis sont vrais et intéressants.
Se croire obligé de diffuser ce qui vient de "tomber" relève, au mieux, de la mythologie puérile du scoop; au pire, de ce conformisme corporatiste qui amène les journalistes français à vouloir dire en même temps les mêmes choses relatées de la même manière.
La fausse "accélération" a toujours existé dans l'industrie de l'information. En 1927 - donc un peu avant l'avènement de Twitter - un quotidien franchouillard a tellement accéléré qu'il a raconté en détail l'accueil triomphal des aviateurs Nungesser et Colli à New York où ils ne sont jamais arrivés.

Twitter_9_reveil.jpg
Sans même évoquer les éditions spéciales extrêmement délicates comme celles qui ont marqué les premiers pas de l'homme sur la Lune, les instants nocturnes de bouclage dans des périodes dominées par l'incertitude ne sont pas du tout "accélérés".
Ils exigent prosaïquement des choix devant lesquels les "twitteros précoces" reculent lâchement: publier n'importe quoi ou retenir un témoignage tweeté aussi longtemps qu'il n'est pas digne de devenir une information.
Twitter propage beaucoup de témoignages, d'affirmations qui peuvent devenir mais qui ne sont pas, d'emblée, des informations.

C'est grande pitié que de voir tant de journalistes incapables de se retenir sur une actualité chaude.

Précédents billets consacrés à Twitter:

Twitter et la valeur ajoutée de l'information

"Le Monde" participe à la fabrication d'une légende urbaine

Attentats de Bombay: un journaliste français informe en lisant les tweets de téléspectateurs indiens

1) Curieusement, alors que ce sont,de vrais em..., ils ne gazouillent jamais: " Et maintenant, je tire la chasse d'eau".

2) Les geeks forment un cercle d'adorations mutuelles dont les membres se comportent en élite autoproclamée de l'innovation technologique. Ce petit monde mériterait une étude ethnologique car il est doublement nocif:
- les modes futiles qu'ils "lancent" plusieurs fois par an entravent l'adoption massive des innovations intéressantes.
- leurs agitations aussi creuses que fébriles légitiment la technophobie. Geeks et technophobes incarnent deux aspects complémentaires, objectivement complices, de la franchouillardise.

3) Ceux qui ne connaissent pas le sens de ce mot n'ont rien à faire sur ce blog.

4)Tout le monde regarde les mêmes huit premiers résultats sur la même première page de Google, donc tout le monde raconte la même chose ce qui produit une information morne, ennuyeuse.

5) Singularité: trace, indice, signe, fait ou phénomène qui n'a pas d'explication connue. Une série régulière ou discontinue de singularité dans un registre précis de l'actualité annonce une émergence. Les premiers signes relatifs à l'attitude de l'armée tunisienne ont été des singularités perceptibles sur Twitter et surtout sur Facebook.

6) Emergence: apparition lente ou surgissement d'une situation inédite, susceptible de modifier "l'ordre des choses". La révolte du peuple tunisien est une émergence géopolitique, plus perceptible sur certains canaux de Twitter que sur Facebook, trop émotionnel.

7) Hartmut Rosa: "Une critique sociale du Temps", édition de la Découverte: le temps ne s'accélère pas; c'est la quantité de "choses à faire" en une durée donnée qui augmente.

mercredi 19 janvier 2011

Tunisie: vers des états généraux de la presse

Le mardi 11 janvier - soit quatre jours avant le départ de Ben Ali et au plus fort de la répression - Henda Chennaoui, jeune journaliste à la station de radio Shems FM, exige au cours d'une assemblée générale du personnel que les bulletins d'informations de la station publient les vrais chiffres sur le nombre de personnes tuées et blessées par la police:


Aussitôt, Henda Chennaoui a été écartée de l'antenne et privée de travail par la hiérarchie de la station de radio.

En fait , les ennuis d'Henda Chennaoui avec son employeur ont commencé dès la publication, le 7 janvier d'un témoignage bouleversant sur la condition de journaliste pendant la dictature et la répression policière.

Elle vient de mettre en ligne sur son blog un appel à l'organisation d'états généraux de l'information.

Ce texte intègre dans la réflexion sur l'avenir de l'information, un des éléments caractéristiques (avec le rôle de l'armée) de la révolution tunisienne: les témoignages des blogueurs. Témoignages qu'on appelle aussi crowdsourcing sous d'autres cieux et qui s'est fait là-bas, avec une spontanéité ravageuse pour l'ancien régime.

vendredi 14 janvier 2011

Tunisie: l'actualité traitée comme "l'Histoire en train de se faire"

Il serait réjouissant d'apprendre que toutes les écoles françaises de journalisme ont interrompu leurs programmes pour inciter les futurs professionnels de l'information à affronter l'actualité la plus noble: l'Histoire en train de se faire.

L'Histoire s'accomplit en temps réel sur le web, sans réduire le rôle des médias traditionnels.

L'Histoire en train de se faire submerge les écrans, seconde par seconde, sans compromettre le recul dont les journalistes ont besoin.

Actualite_Tunisie_etudiants_en_francais.jpg

Si toutes les écoles françaises de journalisme obligeaient les étudiants à travailler sur ce qui se passe à trois heures de Paris, dans un pays majoritairement francophone, elles pourraient tirer les enseignements que voici.

Twitter comme outil de veille, de repérage et d'analyse

Contrairement à ce qu'on affirmé quelques geeks hexagonaux, Twitter n'est ni une "agence de presse" ni un outil de narration.
La recherche #Sidibouzid est un flux qui charrie sporadiquement, par dizaine de tweets toutes les dix secondes en moyenne, un flux de témoignages, d'émotions, de rumeurs, de propagande,de manipulations, de plaisanteries.
Ce torrent est un défi au discernement. Les étudiants qu'il emporterait dans ses remous n'ont pas leur place dans cette profession. Croire qu'un ministre des affaires étrangères tunisien peut annoncer sa démission sur un blog sans vérifier la date et le lieu de création de ce blog témoigne d'une inculture web absolument rédhibitoire.

Actualite_tunisie_blog_Kamel_Morjane.jpg

Ce faux a été immédiatement intégré dans Wikipedia, ce qui constitue un nouvel avertissement pour les étudiants paresseux qui ne se fient qu'à Google et à une encyclopédie (trop) participative.

Actualite_tunisie_wikipedia.jpg

Twitter est aussi un moyen de repérer et de sélectionner des sources potentielles afin de les confronter. Il est facile, en suivant #sidibouzid, de comprendre que certains messages sont émis par des témoins dont le point de vue est limité mais assez intéressant pour justifier des vérifications. Il est d'ailleurs significatif que les envoyés spéciaux de journaux anglo-saxons -comme ceux du "Guardian" - twittent assez régulièrement, contrairement à leurs homologues français.

Twitter, dans le cas de la Tunisie, est un outil d'analyse. Toutes les rumeurs charriées par #sidibouzid doivent être étudiées parce qu'elle révèlent des frustrations et des aspirations. Le manque d'informations est la première cause des rumeurs de gens qui, dans le chaos, croient trouver des explications rassurantes et les propagent. Le sens de ces rumeurs est intéressant.

Actualite_tunisie_appelsa_l_armee.jpg
Depuis le début de la semaine, le recours à l'armée est invoqué. Des textes, des photos et des vidéos suggèrent que les militaires protègent les manifestants contre la police et que certains soldats fraternisent avec la population. Ces éléments d'appréciation ne sont pas suffisants pour constituer une information. Ce sont des indices à surveiller.
Comme ces "consignes" qui, émises par de jeunes Tunisiens, accusent la France d'être le principal soutien du régime qu'ils contestent: ils demandent de ne plus "tweeter" en français, mais en arabe ou en anglais.

Facebook, gisement d'images qui accusent

Détourné naguère aux Etats-Unis par un étudiant douteux qui voulait l'utiliser pour draguer les filles de son campus, Facebook se révèle, dans le cas de la Tunisie, comme le plus dangereux des dispositifs pour le régime en place.
Le réseau social à vocation plutôt conviviale regorge de vidéos brutes qui touchent l'opinion publique mondiale. Sans ces images, les Etats-Unis et l'Union européenne n'auraient pas réagi aussi rapidement et aussi fermement.
Ce n'est pas un hasard si TF1 - chaîne technologiquement très sensibilisée depuis longtemps à la puissance de l'image - n'a diffusé le 12 janvier au soir que des images vidéos provenant de Facebook ou de sites miroirs. Choix éditorial qui n'enlève rien à la qualité des reportages réalisés sur place par ses envoyés spéciaux.

Facebook a été un des signes par lesquels Ben Ali a voulu incarner la modernité de son pays. Beaucoup de Tunisiens, jeunes et moins jeunes, lui accordaient le crédit d'avoir placé l'informatique et internet au coeur de ses promesses sur le développement économique, comme relais à l'industrie du tourisme.
Mais, les jeunes surtout, ne supportaient plus depuis longtemps cet "Ammar 404", sorte de Père Ubu qui désignait la censure pratiquée sur le web.
D'où ce paradoxe: Ben Ali a encouragé l'utilisation de l'outil qui aura peut-être mis fin à son régime.

L'Histoire dans l'actualité

A la faveur d'un exercice de discernement sur l'actualité comme Histoire en train de se faire en Tunisie, les écoles françaises de journalisme devraient engager une réflexion sur le contenu de leur enseignement qui, de toute évidence, n'est pas adapté à un traitement de l'actualité digne de notre époque.

Bien sûr, les envoyés spéciaux de TF1, d'Arte Journal à Strasbourg, d'iTélé et de France 24 notamment accomplissent un travail remarquable.

Il reste que c'est sur le web, en dépit des rumeurs et de l'intox , que "ça se passe", que l'Histoire palpite. Seuls des sites d'information pure players comme rue89 on vibré à l'unisson de cette première vraie tachycardie électronique de l'Histoire.

Miniaturisation, connexion, temps réel, usages

Les futurs professionnels de l'information ne comprendront jamais leur environnement sans que soit développé ce concentré d'histoire technologique:

- 1988: les premières caméras vidéo - pas encore caméscopes - enregistrent de l'intérieur le mouvement estudiantin de protestation contre la loi Devaquet. Images sans précédent mais sans impact parce que le documentaire qui rassemble des rushes collectés dans la France entière n'a jamais été diffusé par une chaîne de télévision nationale.

- 1991-1992: un amateur enregistre avec son caméscope le tabassage d'un automobiliste afro-américain par des policiers. Le document est diffusé par des chaînes de télévision dans le monde entier. Un an plus tard, l'acquittement des policiers provoque des émeutes à Los Angeles South Central: 65 morts.

- 2011: les téléphones nomades équipés de capteurs électroniques sont connectés au web et notamment aux réseaux sociaux dont les Tunisiens sont des utilisateur intensifs et experts.

Actualite_henda.jpg
Dans une salle de rédaction tunisienne, au début de cette semaine, alors que la répression s'accentuait, une jeune journaliste, Henda Chennaoui, demande en assemblée générale que la station de radio où elle travaille diffuse les vrais chiffres concernant les morts et les blessés.

Quatre dimensions cruciales de l'histoire de la technologie ont permis à l'Histoire de s'accomplir dans l'actualité:
- la miniaturisation des appareils de captation
- la puissance du réseau mondial
- la diffusion en temps réel
- les usages, Car Facebook n'a pas été développé dans le but derenverser une dictature.

Il serait rassurant, pour l'avenir de l'information en France, que ces sujets aient déjà été concrètement traités dans toutes les écoles de journalisme.

mardi 11 janvier 2011

Tunisie: journalistes et citoyens

Tunisie_transparence.jpg
Un arbitre français des élégances journalistiques a lâché un jour avec une moue méprisante: "En Tunisie, il n'y a pas de journalistes."

La terrible séquence enregistrée avec un téléphone portable dans un hôpital de Kasserine inflige un humiliant démenti à ce geek péremptoire.

Ce reportage de trois minutes et trente-trois secondes- un ensemble de rushes, une sorte de plan-séquence chaotique - contient des coupures mais aucune trace de montage.

Crowdsourcing de crise

La bande-son (il faut bien employer cette expression plutôt destinée à la fiction) est faite de cris insoutenables de souffrances et de terreur.
C'est la marque des tragédies vécues.
Une preuve de vérité réaliste que les chaînes de télévision européennes remplacent ordinairement par une musique du style "Ionisation" d'Edgard Varèse. A cause des sirènes.
Il ne faut surtout pas traumatiser les audiences démocratiques. Le son est beaucoup plus violent que l'image. Une musique de fiction "euphémise" les images. En général.
Il n'y a pas d'euphémisme possible dans cette vidéo digne des "Choses vues" de Victor Hugo. Aucune télévision européenne ne pourrait la mixer avec une "musique dramatique", pour effacer les cris, sans se livrer à une manipulation aussi crapuleuse qu'une retouche Photoshop sur une image de guerre ou de catastrophe.

Les auteurs de ce document ont tenu à le signer: "Amicale des Anciens de l'Institut de Presse".

Tunisie_texte_anciens_journalistes.jpg
Ils fournissent des éléments qui confirment ce qu'écrivent certains blogueurs:
"...tirer au dessus de la ceinture (ce qui explique également l’intention de tuer car ma foi pour la légitime défense il faut tirer sur les membres inférieurs)…

Tunisie_traces_de_balles.jpg
C'est sans doute ce que Michèle Alliot-Marie appelait hier à l'Assemblée nationale "une technique de maintien de l'ordre"...

Ce même blogueur - un artiste peu politisé jusqu'à ces derniers jours - donne une explication à la perplexité d'une journaliste française qui s'étonnait hier matin du retrait subit de la police dans certaines villes: il s'agit, écrit-il, de favoriser les pillages pour illustrer les accusations portées lundi soir par Ben Ali contre des "voyous à la solde de l'étranger".
Enfin, le reportage des anciens de l'Institut de Presse confirme visuellement les remarques d'un autre reporter français: le personnel hospitalier est déborder par l'arrivée incessante de blessés et de mourants. Ce qui tendrait à prouver que la police tire massivement, sans discernement.

Quelle que soit la cause de ce crâne fracassé, elle ne peut pas avoir été provoquée par une "technique de maintien de l'ordre" usant de "retenue".

Tunisie_crane_fracasse.jpg

J'ai énormément de préventions à l'égard de Facebook. Mais le fait est que c'est - dans les pays arabes en général, au Maghreb en particulier et en Tunisie surtout - un moyen de collecter des données brutes. Tout ce qui y est publié ne peut pas être considéré comme de l'information. Mais les contenus bruts, à analyser, à vérifier, à recouper, y sont beaucoup plus denses que sur Twitter (1)

Ne pas confondre la presse et les journalistes

La presse tunisienne n'est guère attrayante. Cependant, il y a, dans ce pays, d'excellents journalistes.

Les jeunes sont plutôt plus cultivés - et plus politiquement conscients - que leurs homologues français. Ils sont surtout très motivés et extraordinairement compétents dans les technologies de la communication.

(Ils se forment, notamment, grâce à accord non écrit que Steve Ballmer aurait passé avec Ben Ali: Microsoft fermerait les yeux pendant quelques années encore sur les galeries marchandes pleines de logiciels "craqués", à condition que l'Administration tunisienne s'équipe de logiciels Microsoft, histoire de compenser les pertes occasionnées par le piratage que les autorités tolèrent. Explication invérifiable.)

Souvent formés en France, où il leur est arrivé de subir des humiliations racistes post-coloniales, les journalistes expérimentés sont moins impatients que leurs jeunes confrères. Ils n'expriment pas, dans des blogs aux contenus poignants, la rage impuissante d'être contraints de pratiquer leur métier dans l'auto-censure permanente (1). Ils observaient avec subtilité les premiers signes discrets d'une lutte de succession enclenchée au sommet du pouvoir.

Tunisie_drapeau_sanglant.jpgLes jeunes, eux, observent avec inquiétude le retour depuis deux ans environs du sentiment et des signes religieux dans une partie des classes moyennes inférieures. Celles qui fournissent les acteurs et les victimes de la tragédie actuelle.
Ces jeunes journalistes avaient été humiliés, en 2008, par les déclarations de Nicolas Sarkozy à propos des "progrès de la démocratie" en Tunisie.
Ni héros ni martyrs, ils vont peut-être montrer à ce président français si peu avisé ce que signifie le mot "progrès" pour des gens cultivés.

1) Un journaliste du Figaro avait affirmé, naguère, qu'il pouvait rendre compte en temps réel du déroulement des attentats de Bombay en suivant Twitter. Vérification faite, aucun tweet n'a jamais donné la moindre information en temps réel sur ces évènements. Tout ce que le journaliste français lisait, c'étaient les réactions sur Twitter de téléspectateurs indiens. Il va de soi qu'on ne peut pas, non plus, raconter ce qui se passe en Tunisie avec les éléments mis en ligne sur Facebook. Ces éléments sont juste plus intéressants que les gazouillis de 140 caractères par le texte et surtout par la capacité de Facebook de diffuser de stocker de grande quantités de sons et d'images, Et, dans le cas de la tragédie tunisienne, par le nombre de témoins potentiels.

2) Compte tenu du haut niveau de surveillance des milieux intellectuels et journalistiques tunisiens des deux côtés de la Méditerranée, aucune adresse de blog et aucun nom ne seront publiés dans ce billet.

Otages du Niger: subtils glissements sémantiques

Vendredi 7 janvier: "Les forces nigériennes ont tenté de libérer les deux Français enlevés dans un restaurant de Niamey;"

Samedi 8 janvier: "Les deux otages français ont été tués alors que des forces nigériennes appuyées par des militaires français tentaient de les libérer."

Dimanche 9 janvier: "Les deux otages français ont été tués par leurs ravisseurs alors que des militaires français tentaient de les libérer à la frontière entre le Niger et le Mali."

Lundi 10 janvier: " Les deux otages français ont été exécutés par leurs ravisseurs au cours d'une opération menée au Mali par les seuls militaires français"

Niger_otages.jpg

Remarque fondée sur une logique d'inférence: des ravisseurs, quels qu'ils soient, retardent le moment d'exécuter des otages pour la simple raison que ce sont leur ultime bouclier humain.
Dans un combat avec les libérateurs. des ravisseurs qui tuent leurs otages se suicident.

Une telle hypothèse devrait être confirmée par les résultats de l'autopsie prévue pour le mercredi 12 janvier. L'autopsie devrait apporter des précisions sur le calibre des balles qui ont tué les deux jeunes gens, ainsi que sur la distance approximative à laquelle ces balles ont été tirées.

Il est également évident que sera rendue publique - pas tout de suite, bien sûr - la version des deux ravisseurs interrogés à Niamey sur les circonstances dans lesquelles leurs otages ont été tués.

Si de telles informations n'étaient pas rendues publiques dans des délais raisonnables, il faudrait relire les déclaration de fermeté de Nicolas Sarkozy à la lumière d'une exégèse publiée mardi 11 janvier par un spécialiste du renseignement: "Nicolas Sarkozy veut faire entendre le langage de la fermeté. Quoi qu'il en coûte... "

lundi 20 décembre 2010

Le travail sur les données émancipe le journalisme

En travaillant sur les données relatives à la suppression de la taxe professionnelle, la rédaction web de "La Gazette des Communes" montre comment cette approche peut aider la presse à se soustraire à l'influence des informations diffusées par les pouvoirs politiques et économiques.

Gaette_6.jpg

Même quand les données sont produites par des organismes officiels - ce sera de moins en moins le cas - les journalistes qui cherchent les bases de données, qui les épluchent, qui repèrent les chiffres pertinents et qui extraient les relations les plus significatives entre ces chiffres peuvent proposer, sur un phénomène précis, des interprétations très différentes de celles des pouvoirs.

Gaette_7.jpg

Dans un exemple proposé par le blog Data Journalism, les prévisions de recettes communales établies par le gouvernement sont rassurantes pour les élus locaux parce que le gouvernement a choisi des hypothèses de croissance économique très (trop) optimistes.

Au lieu de se contenter de reproduire les communiqués officiels et les dossiers de presse, le journalisme de bases de données est en mesure de corriger la "vision" que les gouvernements ou les entreprises souhaitent imposer. Et, même en partant des mêmes données brutes, montrer ce que cette vision a d'artificiel.

D'où, sans doute, l'hostilité hargneuse du "journalisme de connivences" qui domine la presse française.

dimanche 12 décembre 2010

Wikileaks: bonheur professionnel car l'actualité rejoint l'Histoire

Les données et documents mis en ligne par Wikileaks depuis le printemps dernier constituent un moment sans précédent de bonheur professionnel.

Il faut, pour jouir pleinement de ce contentement, adopter la posture du "journaliste auxiliaire des futurs historiens". Une posture faite d'humilité et d'exigence (1).

Wikileaks_transparence_1.jpg

Jubilation d'étudier, volupté de comprendre

Wikileaks livre des matériaux bruts: vidéos, données, documents. La jubilation journalistique commence avec l'étude de cette matière première.

La jubilation se perçoit, de manière inhabituelle, dans les contenus à haute valeur ajoutée proposés par "The Guardian", le "New York Times", "Der Spiegel", "Le Monde". Ces rédactions ont réalisé un travail admirable dans lequel entrent le discernement, la culture, certains savoir-faire pratiques en visualisation interactive, le souci empathique (2) de rendre largement accessibles ces données et ces notes diplomatiques.

Wikileaks_Le_Monde_2.jpg
Ces journalistes ont manifestement éprouvé un plaisir rare à pouvoir partager avec leurs audiences la volupté de comprendre. C'est ce qui transparaît dans l'interface que propose "Le Monde.fr": on y retrouve l'alliance, très rare en France, de la haute compétence journalistique et de l'expertise technologique de la société LinkInfluence. Une date dans les annales du journalisme en ligne dans l'Hexagone.

Le défi de la compétence, source de valeur

A cette première dimension des relations entre Wikileaks et l'industrie de l'information s'ajoute le passionnant défi à relever que constitue l'Histoire rattrapée par l'actualité.

(Dans une représentation allégorique, l'actualité serait une fille plutôt volage et futile, en tous cas évanescente, au regard d'une Histoire s'imposant en marâtre solide et impérieuse, qui relate sans complaisance les actes de l'Humanité).

Dans les temps anciens, c'est à dire il y a une dizaine d'années, ce qui a été dévoilé par Wikileaks eut été réservé aux futurs historiens. Ils se seraient jetés sur ces données de guerre et sur ces documents diplomatiques avec gourmandise pour comprendre et expliquer ce que les journalistes n'avaient pas su, à cause du secret qui est un des instruments favoris des dominants.

Wikileaks a permis aux journalistes de partager le bonheur des historiens.

Une chance historique de régénération

Congédions l'accessoire (3) et cinglons vers l'essentiel: Wikileaks est une chance historique pour la régénération du journalisme.

D'abord parce que le traitement de cette matière brute élimine sans appel les incompétents et les veules (Ce sont souvent les mêmes, mais ils sont nombreux et, du coup, il ne reste plus grand monde.)

Ensuite parce que ne sont dignes de traiter cette matière première que les organes de presse, les rédactions et les journalistes qui investissent dans la culture, dans les savoir-faire pratiques offerts par l'innovation technologique ("The Guardian", notamment) et dans le respect que l'industrie de l'information doit à ses audiences.

Wikileaks_allegorie_de_l_opacite_2.jpg

Enfin parce que si le journaliste ne peut pas s'ériger en historien dans sa confrontation de chaque instant avec l'actualité, "histoire en train de se faire", il devrait souhaiter de plus en plus de Wikileaks. En effet, plus sa culture et son discernement se rapprocheront des talents exigés des historiens, plus il saura se rendre attractif en racontant, humblement, les faits et phénomènes qui permettent aux gens de comprendre l'époque dans laquelle ils vivent.

Et la relation de faits complexes par des journalistes compétents - sur papier mais plus encore avec les visualisations électroniques - est un argument de crédibilité, donc de la valeur ajoutée.

Le faux problème de l'accélération

L'accélération (4) n'est pas un obstacle à cette tension vers l'idéal journalistique esquissé par l'inaccessible mais désirable stature de "l'historien du présent".

Les outils d'analyse et de traitement - des bases de données mais aussi des documents grâce à la sémantique informatisée - relativisent les inconvénients du manque de recul. Pour peu, évidemment, que les intéressés sachent que de tels outils existent et qu'ils fassent l'effort de chercher à les maîtriser.

L'argument de l'accélération et du manque du recul apparait, à vrai dire, comme un curieux alibi, fondamentalement irrecevable.
Le pression du "bouclage" des dernières éditions d'un quotidien, avec la brève de "dernière minute" griffonnée sur le marbre pendant que le dernier typographe et le dernier metteur en page attendent impatiemment de pouvoir finir leur nuit de labeur, le "temps réel" radiophonique importé des Etats-Unis par France Info sont de même nature mais bien antérieurs à Twitter.

Par ailleurs, ce n'est pas l'accélération qui, le 9 mai 1927, a tué le quotidien "La Presse", mais la prétention d'anticiper et de "faire" l'Histoire en racontant un évènement qui ne s'est pas produit. Ce n'est pas l'accélération mais la crapulerie intellectuelle qui a conduit les médias franchouillards à se discréditer durablement avec l'affaire du faux charnier de Timisoara.

En réalité, il n'y a pas, objectivement, d'accélération du temps. Le temps journalistique ne s'emballe pas.

Wikileaks_allegorie_du_temps.jpg

La vérité est que les journalistes s'encombrent l'esprit de futilités, de "factoïdes"(5) et autres diversions que déversent les dominants. Comme l'attention - parfois limitée en potentiel de synapses - est convoquée par une quantité croissante de sollicitations, les journaliste accusent le temps. Illusion puérile: ce n'est pas parce que le paysage est de plus en plus saturé de détails que le véhicule va plus vite.

Double démonstration: les articles et commentaires les plus stupides sont été commis par des gens qui se sont jetés sur la matière de Wikileaks sans prendre le temps de l'analyser; ces contenus sont déjà enfouis dans les poubelles de l'Histoire.

Les articles et datavisualisations les plus passionnants ont fait l'objet d'un travail d'analyse et de traitement de plusieurs semaines.
Les historiens s'y référeront et l'Histoire retiendra que quelques organes de presse et une petite horde de journalistes exigeants se sont hissés à sa hauteur de vues.

Roboratives conséquences

Wikilleaks, par le travail admirable de journalistes à prendre pour modèles aura deux conséquences:

- les Etats et les dominants vont élaborer de nouvelles chapes d'opacité pour protéger leurs secrets. C'est normal.

- les militants de la transparence et les journalistes exigeants auront de plus en plus de moyens et d'occasions de dévoiler ces secrets. C'est réjouissant.

Wikileaks_allegorie_de_la_transparence.jpg

1) A la fin des années soixante dix, j'avais proposé dans le mensuel "L'Histoire" une méthode d'évaluation de la décantation de l'actualité.
A partir des principaux titres de quatre quotidiens nationaux recensés pendant plusieurs mois, je mesurais le "taux d'évaporation" des faits relatés, c'est à dire la durée de présence des titres à la "une" de ces journaux.
La décantation ne retenait que les évènements dont la mention à la "une" durait le plus longtemps. Le temps agissait comme un filtre. Seuls les évènements qui ne s'étaient pas dilués étaient, à priori, éligibles à l'attention des futurs historiens.
Le fait que d'infimes fragments du travail journalistique soient dignes d'entrer dans l'élaboration de l'Histoire est une cure d'humilité pour le journaliste lucide.
C'est aussi une puissante raison de se montrer exigeant dans la hiérarchisation des évènements, donc dans le discernement.

2) Pour bon nombre de journaleux décérébrés - Desproges dixit - la notion d'empathie se confond avec la notion de sympathie.

3) Ce qui est dans cette affaire accessoire, secondaire, par ordre croissant de ridicule:

A - ceux qui béatifient le "martyr" de Wikileaks dans une amusante croisade de dévots où se découvre une religiosité saint-sulpicienne. Ce comportement de membres d'une secte illuminée forme un délicieux contraste entre la croyance médiévale et "l'esprit hacker". (Il faut rappeler à ces jeunes et vieux bigots que leur martyr a été bien puéril en défiant les Etats-Unis sans se souvenir que l'hyperpuissance flingue pour moins que çà... Mais le "martyr" au comportement "cucul la praline" (= prétentieux et immature) de rock star narcissique n'est pas tenu d'avoir une culture historique et géopolitique. Une culture et un simple bon sens qui lui permettraient de connaître, et surtout de pratiquer, une stratégie avisée des rapports de forces.
Quoi qu'il en soit et compte tenu des élans mystiques qui ont mis la webosphère hexagonale en transes lors de la reddition du "martyr", il ne serait guère étonnant que les dévots de la transparence et du hacking journalism se mettent en tête de présenter un(e) candidat(e) du mouvement Open Data à la prochaine élection présidentielle.(J'en connais une, qui a plus de talent que Martine Aubry et Ségolène Royal superposées, mais elle a vraiment trop de travail)

B - ceux qui prétendent que les documents diplomatiques n'apportent rien alors qu'ils fournissent un éclairage intérieur des plus précieux à des évènements ou à des déclarations qui, eux, étaient connus; ceux-là n'ont vraiment pas le sens de l'actualité comme "l'histoire en train de se faire" car ils n ai'ment pas la texture, la consistance de l'Histoire.

C - les dérisoires imposteurs franchouillards qui s'érigent en acteurs du dévoilement planétaire avec du databases journalism en Wordpress à peine amélioré et de la datavisualisation sans data.

D - les pitoyables journalistes conventionnels traumatisés, à juste titre, par des dévoilements qui les montrent tels qu'ils ont toujours été: de piètres prépondérants asservis de manière obscène aux dominants.
Cette élite grotesque du "journalisme à la française" n'a aucune culture, même pas une petite culture journalistique. Elle ignore comment Alex Virot a obtenu le "scoop" de l'Anschluss, comment la vénérable Geneviève Tabouis faisait du Wikileaks avant l'heure en révélant, chaque semaine, les confidences récoltées dans les milieux diplomatiques. Ce sont les mêmes élites incultes qui, en avril 83, glosaient sans retenue sur les "carnet secrets d'Adolf Hitler".
Ce qui rend fascinants, somme toute, ces adeptes (parfois stipendiés) de la connivence, c'est leur manière de ramper: ils se salissent eux-mêmes rien qu'en se vautrant dans l'ignominie professionnelle.

4) "Rythmes, pouvoir, mondialisation" Pascal Michon (PUF); "Accélération. Une critique sociale du temps", Hartmut Rosa (La Découverte)

5) Un "factoïde" est un pseudo-fait: il ne se passe rien mais les médias en parlent tellement que le "rien" prend l'apparente consistance d'une réalité.
Le "débat sur la nationalité" est le "factoïde" récent le plus honteux pour le "journalisme à la française". Tous les journalistes qui se sont prêtés à cette grossière manipulation ont été, délibérément ou inconsciemment, abaissés au niveau d'instruments du pouvoir. (Depuis cette séquence ignoble d'asservissement idéologique, je me suis séparé de ma carte N° 20748 de journaliste professionnel)

lundi 29 novembre 2010

Le premier ouvrage consacré au journalisme de données

Datajournalism_nouvelle_couverture.jpg
Distribué en librairie par Géodif, le livre est également disponible aux éditions du CFPJ, 35 rue du Louvre 75002 ainsi que sur le site des éditions du CFPJ.

Pour avoir une idée du contenu, écouter l'entretien enregistré le vendredi 03 décembre par Philippe Nieuwbourg pour la webradio Econotique. Il y est question de Wikileaks, du rapport de continuité entre le journalisme de toujours et le journalisme de bases de données, des grands précurseurs français vénérés à l'étranger mais ignorés en France, de la technophobie qui discrédite les élites françaises jusqu'aux sommets de l'Etat, des lacunes dans l'enseignement du journalisme en France.

Voici un résumé du sommaire, sans les études de cas et les illustrations:

Chapitre 1 - Les données, leurs relations et l’information

Les données
Les relations entre les données
L’information

Chapitre 2 - Les bases de données, conteneurs et machines

Les bases et leur gestion
Le web sémantique
Protections juridiques
L’ouverture des données publiques

Chapitre 3 - L’investigation journalistique appliquée aux données

Recherche
Validation
Chercher des données hors des bases
Données hors du web

Chapitre 4 - Convertir la complexité chiffrée en simplexité

L’infobésité
La distraction
La diversion
Diminution de l’attention
La complexité
La modélisation
La « simplexité »

Chapitre 5 – Entrer en visualisations par les cartographies

Variations sur la cartographie
Déclinaisons de la cartographie

Chapitre 6 – Les diagrammes et leurs métaphores

Perception de l’image
L’interprétation de l’image
Les tendances de la visualisation
La création d’images

Chapitre 7 – Programmation, langages, organisation

Les langages
Journaliste et/ou programmeur
Les modèles du datajournalism

Chapitre 8 – Les ancêtres, les précurseurs et les jeunes pionniers

Les grands ancêtres
Les maîtres contemporains
Les jeunes pionniers français

Un blog, data journalism , est d'ores dédié aux extensions numériques - URL des liens imprimés - et à l'actualisation de l'ouvrage.

Datajournalism_couverture_vraies_couleurs.jpg

Ce blog propose de nombreux liens vers les ressources de plus en plus nombreuses du data journalism: répertoires de bases de données, outils d'analyse et d'extraction, sites et logiciels de visualisation.

BON DE COMMANDE

jeudi 11 novembre 2010

Une application gratuite pour évaluer les catastrophes naturelles

Earth_alert_logo.jpgApplication légère téléchargeable gratuitement, Earth Alerts complète le dispositif des organismes de surveillance relayés par les agences de presse ou, parfois, par les réseaux de micro-blogging.

Elle s'installe discrètement au pied du bureau et ne se manifeste que pour signaler des évènements nouveaux.
Son interface ressemble à celles des agrégateurs de fils RSS avec, en haut à gauche, une typologie succincte des catastrophes naturelles:

Earth_Alert_tableau_de_bord.jpg
Cette typologie présente l'intérêt de placer tout en haut de la hiérarchie les évènements de portée planétaire. Ce qui ne veut pas dire que les incendies de forêts ou les glissements de terrains qui surviennent aux Etats-Unis ne retiennent pas l'attention.

Dès qu'un phénomène est repéré, il fait l'objet d'une description factuelle très précise. C'est l'occasion, pour le journaliste, de se livrer à une première évaluation de l'importance de l'évènement et de son évolution possible, plausible ou probable. Ici, l'analyse d'une éruption signalée dans la journée du 10 novembre 2010 au Mexique:

Earth_Alert_description.jpg
Cette description peut être éventuellement complétée par une sélection de dépêches uniquement consacrées à cette éruption. La sélection ne se contente pas de grappiller les agences de presse. Elle conduit à des articles de revues scientifiques.
Le journaliste peut compléter son évaluation en sollicitant les cartes de Earth Alerts, afin de voir notamment si le phénomène se produit assez loin ou à proximité d'une zone urbaine très peuplée: :

Earth_Alert_carte_du_Mexique.jpg
Cette carte sommaire incite à aller "voir de plus près" sur Google Earth grâce à une commande qui déclenche automatiquement l'imagerie satellitaire:

Earth_Alert_volcan_Google_earth.jpg
En l'occurrence, la vue plongeante ne raconte que l'itinéraire de coulées qui semblent relativement récentes. D'où l'intérêt de solliciter une photo du monstre dans la collection de Earth Alerts :

Earth_Alert_volcan_Earth_Alert.jpg
Outre ces éléments d'appréciation sur un phénomène particulier, l'application offre une vue générale des évènements les plus récents classés par catégories. Ici, les 314 séismes signalés le 10 novembre 2010 avec leurs amplitudes respectives. Un carré rouge (il n'y en a pas sur cette capture d'écran) désigne un séisme qui a eu lieu dans l'heure écoulée. Les carrés bleus, nombreux ce jour là dans le Pacifique le long de la Californie et en Asie, signalent les séismes enregistrés au cours des dernières vingt-quatre heures:

Earth_Alert_planisphere_des_seismes.jpg
Enfin, "l'image du jour" révèle des documents impressionnants comme cette vision de l'hyperactivité industrielle de la Chine: le nuage brunâtre représente l'accumulation de gaz nitrogène dioxyde au dessus de la plus grande usine planétaire:

Earth_Alert_nuage_sur_la_Chine.jpg
La veille de la publication de ce billet, "l'image du jour" montrait une tempête en train de s'éloigner des côtes nord est des Etats-Unis:

Earth_Alert_tempete_USA.jpg

dimanche 24 octobre 2010

Durée de réalisation d'un contenu en rich media

Temps_rich_media_diagramme.jpg

Une personne opérant seule peut réaliser un contenu journalistique en rich media en dix heures.

Cette évaluation est détaillée dans le blog Hypermedia qui prolonge et actualise le livre "Communiquer en rich media", publié aux éditions du CFPJ.

Elle repose sur de nombreuses expériences menées avec des étudiants en journalisme sur toutes sortes de sujets et dans différentes conditions.

Elle suppose une méthodologie et un souci de productivité.
Rich_media_dossiers_des_composantes.jpg

Les moteurs de recherche tentent de devenir prédictifs

Anticiper est, pour le journaliste, une périlleuse tentation doublée d’une délicieuse contrainte.
Tentation périlleuse parce qu’elle est cause d’égarements qui ruinent une crédibilité.
Contrainte délicieuse parce qu’à la différence des historiens, les journalistes ne peuvent pas travailler comme si ce qu’ils observent était achevé; cependant, si des faits ultérieurs valident une hypothèse, ils apportent la preuve à posteriori que le journaliste avait bien compris la nature et la portée d'une situation ou d'un phénomène.

Trois initiatives expérimentales (1) pourraient aider les professionnels de l’information à conjurer les risques de l’anticipation tout en leur permettant d’affûter leur évaluation des évènements.
Le fait que ces travaux se basent essentiellement sur les données fournies par les moteurs de recherche incite à la prudence car si les économistes se trompent si souvent dans leurs prévisions c’est bien parce qu’ils considèrent que l’avenir se lit dans le passé. A tort, évidemment.
Il n’y a cependant rien d'inutile à mobiliser la logique des algorithmes et la puissance des processeurs afin de détecter,dans certaines activités du web, des signes qui peuvent être annonciateurs.

Le Time Explorer de Yahoo

A Barcelone, le laboratoire de recherches de Yahoo a mis au point un «explorateur du temps» qui, tout en n’étant pas globalement satisfaisant, délivre des fragments de résultats intéressants.
La matière première de cette application en ligne est constituée, pour l’instant, de 1,8 millions d’articles publiés par le New York Times entre 1987 et 2007 (2). Time Explorer extrait de cette masse de documents des faits, des lieux, des noms et des dates et, en fonction de la requête, signale les plus pertinents sur une ligne temporelle.
Deux registres sont disponibles, le passé et le futur:

Avenir_Time_Recorder_1_France_Sarkozy.jpg
Le corpus étant limité à la production éditoriale d’un seul organe de presse, l’affichage des articles anciens s’avère forcément décevant.

Les résultats peuvent quand même remettre en mémoire des faits ou des analyses injustement oubliés.
Mêmes remarques pour les résultats obtenus dans le registre du futur. Les algorithmes ayant enregistré les dates contenues dans les articles, ils restituent ces prévisions dans toutes leurs fragilités:

Avenir_Time_Recorder_2_France_destinations_mondiale.jpg
Là encore, le rappel des prévisions, même anciennes, n’est pas complètement inutile. S’intéresser par exemple à la possibilité que la Chine se substitue à la France comme première destination mondiale du tourisme en 2020 représente une anticipation journalistiquement intéressante: effectuer des recherches, vérifier certaines assertions, organiser des enquêtes publiables immédiatement.

La sérendipité peut même s'inviter, comme dans le cas de la Yougoslavie où le lien, à priori incompréhensible, entre Slobodan Milosevic et Saddam Hussein révèle que le premier a vendu, lui aussi, des armes au second.

Avenir_Time_Recorder__3_Yougoslavie.jpg

Le pisteur de grippe de Google

L’approche prédictive de Google repose sur la confrontation entre ce que cherchent les internautes et les données constatées sur l’objet de ces requêtes.
Le moteur publie un indicateur des grandes tendances repérées parmi les milliards de questions qui lui sont posées.
Impossible, bien sûr, de lier le nombre de requêtes sur la grippe à la probabilité d’une intensification de la maladie, pour la simple et excellente raison que des millions d’internautes se renseignent sans être malades.
Afin de construire une modélisation acceptable, Google cherché les corrélations entre les volumes saisonniers de termes liées à la grippe et les nombres de cas de grippe effectivement enregistrés par les organismes de surveillance épidémiologique.

Avenir_Google_flu_4.jpg
En haut, un extrait des données brutes collectées par Google (septembre-octobre 2010), données que chacun peut importer dans un tableur. En dessous, la visualisation de ces données.

Deux remarques:
1 – C’est sans doute abuser de la bonne volonté des algorithmes que de les faire travailler sur des phénomènes saisonniers comme la grippe: elle survient plutôt en novembre-décembre qu’en juillet-août et les allergies sont plus rares en décembre qu’en juin.
2 – Il est probable que le nombre de requêtes sur la grippe augmente quand la presse en parle beaucoup, comme ce fut le cas pour la pandémie H1N1, ce qui rend peu fiable le paramètre des données de recherches « spontanées ».

La démarche de Google n’est cependant pas vouée à l’impasse car, d’une part, les « nano-données » qui forment la granularité (= texture plus ou moins fine) des bases de données les plus fécondes génèrent forcément des corrélations inédites et robustes; et, d’autre part, les outils de détection de ces précieuses corrélations ne peuvent que se perfectionner dans les quelques années qui viennent, tant les enjeux sont importants.

Recorded Future cherche les corrélations invisibles

Google investit (en même temps que la CIA) dans une entreprise innovante qui a à peine plus d’un an d’existence, Recorded Future.
A la différence des moteurs de recherche qui exploitent les liens pour classer les pages web, le moteur d’analyse temporelle de Recorded Future cherche dans les contenus les corrélations invisibles (car non explicitées dans le langage HTML) entre des personnes, des entreprises, des lieux, des évènements.

Au cœur de cette technologie linguistique, un moteur d’indexation de données en flux capte les tweets, les billets, les articles de presse, les actualisations de sites d’entreprises et de sites officiels.

La collecte est répartie entre différentes catégories de faits : catastrophes, décisions politiques, lancements de produits, résultats financiers, fusions d’entreprises.

Ces données sont toutes reliées à des dates, des personnes, des lieux, des pays, des institutions, des entreprises.
Etude cas: les documents qui pouvaient permettre de prévoir l'attentat perpétré en Ouganda par un groupe terroriste somalien.
Autre type d'exploitation possible: Ce qui se dit sur le web à propos des candidats aux élections de la mi-mandat d'Obama aux Etats-Unis:

Avenir_Recorded_future_elections_US_1.jpg

Parmi les fonctionnalités linguistiques du moteur figure l’analyse des sentiments, positifs ou négatifs exprimés sur un thème donné. Analyse qu'il est intéressant de confronter aux évolutions des sondages dans un scrutin sensible, comme celui du Nevada:

Avenir_Recorded_future_elections_US_2_Nevada.jpg
Le moteur linguistique d'indexation en flux repère plusieurs corrélations dans la compétition très serrée du Nevada. D'abord entre les fluctuations des sondages et la mesure de l'attention accordée sur le web à chacun des candidats: le candidat démocrate sortant a fait parler de lui, ce qui a un impact sur les sondages et dans la répartition des sentiments positifs ou négatifs - lignes du bas - entre lui et sa rivale républicaine.

L’accès aux outils en ligne est payant pour les gouvernements, les institutions et les entreprises. Ci-dessous, un exemple de visualisation dans laquelle apparaissent les fameuses corrélations - autres que celles des liens hypertexte recensés par les moteurs - entre des individus, des entreprises, des pays.

Avenir_recorded_future_reseau.jpg

Recorded Future délivre gratuitement une lettre d’information qui, sur des thèmes donnés, peut faire partie d’un dispositif de veille.
Un journaliste normalement constitué ne devrait pas, en effet, rester insensible à la manière dont la firme a conçu son interface d'interrogation:

Avenir_Recorded_future_what_who_when.jpg
L’utilité journalistique de ces trois approches prometteuses englobe:
- la détection de phénomènes émergents.
- la préparation documentaire et logistique de reportages et d'enquêtes sur des phénomènes ou des évènements hautement probables.
- Sans oublier ce qui impose aux journalistes lucidité et modestie: l'opportunité de confronter la perception des faits à un moment donné aux évolutions possibles de l’actualité.

1) Human Computer Interaction and Information Retrieval

2) Le laboratoire de Recherche et Développement du New York Times

- page 1 de 10